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Mettre les savoirs en culture

La culture générale dans les formations universitaires

Guy Hazzan

En juillet 2001, Jack Lang chargeait le philosophe Alain Renaut d’une mission de réflexion et de proposition sur la manière dont trois objectifs devraient s’articuler dans les formations universitaires : « Transmettre les savoirs spécialisés, promouvoir une culture générale et préparer les étudiants à l’exercice des professions les plus qualifiées ». Un rapport d’étape, particulièrement riche, était remis en février 2002 par Alain Renaut. Puis Luc Ferry confirmait la mission dans ses objectifs et, par lettre adressée aux présidents d’université, le 13 décembre 2002, rappelait : « Le renforcement de la culture générale dans les formations universitaires est un des axes majeurs de l’action que j’entends mener pour l’enseignement supérieur », et proposait la tenue d’un colloque sur la base des communications qu’il invitait à lui adresser sur les actions déjà mises en œuvre. Celles-ci ont été soumises à l’examen d’un conseil scientifique, composé des personnalités représentant les grands champs de formation et chargé, par la Direction de l’enseignement supérieur, de préparer ce colloque, qui s’est tenu à la Sorbonne le 20 mai dernier.

Le colloque a fondé sa démarche sur le constat d’un déficit de formation dans les premiers cycles, et la fragilité des bases sur lesquelles s’appuient les spécialités, sur les prérequis et sur les médiations à bâtir entre culture et culture savante.

Quel contenu ?

La première séance, « Culture générale et université », a tenté de préciser le contenu même de la culture générale, en gardant à l’esprit les attendus du rapport d’étape. Mettre les savoirs en culture à l’université, c’est réfléchir sur les savoirs eux-mêmes, les insérer au sein d’une époque, dans une conscience du monde avec lui-même. C’est aussi établir les fondements des savoirs. Ainsi s’est-on, dans un premier temps, intéressé à la place des humanités, en précisant que celles-ci étaient le socle de l’Europe. Un recentrage sur le langage et le développement des sciences socio-historiques a été proposé. De même qu’il a été rappelé que les langues mortes avaient un rôle à jouer, en particulier celui d’éveil d’une sensibilité culturelle.

On s’est demandé, ensuite, quelle culture générale scientifique et technologique transmettre. En effet, face à une production extraordinaire du savoir scientifique, il faut s’interroger sur les rapports de la science avec la société. Développer la culture générale pour voir derrière les apparences et, face à une exigence de certitude, diffuser une culture du doute. Plus encore, le rôle de la culture générale permet d’apprendre à distinguer le possible de l’impossible, de mieux échanger et connaître la diversité, de privilégier l’esprit critique.

Bien au-delà, l’opposition entre sciences humaines et sciences et techniques a été jugée vaine et nocive. Il faut révéler le processus des savoirs et leur genèse. Ainsi la déréification de toutes les disciplines est assurée par la culture générale : celle-ci permet non seulement la mise en perspective des savoirs et des contextes socio-historiques, des enjeux et des interrogations des événements scientifiques, mais encore elle met en place le contexte épistémologique, la compréhension des ruptures, le décor idéologique de l’histoire des sciences et des techniques. Il s’agit de remettre à jour, non pas des données, mais des processus en action. Décentrer et dépayser.

L’état des lieux

Les deux séances suivantes ont permis d’élaborer un état des lieux, des expériences déjà en cours et des perspectives à travers les contributions des universités de lettres et droit, puis des universités des sciences et technologies, y compris des exemples étrangers. Le grand nombre d’interventions ne nous a pas permis, dans les limites de ce compte rendu, d’en tracer un panorama complet. À l’automne 2003, un rapport définitif intégrant les actes de ce colloque sera consacré à une étude des orientations mises en œuvre dans les systèmes étrangers et à un bilan de la réception des hypothèses et propositions formulées.

La deuxième séance concernait les lettres et le droit, pour lesquels les interventions émanaient des universités de Polynésie française, de Douai, de Rennes III, de Paris IV et d’Aix-Marseille III. Pour le droit, il a été affirmé que la culture générale, fondée sur la curiosité, ne devait pas être considérée comme accessoire mais obligatoire. C’est que le droit se complexifie : des questions nouvelles fondamentales sont posées, touchant à la société, la morale, la religion et la science ; il s’internationalise et doit prendre en compte les perspectives professionnelles des étudiants. Deux exemples ont été donnés parmi d’autres : la culture de la presse, qui lui a été associée pour le journalisme juridique, et la culture de l’art, car comment être capable d’apprécier un problème juridique concernant la valeur des œuvres d’art, sans connaître l’art et son histoire ?

