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Les pratiques culturelles adolescentes

France, début du troisième millénaire

Jean-François Hersent

L’époque actuelle est celle où l’adolescence s’allonge – de 8-15 ans à 15-40 ans, selon les chercheurs 1. Cet étirement dans le temps est pour partie lié à l’allongement de la durée moyenne des études, lequel semble être une des causes du retard de la décohabitation du domicile parental. Mais, plus profondément, on serait passé, selon le sociologue Olivier Galland, de l’adolescence comme « modèle de l’identification où les jeunes reproduisent la trajectoire de leurs parents » à l’adolescence comme « modèle de l’expérimentation » 2. C’est cette phase « fonctionnelle », ce « temps suspendu », cette « mise entre parenthèses de la vraie vie » – ainsi que l’assouplissement des positions sociales et un certain brouillage des trajectoires individuelles – qui permet de comprendre un bon nombre de comportements spécifiques aux adolescents, au-delà de leurs différences d’origine sociale, en particulier dans leur rapport à la culture.

Existe-t-il une culture adolescente ?

Ce modèle de l’expérimentation semble en effet le mieux approprié pour rendre compte de la demande de reconnaissance, laquelle s’exprime souvent à l’adolescence par la satisfaction que les jeunes tirent de la conformité aux normes du groupe des pairs (qui, dans la plupart des cas, se forment dans les sociétés fortement industrialisées en référence à la société et à la famille, si bien qu’ils n’ont jamais en réalité une véritable autonomie normative et culturelle) et explique en grande partie la puissance des sentiments communautaires, le besoin d’appartenir à un groupe, voire à une bande. Autrement dit, chez bon nombre d’adolescents, l’approbation accordée par les pairs vaut plus que tout, et certainement plus que la reconnaissance tirée de la conformité aux règles générales de la (bonne) société : parents, enseignants, éducateurs, etc.

Le rapport à la culture

S’agissant du rapport à la culture, trois facteurs au moins apparaissent essentiels, liés à l’âge et à l’effet de génération : le recul absolu de la culture consacrée (« légitime », « humaniste », etc.), ainsi qu’une certaine forme d’anti-intellectualisme prononcé chez les adolescents ; la diversité croissante du capital informationnel des jeunes diplômés et la valorisation de l’éclectisme (par exemple la prédominance de la culture scientifique et technique, prédominance renforcée par l’accès de plus en plus massif aux nouvelles technologies de l’information et de la communication – NTIC – et en particulier Internet) ; la montée de l’économie médiatico-publicitaire et les nouvelles voies de la consécration sociale et culturelle.

Cette triple évolution traduit la cassure survenue dans les mécanismes qui assuraient la reproduction du contenu et des fonctions de la culture consacrée, et donne la mesure d’un phénomène générationnel nouveau : les tendances enregistrées par exemple dans le domaine de la lecture, du théâtre ou du cinéma – sans parler de l’écoute musicale – montrent, en gros depuis les années 1980 (mais le phénomène était déjà perceptible auparavant), un certain nombre d’inflexions majeures dans la reproduction des comportements culturels. Aujourd’hui, non seulement des pans entiers de la culture scolaire héritée des humanités se transmettent plus difficilement aux nouvelles générations, mais le rôle que celle-ci joue dans les mécanismes de distinction tend à diminuer en raison des mutations touchant aux modes d’acquisition des savoirs, à la formation des goûts et à la production des modèles d’excellence, ainsi qu’aux mécanismes de consécration dans les milieux artistiques.

Ce qui faisait dire déjà, il y a un quart de siècle, au sociologue Jean Duvignaud à l’issue d’une de ses enquêtes sur les jeunes : « Aujourd’hui quelque chose est cassé : les jeunes ne se reconnaissent ni dans un organe ni dans un leader intellectuel, moral ou politique. Ce que furent Gide, Romain Rolland, Bernanos, Mauriac, Malraux, Sartre, Maurras, Camus, n’a plus aucun sens : aucun écrivain n’est cité, même par ceux qui sont intellectuels ou étudiants. » 3

Existe-t-il une culture adolescente ?

Dès qu’on aborde en effet la question de la « culture des jeunes », plusieurs problématiques s’offrent à l’examen. On peut en retenir quelques-unes parmi les plus éclairantes.

La première, très discutée, a été développée par Pierre Bourdieu, dans un article au titre polémique : « La jeunesse n’est qu’un mot 4 ». C’est par abus de langage, selon lui, qu’on utilise ce seul mot « la jeunesse » pour désigner par un concept unique des univers sociaux qui n’ont pratiquement rien de commun. Selon Bourdieu, il faudrait distinguer au moins deux jeunesses, selon qu’il s’agit d’un ouvrier, fils d’ouvrier livré rapidement au marché du travail, ou d’un étudiant, disposant de plusieurs années avant l’insertion sociale définitive : d’un côté, les contraintes de la vie économique réelle, de l’autre, les facilités d’une vie « quasi ludique d’assisté ».

