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La Bibliothèque électronique de Lisieux

État des lieux : mythes et réalités

Olivier Bogros

Le petit exercice qui suit est le plan de travail d’une étude à mener (une bonne étude de cas pour un conservateur en formation) pour qui voudrait essayer de confronter les usages rêvés par les bibliothécaires aux usages réels par les internautes-lecteurs d’une bibliothèque numérique en ligne et en libre accès, à partir des statistiques de consultation du site et d’une série d’entretiens à conduire auprès des usagers 1.

Les quelques observations que nous formulons aujourd’hui sont moins scientifiques que de bon sens et ressemblent finalement plus à des questions qu’à des réponses.

Présentation

La bibliothèque électronique de Lisieux 2 est un service en ligne limité aujourd’hui encore, sept ans après son ouverture, à un simple réservoir de textes littéraires et documentaires du domaine public francophone, alimenté à partir des collections anciennes conservées à la médiathèque André-Malraux de Lisieux 3.

Ce service, qui peut être considéré comme une animation littéraire du web, a quelque prétention à faire des propositions de lecture, et n’oublie pas que les bibliothèques, même sur l’Internet, restent des pourvoyeuses de textes. Il participe, modestement et avec d’autres institutions plus prestigieuses, à l’enrichissement d’une offre littéraire et documentaire encore trop centrée sur les auteurs incontournables et les grandes œuvres, afin de la sortir d’une anthologie de type Lagarde et Michard sur le web.

Nous avons déjà évoqué, ici et ailleurs 4, les conditions de production très artisanales des textes numériques mis en ligne à Lisieux et les critères de sélection des documents patrimoniaux qui nous font préférer des œuvres, nouvelles et brochures, qu’aucun éditeur professionnel sensé n’aurait l’idée de rééditer. Au 1er avril 2003, 550 textes sont disponibles en ligne en mode texte sous forme de pages html statiques (1 page = 1 texte).

Ce service, enfin, souhaite prendre en compte une donnée nouvelle, que chaque bibliothécaire peut constater jour après jour dans son établissement, à savoir que commencent à être de plus en plus nombreux ceux qui utilisent le web, à tort ou à raison, comme le lieu quasi unique de leur recherche d’informations.

Les usages rêvés

Le premier de ces usages : la lecture tout simplement, la lecture plaisir et curieuse, qui naît de la découverte de textes oubliés et rares. Nous n’évoquerons pas ici les débats récurrents sur l’impossibilité de lire sur un écran. L’internaute fait comme il veut – les textes sont à sa disposition –, qu’il s’agisse de ce professeur de littérature demeurant à Tokyo, qui nous disait venir régulièrement sur le site de Lisieux pour y découvrir des textes insoupçonnés de lui, pour ensuite les déguster tranquillement une fois imprimés, ou de cette dame standardiste dans un établissement scientifique grenoblois qui nous indiqua imprimer chaque mois à son bureau la sélection mensuelle pour lire pendant son travail, avec un goût prononcé pour les nouvelles sentimentales.

Pour des usagers empêchés par un handicap physique, la distance, ou plus simplement par les horaires d’ouverture des bibliothèques publiques, les collections textuelles en ligne sont des substituts essentiels aux exemplaires imprimés inaccessibles conservés par les bibliothèques. C’est le rôle et la mission des institutions publiques d’assurer ainsi un accès virtuel aux richesses patrimoniales.

Il en est de même pour l’enseignement du français langue étrangère, qui fait de plus en plus appel aux ressources disponibles sur le réseau : cours en ligne, dictionnaires, outils de correction, réservoirs de textes numériques… Il n’est pour s’en convaincre que d’aller consulter les pages de ressources des universités étrangères ou le portail universitaire californien Merlot (Multimedia Educationnal Resource for Learning online and Teaching) 5.

Enfin les bibliothèques numériques sont ouvertes au travail scientifique. Des logiciels spécialisés permettent des recherches sophistiquées dans des corpus numérisés en mode texte. La bibliothèque électronique de Lisieux propose en collaboration avec le Département d’études françaises de l’université de Toronto une interrogation en ligne de ses collections à l’aide du logiciel TACTweb 6.

Les usages réels

La Bibliothèque électronique de Lisieux est aujourd’hui bien référencée et en profondeur dans les principaux moteurs de recherche et sur les pages de liens de nombreux autres sites, notamment universitaires 7. La fréquentation du site est maintenant stabilisée et d’un mois sur l’autre sensiblement identique. Si la lecture des statistiques d’accès au site (access log) n’est pas de nature à nous renseigner directement sur les usages réels par l’internaute des textes mis à sa disposition, elle nous instruit en revanche sur son comportement en ligne et surtout nous amène à relativiser fortement l’impact supposé du site.