La troisième séance concernait les sciences et technologies pour lesquelles les contributions des universités d’Aix-Marseille II, de Versailles, de Saint-Quentin-en-Yvelines, de Tours, des Antilles et de la Guyane, de la Réunion, de Lille et de l’IUT de Clermont, ont dessiné un éventail d’expériences plus contrasté. Dès l’abord a été posée la question de la culture générale quand elle devient pluridisciplinaire et du passage de la culture aux cultures. Ainsi, la culture de discipline pourrait se déployer en histoire, épistémologie, évolution, compréhension des mécanismes et sociologie. Ici, on était invité de plus à la création d’un esprit de campus suscitant les échanges et la coopération entre les disciplines différentes d’un même campus. Certaines universités ont articulé plus traditionnellement la culture générale autour des sciences et du raisonnement scientifique, d’autres encore ont prôné une culture générale qui éviterait de tomber dans les dogmatismes. Ailleurs, l’utilisation de la culture générale a été déployée dans sa plus grande amplitude : ainsi, en médecine, la culture générale du futur médecin peut représenter 20 % du coefficient final de première année. Les sciences sociales, la littérature, des questions thématiques y sont utilisées afin de ramener le futur médecin vers l’altérité, c’est-à-dire de la maladie vers le malade. Pour d’autres enfin, elle est apparue comme un des meilleurs moyens de faire la différence entre les candidats sur le marché du travail.

Société et cursus

La quatrième séance 1 a traité de la culture générale et de la professionnalisation. D’une part, à travers un exposé, « Le défi de la formation des maîtres », qui a rappelé que le problème de la culture générale était récent et se posait depuis qu’en 1982, il avait été établi de trop grandes subdivisions des sciences, tandis que les bases sociales du recrutement des étudiants s’élargissaient. D’autre part, au cours d’une table ronde sur les attentes de la société : il faut garder l’excellence dans une discipline tout en la resituant dans un contexte plus large. La culture générale a été jugée en mesure de porter un discours humaniste, par exemple, celui de l’éthique. L’idée de compagnonnage a rappelé les attentes de la société, c’est-à-dire la transmission d’une technique, d’un savoir spécialisé, en même temps que des valeurs.

Dans le cadre de l’harmonisation du système européen d’enseignement supérieur, on doit rappeler la nécessité de favoriser les compétences transversales et de rendre plus aisés les déplacements de tous ordres (mobilité des étudiants, mobilité des connaissances). La culture générale, selon la place qui lui est accordée, peut être un des éléments de différenciation entre les universités. C’est aussi une préoccupation de la CPU (Conférence des présidents d’université) et l’on a précisé que la réforme du cursus licence-master-doctorat (LMD) pourrait faciliter l’accès à la culture générale par la liberté de navigation ainsi accordée.

Le public nombreux et l’intérêt marqué pour le sujet, la qualité des intervenants issus de différents horizons disciplinaires et géographiques, la richesse et la diversité des expériences ont fait de ce colloque une étape importante dans le parti pris d’une action très volontariste. C’est dans une prise de conscience partagée que s’inscrit désormais, de façon forte, cet objectif dans les projets des universités.

En ce qui concerne les bibliothèques universitaires, ce colloque invite à s’interroger sur la réponse à apporter pour accompagner cet effort. Nos services communs de la documentation ne sont-ils pas l’un des pôles essentiels de cette action décisive et déterminante de diffusion de la culture générale, objectif désormais rappelé et nettement inscrit dans les missions des universités et, partant, dans celles dont nous sommes depuis longtemps en charge ?

  1.  (retour)↑  Pour cette dernière partie, P. Allard, professeur à l’université de la Méditerranée, intervenant au colloque, nous a transmis l’essentiel des informations et nous l’en remercions. J’ai pu également bénéficier des avis de J. Mestre et de M. Pena, respectivement doyen et professeur à la faculté de droit d’Aix-Marseille III.