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Editorial

Anne-Marie Bertrand

Histoire de distances… Il y a eu 1905 et la séparation de l’Église et de l’État. Il y a eu la célèbre phrase attribuée à Malraux : « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. » Il y a eu les querelles homériques entre partisans de l’école privée et de l’école publique.

Et, aujourd’hui, ce n’est plus une histoire de distances (linéaires) mais de volume : on est plongé, immergé, noyé, il y a comme une saturation de l’espace public par les « affaires religieuses ». George Bush Jr promeut le combat du Bien et du Mal. Les intégrismes sont plus violents que jamais, les fondamentalismes plus virulents, on redécouvre la Guerre sainte et les martyrs de la foi – ce qui était devenu métaphore est redevenu réalité sanglante. Salman Rushdie, à mort pour blasphème. Aujourd’hui, l’on s’interroge pour savoir si la Constitution européenne doit évoquer « l’héritage religieux » de notre continent. Le ministre de l’Intérieur met en place des « conseils du culte musulman ». Régis Debray rend un rapport sur « l’enseignement du fait religieux dans l’école laïque ». L’Assemblée nationale crée une commission d’information sur « la question des signes religieux à l’école », tandis que le président de la République met en place une « commission sur l’application du principe de laïcité dans la République ». Après le succès de la nouvelle traduction de la Bible, Bayard lance une Encyclopédie littéraire de la Bible. La production éditoriale augmente trois fois plus vite que la moyenne, tous secteurs confondus (+ 8,6 % entre 2001 et 2002 pour l’édition religieuse, contre + 2,6 % en moyenne). Les Journées du patrimoine 2003 traitent le thème du patrimoine spirituel. On glose sur une nouvelle judéophobie comme sur une nouvelle islamophobie, etc., etc.

Et les bibliothèques, dans tout ça ? Elles naviguent entre quelques écueils. D’une part, il est légitime, utile, nécessaire, indispensable que le secteur religieux soit présent dans les collections : plus que jamais, on a besoin de savoir, de connaître, de comprendre…, et les débats et conférences organisés sur ce thème sont une excellente chose. D’autre part, on le sait (mais on ne l’écrit pas), des pressions souvent fortes sont exercées pour « filtrer » la présence d’ouvrages ou imposer la présence d’autres : les lobbys militants sont à l’œuvre. Enfin, le politiquement correct est, là comme ailleurs, à l’ouvrage : ce qui est considéré comme condamnable aujourd’hui n’est pas le registre pornographique (bien que le soupçon de pédophilie vaille condamnation) mais le registre cultuel – Houellebecq en a fait l’expérience.

Au-delà d’une « impérissable nostalgie de la transcendance » (Bernard Huchet), dans la curiosité pour les œuvres inspirées, dans le respect des croyances mais sans complaisance pour les prosélytismes, il y a une place pour le fait religieux dans les bibliothèques laïques.