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Le livre français en République tchèque

Alain Massuard

À l’angle de la place Venceslas et de la rue Stepanska, la rue où se trouve l’Institut français de Prague, une grande librairie annonce dans sa vitrine, en français, qu’ici on trouve des livres français. On entre, à la recherche du secteur francophone, on peine à trouver deux rayonnages qui offrent pêle-mêle quelques titres d’auteurs classiques en livres de poche, deux guides de Prague, un dictionnaire et deux livres de Christian Jacq. Bien entendu, le même panneau dans la vitrine indiquait que l’on trouvait des livres en anglais, et il n’y a pas à les chercher puisqu’ils sont répartis dans chacun des secteurs thématiques de la librairie, depuis les livres d’informatique jusqu’aux best-sellers et à la littérature américaine contemporaine.

Difficile de faire le compte. Le rapport doit être semblable à celui des apprenants de français et des apprenants d’anglais dans l’enseignement primaire et secondaire : 40 000 pour le français, 799 000 pour l’anglais. Nous pourrions nous arrêter là et dire que la place du livre français en République tchèque est de plus en plus réduite, qu’elle est cantonnée même à la médiathèque de l’Institut français.

Quelques indices portant à l’optimisme

Plusieurs petits faits d’observation nous obligent à aller y voir de plus près. En mars 2003, à l’invitation d’une librairie d’Ostrava, Librex, le conseiller culturel de l’ambassade de France, le coordonnateur des Alliances françaises et le responsable du Bureau du livre du Service culturel sont allés inaugurer des journées françaises qui ouvraient un mois de l’Union européenne. Ostrava est une ville de 350 000 habitants, la troisième du pays, proche de la frontière polonaise. Grand centre minier et sidérurgique autrefois, c’est une cité économiquement sinistrée. Librex est la plus importante librairie du pays, sur la place principale, quatre plateaux dans un bâtiment des années 1930 magnifiquement restauré. Un plateau est consacré aux livres étrangers. Trois cents titres français, des livres de poche là aussi mais beaucoup de littérature contemporaine, des dictionnaires et des méthodes d’apprentissage du français dans leur version multimédia. Quarante-cinq personnes travaillent là. Le directeur accompagné de son fils nous explique, en anglais, qu’il souhaite développer ce secteur français et qu’il compte sur notre aide. Nous lui proposons de l’inviter au Salon du livre de Paris mais il objecte qu’il a déjà son billet en poche et qu’il poursuivra jusqu’à Londres pendant que son fils restera à Paris. Pour lui, l’avenir de la librairie c’est son fils, et son fils doit se spécialiser dans les domaines français et allemand. Le fils approuve, parle anglais et allemand avec une grande aisance, peu le français. Nous les retrouverons à Paris, enthousiastes de livres d’enfants français dont ils souhaitent acheter les droits pour les publier en tchèque dans leur maison d’édition spécialisée dans le livre pratique et le livre de jeunesse.

Seconde observation, tout aussi pointilliste : pendant la Foire du livre de Prague, fin avril dernier, le stand francophone accueillait, grâce à une coopération avec le Centre national des lettres de la Région Languedoc-Roussillon, huit éditeurs installés dans cette région, parmi lesquels Fata Morgana, Verdier, Clémence Hiver. Grand succès de leur présentation, mais surtout, à leur grand étonnement, beaucoup de ventes.

Troisième petit fait vrai : une traductrice de français, Jovanka Šotolova, a créé, seule, un site entièrement consacré à la littérature française et francophone 1. On y trouve, en tchèque, l’actualité littéraire, des informations sur les auteurs, des extraits critiques…

Et dernière de ces « choses vues » : au sein de l’Institut français de Prague, on trouve une librairie française. C’est une création d’un grand distributeur praguois, M. Kadavý, déjà propriétaire d’une librairie académique internationale, Mega Books, qui l’a voulue par francophilie.

Et nous pourrions citer d’autres observations du même genre.

