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Le citoyen européen et les bibliothèques

Le 49e congrès de l’ABF

Caroline Rives

Le congrès de l’Association des bibliothécaires français (ABF), qui s’est tenu cette année à Aubagne du 13 au 16 juin, était intitulé « Le citoyen européen et les bibliothèques : Europe, information, libertés ». Ses organisateurs se sont attachés à traiter en profondeur ce sujet d’actualité en faisant appel à de nombreux collègues étrangers. Le congrès menant en parallèle des séances plénières et des ateliers, ce compte rendu est donc forcément partiel. On se reportera aux actes que ne manquera pas de publier l’ABF pour en avoir une vision exhaustive.

Philippe Mioche, professeur d’histoire européenne à l’université d’Aix-en-Provence, a tracé un historique de la place attribuée à la culture et à l’éducation dans l’espace européen. Il a dessiné la succession de rendez-vous manqués qui a caractérisé la construction européenne dans ces domaines jusqu’aux années 1980, où la machine a fini par se mettre en marche : Erasmus en 1987, le traité de Maastricht, et enfin le processus de Bologne, qui est à l’origine de la laborieuse mais inéluctable unification des diplômes (LMD).

L’Europe des bibliothèques

Deux tables rondes ont permis de dresser un panorama de la place des bibliothèques dans les projets européens et de faire état d’expériences étrangères. Maria Jose Moura a présenté le programme NAPLE (National Authorities of Public Libraries in Europe), formalisé à Copenhague en octobre 2002 : il réunit des tutelles et est un forum de discussion et de mise en place de projets. Françoise Danset a souligné la difficulté de mener des évaluations des bibliothèques dans le contexte européen. Des outils existent cependant : l’étude menée dans le cadre de NAPLE, le projet TEL (The European Library)… Si une grande diversité continue à régner dans le monde des bibliothèques européennes, on voit émerger des tendances. Des objectifs traditionnels (conservation, aide à la recherche, accès à la culture), on passe à de nouveaux concepts : accès à l’information, éducation tout au long de la vie, citoyenneté, lutte contre la fracture numérique, préservation des identités culturelles. Ce langage est admirablement maîtrisé par nos collègues de la sphère nordique, qui ont, comme à l’accoutumée, présenté avec brio leurs réussites professionnelles.

Chris Batt a dressé un tableau optimiste des bibliothèques britanniques à travers le programme Framework for the future, financé sur fonds publics avec l’aide de la loterie nationale : mise en place d’espaces dédiés aux nouvelles technologies dans les bibliothèques publiques, ambitieux programme de numérisation, création de contenus originaux. Claudia Lux a présenté un état des lieux des bibliothèques allemandes, caractérisées par l’importance des réseaux : réseaux régionaux de prêt, bibliothèques régionales virtuelles, l’admirable catalogue collectif KVK (Karlsruher Virtueller Katalog) qui donne accès à 75 millions de notices, unification du catalogage, listes communes de signets… Barbro Wigell-Ryynänen a détaillé les merveilles de la Finlande, pays magique dont 80 % des habitants utilisent les services des bibliothèques et qui a une loi sur les bibliothèques depuis 1928.

La directive européenne sur le droit d’auteur

L’atelier sur l’actualité juridique a situé l’urgence de la démarche communautaire : Michèle Battisti a exposé l’état d’avancement de la transposition de la directive européenne sur le droit d’auteur. Des cinq exceptions susceptibles de concerner les bibliothèques, la France ne semble vouloir retenir à ce jour que celle qui concerne les personnes handicapées, alors que d’autres pays ont une conception plus large de l’accès à l’information. Le Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique a été chargé de travailler sur le texte, mais les associations professionnelles ne sont pas partie prenante de ce travail. Il semble urgent de mettre en œuvre une démarche active de lobbying auprès des parlementaires. François Castaing a présenté l’AGCS (Accord général sur le commerce des services), qui fait suite au GATT depuis 1994, et dont les secteurs éducatif et culturel sont susceptibles de dépendre. L’opacité qui entoure les négociations peut rendre inquiet sur la pérennité de la légitimité du service public dans un monde où les échanges s’émancipent des protections nationales : qu’en est-il des notions controversées d’exception culturelle ou de diversité culturelle ? Quels services minimaux de base doit-on maintenir pour assurer un sentiment d’appartenance collective ?

Des projets pour les bibliothèques françaises

Ces propos alarmants faisaient suite aux interventions des autorités de tutelle. Claude Jolly a souligné les progrès accomplis par les bibliothèques universitaires entre 1999 et 2003. Si les moyens avaient augmenté antérieurement, ils ont été jusqu’en 1999 absorbés par la croissance démographique des universités. Depuis, la documentation est devenue un enjeu de pouvoir : le débat sur la politique documentaire d’une université se fait aujourd’hui au conseil scientifique plus qu’au conseil de la documentation. Le passage à la documentation électronique a accéléré le processus. Reste à améliorer les réseaux à tous les niveaux : intégration des ressources dans chaque université, rénovation de la politique des centres d’acquisition et de diffusion de l’information scientifique et technique (Cadist), plan U3M, Couperin…

Éric Gross a présenté le projet des « ruches », destinées à développer la lecture de proximité dans les zones rurales et les quartiers périphériques des villes. Des moyens seront dégagés pour les investissements (deux millions d’euros) et, ce qui est plus original, pour le personnel. Le programme des BMVR (bibliothèques municipales à vocation régionale) sera relancé à Rouen, Clermont-Ferrand et Pau et on envisage d’en renforcer le volet régional. S’ajoute à cela un plan national pour le patrimoine écrit des bibliothèques territoriales, et il est à nouveau question de la loi sur les bibliothèques à l’occasion de la relance du Conseil supérieur des bibliothèques (CSB).

Éric Gross n’a pas fermé la porte à une concertation plus large sur la transposition de la directive européenne sur le droit d’auteur, d’où l’intérêt de la table ronde qui a réuni en clôture de congrès les principales associations. L’ABF, l’AAF (Association des archivistes français), l’ADBU (Association des directeurs et des personnels de direction de bibliothèques universitaires et de la documentation), l’ADBS (Association des professionnels de l’information et de la documentation), la FFCB (Fédération française pour la coopération des bibliothèques, des métiers du livre et de la documentation), l’ADBDP (Association des directeurs de bibliothèques départementales de prêt), l’ADBGV (Association des directeurs des bibliothèques municipales et intercommunales des grandes villes de France) s’y sont retrouvées, ce qui, même si beaucoup de professionnels appartiennent à deux associations ou plus, n’en constituait pas moins une petite révolution. Les participants se sont accordés sur la nécessité d’une action commune autour de la directive européenne, voire au-delà. La prochaine manifestation concrète en sera le congrès interassociations qui se tiendra à Rennes en novembre 2003.