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Guylaine Beaudry

Gérard Boismenu

Le Nouveau monde numérique

le cas des revues universitaires

Paris : Éd. La Découverte, 2002. – 178 p. ; 22 cm. – (Recherches). ISBN 2-7071-3893-2 : 16 €

par Ghislaine Chartron

À l’heure où les collections numériques se développent dans nos bibliothèques, cet ouvrage de G. Beaudry et G. Boismenu est le bienvenu pour comprendre, guider et stimuler la mise en ligne des revues francophones en sciences humaines et sociales (SHS) sur Internet. Alors que les revues en sciences de la nature s’inscrivent majoritairement dans une dimension européenne, américaine ou internationale, il en va tout autrement pour les revues en SHS, éditées en grande partie au niveau national par des presses universitaires, des sociétés savantes, des organismes de recherche. La dynamique nationale reste alors à trouver et cet ouvrage tente d’y contribuer en nous proposant une analyse bien documentée, fondée sur une expérience réelle dans le domaine. Le ton oscille entre celui de praticiens formulant des recommandations expertes et celui de chercheurs analysant de façon plus distanciée cette transition des revues vers le numérique. Cette double tonalité peut surprendre quelquefois, mais renforce, à notre avis, l’intérêt des propos.

Guylaine Beaudry est directrice de la division Traitement de l’information des services informatiques de l’université de Montréal. Gérard Boismenu est professeur en sciences politiques et a été directeur scientifique des Presses de l’université de Montréal (1994-2002). Tous deux sont les principaux responsables de la plate-forme Erudit 1 diffusant sous forme numérique des revues québécoises mais aussi, plus récemment, des prépublications, des thèses et livres universitaires.

Émiettement de l’édition universitaire

L’ouvrage est composé de cinq chapitres abordant différentes dimensions de la problématique. L’argumentation est sérieuse, fondée sur des synthèses documentaires, des résultats expérimentaux. On notera que les chapitres III et V sont en partie une reprise de la contribution qu’avaient apportée précédemment ces auteurs à la rédaction d’un guide d’expertise sur les revues numériques 2.

Le premier chapitre donne des éléments d’appréciation sur les acteurs, les pratiques de l’édition de revues scientifiques à différents niveaux : le sommet de la pyramide (revues les plus prestigieuses), le niveau national pour le Canada et la France. La répartition différenciée de la production entre sociétés savantes, éditeurs commerciaux et presses universitaires est particulièrement éclairante. La structure du marché des revues en SHS francophones donnée par les auteurs montre la place occupée par les petits éditeurs indépendants (sans but lucratif) : trois quarts des revues au Canada (avec une proportion estimée encore plus grande pour le Québec), deux tiers des revues en France. Cet émiettement d’acteurs implique la nécessité d’une coordination et démontre l’intérêt d’une politique publique favorisant une migration vers le numérique.

Le second chapitre s’adresse tout particulièrement aux éditeurs de revues pour souligner les nouveaux enjeux du processus d’édition face au contexte numérique : nouvelles fonctionnalités, nouvelles modalités de mise en marché, nouvelle répartition des coûts de production. L’idée selon laquelle une revue numérique de qualité coûterait moins cher à produire qu’une revue papier est contestée et argumentée. Pourtant, pourrait-on opposer aux auteurs, de nombreuses revues universitaires exclusivement électroniques naissent et se développent sans grands moyens, avec un contenu honorable… Anticipons aussi la réponse : la pérennité de ces initiatives par rapport au professionnalisme des éditeurs est certainement la différence à pointer, problème récurrent d’un projet d’innovation par rapport à un service durable dans le temps.

Le troisième chapitre donnera aux éditeurs de revues un ensemble de conseils liés à la diffusion optimale de leur contenu sur les réseaux. Le financement d’une diffusion gratuite conforme à la culture dominante de l’Internet est ensuite discuté à partir de plusieurs hypothèses pour finalement conclure sur la nécessaire implication durable de l’État pour valider un tel scénario en SHS. Devant l’incertitude de cet engagement, les auteurs montrent les différents modèles payants possibles pour une revue.

Une difficile mutation

Sur les éléments techniques et organisationnels du passage au numérique, le lecteur trouvera dans le chapitre IV un ensemble de repères fort utiles. Différents scénarios (4 modèles : PDF, HTML, mise en page vers XML, XML-intégré) sont envisagés même si le souhait profond des auteurs se fixe sur le scénario « maximaliste » du XML-intégré, considérant alors la version électronique comme version première d’une revue, le papier n’étant alors qu’un produit dérivé.

Cette vision, même si elle semble d’un point de vue technique la plus pertinente, ne peut faire abstraction de la dimension sociale dans laquelle vient se greffer ce nouveau support de diffusion. Devant la lente évolution de ces dernières années, les auteurs adoptent alors une posture plus nuancée dans leur dernier chapitre, mûrissant une analyse plus distanciée de la difficile mutation vers une production numérique « rationnelle » et optimisée. Le poids du contexte existant, la question de l’indépendance, de la responsabilité, de l’autonomie financière des directeurs de revues sont notamment considérés. Mais quid des pratiques de lecture ? La dimension est peu abordée.

La touche finale est optimiste et une stratégie d’action pour le développement de lieux de publication en réseau (comme la plate-forme Erudit) est réaffirmée, condition pour les auteurs de l’émergence de foyers d’excellence de la publication numérique francophone en SHS.

Cet ouvrage est le bienvenu dans un contexte où le développement des contenus francophones devient un enjeu majeur de société, garant d’une diversité culturelle sur les réseaux mondiaux d’information. Il livre des clés d’analyse essentielles, articulées avec des logiques d’action que l’on ne peut que saluer. Il est à recommander aux éditeurs de revues, aux politiques en charge des dossiers de l’édition scientifique et universitaire, mais aussi aux professionnels de la documentation, aux étudiants et enseignants-chercheurs en sciences de l’information pour le suivi d’un débat majeur et actuel de leur discipline. Une petite critique finale : pourquoi avoir parlé de « nouveau monde numérique » dans le titre ? « L’édition numérique, le cas des revues universitaires » aurait pu suffire…