L’édition de livres français

Depuis la Révolution de velours, le paysage éditorial a été complètement bouleversé. Les grandes maisons étatisées se sont effondrées et on a vu naître une énorme quantité de maisons nouvelles, comme si chacun voulait éditer le titre qui lui tenait à cœur. Il y a maintenant 2 500 maisons d’édition en République tchèque, certaines importantes, issues des grandes maisons d’État de l’ancien régime comme Mlada Fronta ou Vysehrad, d’autres, les plus nombreuses, très petites, ne publiant que quelques titres par an, voire un seul comme Jitro, l’éditeur de Je m’en vais de Jean Echenoz, dont c’est le second titre au catalogue. Le marché est étroit, dix millions d’habitants en République tchèque, une extension du marché possible aux six millions d’habitants de la Slovaquie. Un livre de fiction traduit du français est tiré à 700 ou 800 exemplaires. La traduction de Allah n’est pas obligé, d’Amadou Kourouma, invité d’honneur de la 9e Foire du livre de Prague en avril dernier, a connu un tirage à 1 000 exemplaires. Il s’en amusait en faisant remarquer qu’il en avait vendu 300 000 exemplaires en France. En République tchèque, un grand succès tire à 3 000 exemplaires.

Parmi toutes ces maisons, certaines se sont spécialisées dans la production d’ouvrages traduits du français, Herrmann a Synové, Dauphin, Ewa Edition, Garamond, Volvox Globator. Certaines d’entre elles ont déjà disparu et nous avons entendu, de la bouche d’une directrice de collection d’une de ces maisons, lors d’une réunion des acteurs de la chaîne du livre, en mars dernier, que le choix de publier des livres français n’y était pas pour rien.

Quelle est la réalité de cette assertion lorsqu’on voit l’évolution quantitative de la production d’ouvrages français entre 1990 et aujourd’hui, et son contenu ?

En premier lieu, il est juste de constater qu’avec environ 200 titres publiés par an, la production de livres français arrive loin derrière les publications d’origine anglaise (plus de 2 000 titres) et allemande (autour de 1 000 titres) ; mais elle devance de loin les titres espagnols, italiens et russes qui sont en dessous des 50 unités annuelles par langue.

Ce chiffre de 200 traductions par an est intéressant à replacer dans une perspective historique puisqu’il rejoint les années fastes de la francophilie d’avant les accords de Munich : avant 1938, les livres d’origine française publiés en tchèque et en slovaque représentaient de 150 à 250 titres par an. Environ 4 800 traductions du français ont paru entre 1900 et 1939. Les années de guerre voient ce chiffre se réduire à presque rien, remonter à la fin de la guerre pour s’effondrer à partir de l’instauration du régime communiste. Les auteurs soviétiques dominent et ce sera ainsi pendant toute la période de la « normalisation », avec un étiage de 20 à 50 parutions littéraires d’origine française par an, titres choisis parmi les auteurs communistes français de préférence ou parmi les quelques classiques qui ne sont pas considérés comme dangereux. André Stil est alors considéré comme un grand romancier français en République tchèque.

Que retient-on de la production française et traduit-on en tchèque depuis la Révolution de velours ?

Un premier ensemble d’ouvrages est constitué de classiques de la littérature, anciens ou récents, certains étant des références du paysage intellectuel tchèque, tels Alfred Jarry, Huysmans, Lautréamont, les écrivains du Grand Jeu, d’autres plus nouvellement traduits ou réédités, Sade, Saint-Exupéry, Verlaine, Nerval, Céline, Perec, Butor… et onze titres de Boris Vian !

On trouve ensuite des romans grand public, tels ceux de Christian Jacq cité plus haut, mais aussi des romans de plus grande qualité qui ont été des succès de librairie en France ou qui ont obtenu des prix littéraires. Parmi ceux-là, les livres de Marie Darrieussecq, Sylvie Germain – mais elle a vécu à Prague –, Camille Laurens, Echenoz, Duras… Dans la même catégorie, on peut ranger les biographies à succès, particulièrement celles d’artistes.

Les éditeurs tchèques retiennent aussi de la production française beaucoup de livres pratiques, tourisme, cuisine et vin, loisirs, ainsi que des essais sur l’art et des manuels, dictionnaires et encyclopédies.

Enfin, les publications de littérature religieuse – dans un pays dont 40 % des habitants se déclarent athées et où la vie religieuse est très marginalisée –, celles d’astrologie et d’occultisme constituent un ensemble assez fourni.

