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Superstitions et bibliothèques

Gilles Éboli

« Il est difficile de marquer les bornes de la superstition » Voltaire

« Les orages qui bouleversèrent alors l’ordre social tout entier n’épargnèrent pas les choses littéraires. Tout remis en question, tout, sans excepter l’ordre à suivre dans la rédaction des catalogues de livres. » Jacques-Charles Brunet

À y regarder d’un peu près, ce thème, d’abord insolite, des superstitions et des bibliothèques pourrait bien s’avérer à l’usage un véritable trompe-l’œil, voire un révélateur. Certes, un premier regard nous offre un paysage connu, classique dans lequel l’énoncé du sujet dissone : en effet, dans le projet même de la bibliothèque, que ce projet soit latin ou anglo-saxon, il apparaît clairement qu’il n’y a pas de place pour la superstition. Au contraire même, la bibliothèque est bien cette machine de guerre dont la Cité, éclairée, se dote pour dissiper les ténèbres de la superstition. En accumulant d’abord les connaissances donc les livres, images fidèles de cet inventaire du monde que les hommes mènent en Europe depuis que leur conscience est en crise ; en offrant ensuite à un peuple libre ces lieux où tout un chacun sera à même, à grand renfort d’instruments spécialisés, de forger sa libre opinion, à l’abri des pressions et influences obscurantistes.

Un bref historique

Premier effort : bien repérer l’ennemi, c’est-à-dire bien le classer. Sans remonter à Alexandrie, on peut noter que la Bibliotheca universalis de Conrad Gessner (1545) réserve une de ses vingt divisions à l’astrologie et qu’une autre est consacrée à « de divinatione et magia ». Quarante ans plus tard, Savigny subdivise cette même astrologie en cent sous-sections, preuve d’une matière abondante. Plus près de nous, les classifications embryonnaires du XVIIIe siècle ménagent encore une place à quelques égarements irrationnels. On trouve ainsi disséminés en 1764 chez de Bure des « Traités singuliers des esprits et de leurs opérations ; et premièrement de la cabbale, de la magie, des démons, sorciers et enchanteurs, et des opérations magiques et surnaturelles » rangés sous « Métaphysique » ; «… choses extraordinaires, Monstres, Prodiges » sous « Histoire naturelle » ; « Alchymie » dans « Médecine » et « Astrologie » sous « Mathématique ».

Dès 1810 toutefois, le pourtant fort conservateur Brunet, dans l’index de son dictionnaire, remet de l’ordre dans la maison classifiante : c’est seulement en « Appendice aux sciences » qu’on trouvera désormais « philosophie occulte », « alchimie » et « astrologie ». Les choses sont plus claires, le clou étant d’ailleurs enfoncé avec l’apparition du terme « superstitions » lui-même dans le dictionnaire bibliothéconomique, avec une formulation significative : « Histoire des religions et des superstitions ».

Brûlons les étapes et consultons quelques bibles de nos bibliothèques d’aujourd’hui. Dewey renvoie dans son index « superstitions » à « 001.96 : Erreurs, illusions, superstitions » et à « 398.41 : Croyances populaires », avec une belle invite au détour en « 130 : Phénomènes paranormaux. Pseudosciences ». L’époque de la classification militante semble révolue, l’anthropologie pointe même son nez, ce que confirment les entrées de Rameau : le lien à la religion est maintenu (« Superstitions Aspects religieux »), alors qu’apparaît l’argument « ethno » avec « Superstitions et Médecine » et que l’analyse se précise avec les TS (termes spécifiques) « amulettes », « animaux, poursuite et punition des », « exorcisme », « fantômes », « loups-garous », « mauvais œil », « médecines-pratiques magiques », « oniromancie », « présages », « sortilèges », « talismans » et « vampires ». Le post-positivisme décortique, détaille et analyse, à la rigueur ethnologise, et ses bibliothèques avec.

La classification post-moderne

Un rapide parcours à travers quelques « opacs » contemporains laisse en effet deviner que les pratiques d’acquisition des bibliothécaires restaient à la fin du XXe siècle d’un classicisme convenu et convenable : très petit nombre de titres dans un secteur qui, visiblement, n’est pas la priorité des acquéreurs et dans tous les cas bien isolé, on pourrait même dire exclu. A priori logique, mais d’une logique qui fait peut-être trop vite le lit du très fort développement de ce domaine éditorial dans les années 1980-1990 ; de la fureur égyptologique aux miracles des médecines alternatives, des philosophies orientales relookées aux héritages imprévus de l’orgone, le commerce du livre a bien su répondre à certaines attentes dûment estampillées post-modernes.

Les bibliothèques auraient-elles (encore) raté un coche ? Voire… Une recherche plus attentive et plus éclatée dans nos catalogues de ce début du XXIe siècle montrera à n’en pas douter que ces courants de pensée sont bien suivis, voire bien servis, mais non plus isolés ou exclus (on pourrait dire stigmatisés) à l’aide d’indices politiquement corrects. La classification post-moderne ne serait donc plus… classifiante, ni isolante en ghettos indiciaires mais individualisante, procédant par micro-indices et micro-vedettes.

Ouf ! Nous sommes dans le bon train… mais ne soyons pas naïfs ni inattentifs pour autant et posons-nous, à la relecture édifiante des thèmes d’animation de la bibliothèque de Vitrolles des années brunes (je cite in extenso : « Victor Hugo, les Templiers, les abbayes cisterciennes de la région, l’Atlantide, la sophrologie, les mégalithes, le nombre d’or, le symbolisme du Graal, l’hypothèse Gaia, Astrologie et karma, Mishima ou la vie du sabre, la mal bouffe »), la bonne question : la superstition, pour quoi faire ?

Octobre 2003

Illustration
Saint Christophe dans les Heures à l’usage de Dol, XVe siècle. Bibliothèque municipale de Rennes, ms. 28, f o 158. © BM de Rennes.