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Peter Stockinger

Le Document audiovisuel

procédures de description et exploitation

Paris : Hermès Science : Lavoisier, 2003. – 272 p. ; 24 cm. ISBN 2-7462-0619-6 : 50 €

par Élizabeth Giuliani

L’ouvrage pourrait rebuter par sa forte technicité, son style très démonstratif, son usage immodéré des représentations graphiques, des sigles, et son écriture souvent jargonnante dont nous ne donnerons ici qu’un aperçu : « Bande son et bande image constituent le plan de la manifestation logique des modalités d’expression d’une réalité filmique, c’est-à-dire de la représentation audiovisuelle d’une situation profilmique et du discours tenu sur celle-ci » (p. 106).

Pourrait lasser tout autant la redondance des développements (sur l’articulation entre description textuelle et description thématique, notamment !), annoncés, traités et rappelés, la répétition des informations, ébauchées en introduction, développées dans le cours d’un chapitre puis ramassées en conclusion. Il s’agit bien de la production d’un chercheur et d’un enseignant dans le domaine de la « sémiotique cognitive des nouveaux médias ».

Partant, il ne faudrait pas, paresse ou un rien de « poujadisme », renoncer à cette lecture très instructive à plusieurs titres.

On ne fera qu’évoquer les « bénéfices » pratiques de cette lecture. On aurait été intéressé de suivre davantage et mieux ceux qui appartiennent à cet « ambitieux programme à la Maison des sciences de l’Homme (MHS) à Paris qui vise à la constitution progressive d’un patrimoine audiovisuel numérique de la recherche en sciences humaines et sociales sous forme de tournage, de numérisation, d’édition, d’indexation et de mise en ligne de manifestations scientifiques telles que séminaires de recherche, colloques, tables rondes et plus particulièrement entretiens individuels pouvant durer plusieurs heures avec des chercheurs de renom » (p. 14). Hélas ! Ce corpus ne sert pas à illustrer la démonstration qui emprunte à des documentaires standards de promotion touristique (sur la Chine, sur Brasilia) fort peu évocateurs. Mais l’ouvrage est par ailleurs très riche (et utile) en informations dérivées. Ainsi la présentation commentée d’outils conceptuels – thésaurus, ontologies, bases de connaissance… – et technologiques – normes d’encodage, de balisage, telles MPEG7, XML, Dublin Core… qui habitent actuellement le monde des sciences de l’information. La bibliographie offre, elle aussi, une aide appréciable pour une mise ou remise à niveau des compétences en matière de méthodologie documentaire et de bibliothéconomie.

Description textuelle et description thématique

Avant tout, l’attention portera sur le sujet même que se propose d’aborder l’auteur et qu’il traite avec un souci majeur de méthode. Il nous apprend très progressivement à « monter » un système de description à partir des expressions à l’œuvre dans le média audiovisuel (film, télévision, vidéo) comme dans tout objet d’information : les thèmes abordés, les codes qui les rendent signifiants et leur organisation narrative, les outils techniques, audiovisuels et informatiques de leur implémentation. Ce faisant, on voit se constituer des outils théoriques et pragmatiques d’une analyse documentaire avec les moyens de sa formulation, selon des schémas liés à des objectifs et des usages, des stratégies de communication.

Au centre de la démonstration réside l’articulation nécessaire entre, d’une part, la « description textuelle » qui s’attache à repérer les éléments formels du « texte » audiovisuel (fait d’images, sons, musiques…), à les isoler, en peser l’importance et à en tracer les relations ; d’autre part, la « description thématique » qui sélectionne, définit et classe les éléments de contenu. C’est dans la relation de ces deux niveaux que réside l’organisation du sens. « La description thématique constitue un point de vue particulier sur l’objet de la sémiotique textuelle qui est la donnée textuelle au sens large du terme (incluant, notamment, la donnée audiovisuelle). Une autre vue est représentée par la description textuelle… Les deux types de descriptions (textuelle et thématique) sont, à notre avis, centraux non seulement pour une compréhension systématique et approfondie de l’organisation interne d’un document ou d’un corpus de documents audiovisuels mais aussi pour toutes les applications et exploitations » (p. 141).

Recherche de compatibilité

En effet, l’un des intérêts majeurs de cet ouvrage réside dans le témoignage qu’il porte sur la mutation profonde qui, avec la généralisation des procédures informatiques, a définitivement marqué le domaine des sciences de l’information. Il confirme l’abandon des schémas « classiques » qui plaçaient l’uniformisation et la linéarité en garant d’un accès durable et « neutre » (universel ?) à l’information et consacre le succès d’une « idéologie » de l’interopérabilité, par la modélisation, de systèmes « dédiés ». À la quête d’un schéma général qui réduisait la complexité d’un domaine en hiérarchisant ses éléments constitutifs les plus simples, s’est substituée la recherche d’une compatibilité entre configurations différentes qui admet les définitions concurrentes d’un même objet, selon ses usages et ses contextes, et assure des approches cumulatives.

« Si on veut (ose ?) s’aventurer dans le “dessin” de plus ou moins probables systèmes d’information du “futur” dont on commence à imaginer les contours par le biais des applications de type “portail” ou “espace de travail virtuel”, il nous semble que c’est bien moins le document ou encore le “segment documentaire” qui en constituera le (seul) noyau mais plutôt justement l’ensemble des activités typiques qui l’entourent et qui, en fin de compte, le constituent : activités de production, activités de circulation, activités d’interprétation et activités d’utilisation » (p. 245).

La satisfaction intellectuelle de pouvoir ainsi appréhender conjointement des contenus singuliers n’est pas l’atout essentiel de ces méthodes nouvelles de représentation de l’information. Elles ajoutent une dimension économique et aboutissent à des outils d’exploitation automatique des données et de production d’une nouvelle information.

« Une grande partie des applications informatiques technologiques actuelles ont besoin d’un tel cadre théorique afin de mieux maîtriser les multiples facettes d’un signe audiovisuel aussi bien dans une optique de gestion d’information et de connaissances que dans le développement et la réalisation de produits d’information audiovisuels numériques et/ou à support traditionnel adaptés aux besoins ou désirs d’un groupe d’utilisateurs » (p. 41).