L’aide à la traduction

Il est difficile d’analyser ces tendances sans évoquer l’influence du Programme d’aide aux publications soutenu par le ministère des Affaires étrangères. Ce programme, créé en 1993 et baptisé Frantisek Xavier Šalda, du nom d’un grand critique littéraire tchèque du XXe siècle, a permis d’aider la publication de plus de 300 titres. Partagés à parts presque égales entre littérature (44,8 %) et sciences humaines (42,8 %), les titres publiés dans ce cadre jouent un rôle important dans le paysage français de l’édition tchèque.

Dans les sciences humaines et sociales, par exemple, on peut se demander quelle serait la place de la philosophie française contemporaine sur les rayons des librairies sans l’aide ainsi apportée. Foucault, Deleuze, Lévinas, Lipovetski, Ricoeur, Lyotard, sont parmi les 44 titres aidés dans ce domaine. Il en est de même pour l’histoire, l’Histoire de la France des origines à nos jours de Georges Duby venant d’être publiée par les Éditions de l’Université Charles de Prague grâce à une subvention du Programme Šalda.

Le nombre de titres aidés représente 15 à 25 % des traductions françaises qui sortent chaque année en République tchèque. Mais l’influence de ce programme dépasse ces chiffres car elle se joue sur l’impact des titres choisis au sein de la communauté intellectuelle et parmi les prescripteurs que sont les professeurs d’université, les enseignants, les directeurs de collection, les bibliothécaires et les libraires. Il faut particulièrement saluer le rôle des traducteurs. Ce sont eux les véritables passeurs d’une culture à l’autre, pas seulement grâce à leur travail sur les textes, mais parce qu’ils sont les premiers lecteurs dans notre langue, ceux qui ont une vue globale de la production éditoriale française et qui sont capables de guider les choix des éditeurs et les nôtres.

L’ambassade de France en République tchèque a décidé d’encourager ce rôle en créant, à l’occasion du dixième anniversaire du Programme d’aide aux publications Frantisek Xavier Šalda, un Prix de traduction qui a été décerné pour la première fois à Anna Kareninova, traductrice de l’œuvre de Céline, de Duras, mais aussi infatigable sous-titreuse de films français. L’Institut français de Prague mène lui aussi une action en ce sens en intégrant dans sa programmation une manifestation bimensuelle, intitulée 60 minutes au Café français, qui permet de présenter des textes nouvellement traduits au travers de lectures bilingues accompagnées d’intermèdes musicaux.

Pour revenir à la question que nous nous posions d’entrée : le livre français est-il condamné, dans ce pays, à être cantonné à la médiathèque de l’Institut français de Prague ?

Tout nous porte à croire que l’entrée de la République tchèque dans l’Union européenne, loin d’imposer le carcan de l’anglais communautaire obligatoire, va offrir l’occasion à ce pays de se frotter plus à la diversité des cultures de l’Europe. L’écrit aura sa place dans ces confrontations, comme le cinéma, comme les musiques, comme la peinture, la danse et les images. Les éditeurs français doivent être attentifs à cela, ne pas se contenter de remarques sur l’étroitesse du marché, sur sa fragilité, sur les retards de l’organisation de la distribution. Certains le font déjà qui ont des participations dans des maisons d’édition tchèques, comme Gründ avec les éditions Brio, dont l’édition complète des Fables de La Fontaine, illustrées par Adolf Born, a eu un succès extraordinaire avec plus de 7 000 exemplaires vendus depuis 2000, ou, plus modestement, le premier éditeur tchèque de bandes dessinées, Mot. D’autres acteurs de la chaîne du livre y songent, intéressés par la présence dans les foires du livre – une nouvelle manifestation va être créée à Brno sur le thème des sports et des loisirs – ou par la distribution.

Oui, le livre français a un avenir en République tchèque.

Mai 2003

Illustration
Une lecture de Tanguy Viel au café de l’Institut français de Prague. © DR

  1.  (retour)↑  Cet article doit beaucoup aux travaux d’Antoine Marès, historien (Inalco) à qui nous avions demandé un texte de présentation pour les dix ans du Programme d’aide aux publications Salda soutenu par le ministère des Affaires étrangères.
  2.  (retour)↑  Cet article doit beaucoup aux travaux d’Antoine Marès, historien (Inalco) à qui nous avions demandé un texte de présentation pour les dix ans du Programme d’aide aux publications Salda soutenu par le ministère des Affaires étrangères.
  3.  (retour)↑  http://www.livres.cz/