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Jacques Renard

Un pavé dans la culture

l'urgence d'un nouveau souffle de la politique culturelle - la controverse de Monum

Paris : L’Harmattan, 2003. – 200 p. ; 22 cm. – (Questions contemporaines). ISBN 2-7475-3661-0 : 18,30 €

par Anne-Marie Bertrand

La Caisse nationale des monuments historiques est une vénérable institution, créée en 1914, qui prit le nom de Centre des monuments nationaux en 2000.

Jacques Renard est un haut fonctionnaire qui fit une longue et brillante carrière au ministère de la Culture, notamment comme conseiller technique au cabinet de Jack Lang (1981-86) 1, directeur adjoint de la Délégation aux Arts plastiques (1986-88), avant d’entrer au cabinet de Jack Lang II (1988-92), puis de devenir directeur de l’Administration générale (1992-93). Jacques Toubon le nomma directeur général de l’établissement public de la Bibliothèque de France (1993). Ce fut ensuite, dit-il « la traversée du désert », aucun poste ne lui étant proposé, même après le retour de ses amis socialistes au pouvoir – Catherine Trautmann lui proposa bien, dit-il, le poste de Directeur du livre et de la lecture, avant de retirer sa proposition. Enfin, en 2000, il fut nommé président de l’établissement public qu’est le Centre des monuments nationaux. Catherine Tasca lui demanda sa démission en mars 2002.

Ce livre est le récit de cette funeste rencontre entre une institution et un apparatchik – il n’est pas, ici, question de juger son action à la tête de cet établissement mais de critiquer le récit qu’il en fait. Or, ce récit est édifiant au moins à deux titres : d’une part, il est significatif d’un aveuglement, qu’on estimera paranoïaque ou suffisant, sur le monde culturel (administration, établissements, acteurs, artistes et décideurs) ; d’autre part, il participe de ce nouveau genre littéraire qu’est « la refondation de la politique culturelle » de l’État.

Un complot habile et puissant

Qu’on le dise tout de suite : Jacques Renard a été la victime d’un complot. Déjà, jeune énarque, il avait dû son mauvais classement de sortie à un préfet qui lui trouvait « les cheveux un peu trop longs ». Si sa mission à la Bibliothèque de France (1993) prit fin rapidement, c’est parce que Dominique Jamet était « mal vu des conservateurs de bibliothèque de l’ancienne B.N. pour cause de modernité ». Si Catherine Trautmann ne lui offrit pas sur le champ, en 1997, un poste digne de lui, c’est que son équipe, toute rocardienne, « était animée d’un vif sentiment de revanche » contre les mitterrandiens et autres langiens.

Bien entendu, si son projet de réforme du Centre des monuments nationaux échoua rapidement, c’est parce qu’il fut la victime d’une « rumeur fabriquée de toutes pièces », du « dénigrement » et de la médisance, qui alimentaient une « entreprise de déstabilisation, transformée en cabale politique à l’approche des élections présidentielles ». Sans oublier le « corporatisme » des conservateurs chargés du patrimoine, la « défense des intérêts catégoriels et des acquis de toutes natures » et « la coalition des mécontents ».

Quel projet fut ainsi tué dans l’œuf ? Celui de valoriser le patrimoine en y insufflant de la création contemporaine. « Les artistes dans les monuments, les monuments dans la vie culturelle » : il s’agissait de développer les activités culturelles dans les monuments, spectacles, expositions, concerts et autres manifestations – un parcours électronique à la maison Jacques Cœur de Bourges, une œuvre de Daniel Dezeuze à l’hôtel de Sully. L’un des temps forts de la mise en œuvre de ce projet fut le concert donné par la chanteuse Björk à la Sainte-Chapelle (action, écrit Jacques Renard, qui « symbolisait parfaitement le projet de Monum », « l’événement de l’été », se réjouit-il). Cette activité nouvelle était portée par le nouveau nom affiché : Monum, (« Monum en lettres noires, la virgule en rouge. La virgule exprime le lien, le partage, la coopération »).

Le ministère des artistes

Jacques Renard, qui fut délégué national à la Culture du Parti socialiste, est critique sur le bilan de la législature 1997-2002, bilan « mitigé ». Le ministère de la Culture n’a su impulser « aucune novation majeure depuis vingt ans », il n’a « en réalité plus de projet », il a « la politique de ses corporatismes » et manifeste une « pusillanimité désabusée ». Diable…

Quels peuvent être les remèdes à ces maux ? Il faut cesser d’être « vieux dans la tête » et entrer dans la modernité. Comment ? En faisant confiance aux artistes. D’ailleurs, le projet de Monum, (lettres noires, virgule rouge) a rencontré le soutien des « milieux artistiques », et « d’anciens directeurs de scène nationale ou inspecteurs de la création artistique » furent alors recrutés comme administrateurs de monument. Le ministère et ses établissements publics doivent être « à l’écoute des palpitations du monde », prendre en compte « les nouveaux territoires de l’art », « les espaces intermédiaires » et aider « les nouvelles générations d’artistes » qui cherchent « des lieux inhabituels à investir et à revisiter ». Les friches et les squats comme nouvel horizon du ministère ?

Catherine Trautmann est, dès lors, logiquement critiquée : « Son souci de réaffirmer l’éthique du service public, oubliée selon elle au temps de Jack Lang, fut perçu comme un abandon de l’exigence de création artistique au profit de la seule préoccupation de démocratisation culturelle. » Chacun pourra considérer qui, de Jacques Renard ou de Catherine Trautmann, est (était) dans le vrai. Pour terminer, quelques considérations sur la médiocrité du travail éditorial : François Barré est obstinément appelé François Barre, Giorgio Strehler se prénomme Georgio, on écrit « deux milles agents », « De rechef » et « ne reprend-t-on pas ».

De jeunes artistes auraient-ils investi de nouveaux territoires orthographiques, à moins qu’il ne s’agisse d’espaces intermédiaires ?

  1.  (retour)↑  Expérience dont il tira un livre, L’Élan culturel, PUF, 1987.