On trouvera, ci-dessous et fort peu commentés, les principaux éléments du rapport statistique de la Bibliothèque électronique de Lisieux pour le mois de mars 2003, du 1er au 29 inclus 8.

Le rapport de statistiques identifie 108 pays d’où proviennent les connexions, de la France (19 332) à la Zambie (1). Assez logiquement, les connexions proviennent majoritairement du territoire français et des pays francophones (tableau 1)

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Tableau 1. Géographie des connexions

. On sait que les .com, .org, .net, .edu ne peuvent être localisés. Une étude détaillée de toutes les origines géographiques permettrait d’établir une cartographie des connexions et d’évaluer la part des différents continents et des langues.

Si l’on s’en tient uniquement aux chiffres du tableau 2

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Tableau 2. Principaux indicateurs des connexions

, on ne peut qu’être impressionné, à notre échelle, par la fréquentation du site, bien qu’il faille déjà minorer ces résultats en prenant en compte l’action des moteurs de recherche qui aspirent les sites par leurs requêtes automatisées, et qui sont donc de gros consommateurs d’accès. L’indication du nombre de pages affichées par visiteur (tableau 3)

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Tableau 3. Profondeur des visites

conjuguée à la durée du passage sur le site (tableau 4)

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Tableau 4. Durée des visites

ramène à une réalité plus tangible et montre bien l’effet « zapping » du web. On peut donc raisonnablement penser que le nombre des visites « pertinentes » sur le site est plus proche de 14 000 que de 59 050, encore qu’on ne puisse mesurer les pages consultées directement à partir du cache des serveurs des principaux fournisseurs d’accès ou de moteurs comme Google.

Plus de 450 pages-textes différentes sont consultées tous les mois de 50 à plus de 8 000 fois (tableau 5)

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Tableau 5. Pages les plus consultées

. Tout naturellement, c’est la page d’accueil du site qui arrive en tête, suivie assez logiquement aussi de la page sommaire, qui liste tous les auteurs et toutes les œuvres disponibles sur le site. Ensuite, sans surprise, parmi les vingt premières consultations, on trouve les pages index de chaque rayon de la bibliothèque numérique (littérature, documentaires, archives, Normandie) et les pages consacrées aux auteurs les plus connus : Maupassant, Zola, Daudet, Baudelaire, Flaubert… ainsi que la sélection mensuelle : en mars 2003, un conte badin de Catulle Mendès. Une surprise toutefois : le score obtenu par les lettres de Napoléon à Joséphine et celles de Manon Balletti à Casanova, encore que la notoriété des expéditeurs ou des destinataires ne soit pas des moindres ! Et, toujours dans la liste des meilleurs hits depuis leur mise en ligne et leur indexation par des sites de ressources scolaires, les travaux d’élèves et de professeurs du lycée Marcel-Gambier de Lisieux sur Zola et Dumas.

Un suivi précis de mois en mois de cet indicateur permettrait de se rendre compte si ce classement des meilleures pages consultées se renouvelle sensiblement ou, au contraire, se répète mensuellement.

Une étude approfondie des statistiques donnerait aussi des indications précieuses sur les pics de fréquentation liés à la mise en ligne des nouveautés et leur annonce sur les listes de diffusion. Elle indiquerait comment parfois un réservoir de textes patrimoniaux peut coller à l’actualité, comme ce fut le cas lors de l’épidémie de fièvre aphteuse de février à avril 2001 : durant cette période, le texte le plus consulté sur le site de Lisieux fut le Mémoire sur la maladie épizootique, dite fièvre aphteuse, cocotte, qui régna en Normandie en 1839, mis en ligne trois ans plus tôt.

Plus de la moitié des connexions sur le site se font à partir des moteurs de recherche (tableau 6)

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Tableau 6. La part des moteurs de recherche

. Il serait intéressant de mesurer le classement des pages du site en fonction des mots clefs utilisés dans les requêtes, et de déterminer le nombre de visites à classer comme des erreurs de cliquage (voir le tableau 4). Pour les pages moins consultées, la part des moteurs de recherche est essentielle dans leur affichage. Sinon, comment expliquer les scores honorables de textes aussi peu notoires que L’oie réhabilitée de Ch. Bataillard (1865) avec 265 affichages, ou les 227 demandes pour le Manuel du nageur ou de la pratique de l’art de nager, suivi d’un Traité sur les eaux thermales, terminé par des Observations intéressantes sur l’Art du Plongeur (1821).

Conclusion provisoire

On devine que les usages des bibliothèques numériques peuvent être multiples. Toutefois, compte tenu des efforts humains nécessaires et du coût financier de ces réalisations, il importe, par-delà la beauté du geste et la nécessaire présence d’une masse critique de documents en langue française sur le réseau, de mesurer et de connaître précisément la demande et les attentes réelles des internautes-lecteurs.

Avril 2003