Gérard Mauger 5, qui se réclame de la problématique bourdieusienne, s’attache à repérer et structurer les « invariants » de la jeunesse, c’est-à-dire ses caractéristiques formelles les plus générales. Dans toutes les traditions sociales « existe un statut “ni enfant ni adulte”, et des repères qui définissent la maturité sociale ». Ce statut est entouré d’un ensemble « particulier et temporaire de devoirs, de privilèges, d’interdits et d’épreuves », qui, à la fois encouragent et contrôlent le développement de l’indépendance des jeunes, et, par là, leur accès à la vie conjugale et à l’indépendance économique. Ce passage est toujours signifié par des mythes et des systèmes de valeurs qui servent à donner un sens aux épreuves, subies par les jeunes, qui lui sont corrélatives. La société juvénile contemporaine connaît à la fois l’apesanteur familiale, résultant de la difficulté de fonder un foyer et de la diversité des structures familiales existantes, et l’apesanteur économique du fait de ressources instables et diverses (petits boulots, aides des familles, argent de poche, etc.). De plus, la crise de l’emploi est cause d’une indétermination sociale qui vient couronner le tout.

La deuxième optique, proche de celle d’Alain Touraine et tournée vers le multiculturalisme, a été développée par François Dubet dans un livre retentissant sur l’expérience des jeunes des grandes cités HLM, leur situation d’exclusion et leur difficulté d’être, La Galère : jeunes en survie, publié en 1987 6. La galère est l’aboutissement d’un processus de désagrégation sociale faite d’anomie, d’exclusion et de rage. Les régulations traditionnelles se sont épuisées, les mécanismes d’intégration scolaire et professionnelle se sont durcis, voire bloqués et, surtout, la conscience de classe ouvrière ne parvient plus à donner sens à l’ensemble de l’expérience de domination : il n’y a plus de référence collective qui donne sens au présent en permettant d’imaginer un autre avenir.

Dans une autre enquête consacrée à l’univers des banlieues, François Dubet revient sur ceux qui forment un contingent important de ces « galériens » : les jeunes immigrés 7 (dont 70 % sont nés en France). En butte au racisme, aux difficultés scolaires, à la pauvreté de leurs familles, ils souffrent plus que les autres du chômage et, par conséquent, de l’exclusion 8 : la xénophobie, selon l’auteur, est à la source de tous leurs maux. Même les efforts d’« assimilation » qui leur sont proposés sont perçus la plupart du temps par eux comme niant leurs particularismes et leurs modes de vie. Ils adoptent le plus souvent un style défensif à la fois contre les « petits Blancs » qui ont trop tendance à les prendre pour cible et pour protéger une identité culturelle qu’ils perçoivent difficile à négocier. Ce comportement engendre deux types d’attitudes qui, pour être opposées, n’en sont pas moins indissolublement liées : on assiste d’une part à des phénomènes de repli et de méfiance contre les représentants de l’ordre républicain (la police, les juges, l’école), et d’autre part au développement – plus positif – d’actions sociales et culturelles grâce au réseau associatif, très actif dans les « banlieues d’exil ».

Héritage culturel et héritage social

Le mot « culture » recouvre une pluralité de sens. Il renvoie aussi bien à une acception « classique », « humaniste » et « universelle » – les chefs-d’œuvre de l’humanité –, qu’à une conception anthropologique et sociologique (cultures « minoritaires », « jeunes », « locales », « d’emprunt » ou « multiculturalisme »). Il peut désigner également « l’ensemble des productions symboliques du domaine des arts et des lettres » (« système des Beaux-Arts ») 9.

Néanmoins, puisqu’il faut bien fixer un cadre de référence pour l’analyse des pratiques culturelles adolescentes, on pourra s’accorder sur cette définition a minima d’« univers culturel » que propose Olivier Donnat, « ensemble de connaissances, de goûts, et de comportements culturels suffisamment homogènes et stables pour caractériser le rapport à la culture de certaines catégories de population » 10. Notion « bien entendu relative », s’empresse-t-il de préciser avec raison 11. Car ce qu’on désigne souvent sous le terme de « culture jeune » est en réalité l’univers culturel des grands adolescents (15-19 ans), qui peut se prolonger plus ou moins longtemps en fonction des rythmes et des formes d’insertion professionnelle et familiale. Et les comportements et les goûts culturels qui caractérisent le mieux les jeunes en regard de leurs aînés se retrouvent à l’état le plus « pur » chez les adolescents, en raison d’une plus grande homogénéité de leurs conditions de vie (scolarité et cohabitation chez les parents pour la grande majorité).

La prolongation généralisée de la scolarité a imposé peu à peu ce que Philipe Ariès a appelé un nouveau « sentiment de l’enfance » 12. Elle a aussi prolongé la cohabitation entre générations, devenue possible – du fait de l’émancipation, en particulier sexuelle, conquise par les jeunes générations, – et nécessaire – du fait de la dépendance économique prolongée, consécutive à l’extension du chômage des jeunes. Mais elle a surtout profondément transformé les modes de reproduction, bien que la famille contemporaine y conserve un rôle déterminant.

La reproduction

Contrairement au patrimoine économique qui se transmet directement du propriétaire aux héritiers, dans « le mode de reproduction à composante scolaire » 13, la transmission s’opère par l’intermédiaire de l’institution scolaire, qui délivre des labels de qualité selon des critères qui lui sont propres : la valeur du patrimoine familial est de plus en plus définie par le montant du capital scolaire détenu par l’ensemble de ses membres.

En matière de scolarisation, aujourd’hui comme hier, c’est l’héritage culturel lié à l’origine sociale qui explique l’essentiel des variations observées dans les parcours scolaires et, en définitive, les écarts de capital scolaire attestés par le diplôme. La croissance quantitative des diplômes n’a provoqué aucun bouleversement des ordres ni même aucune réduction des écarts, notaient Christian Baudelot et Roger Establet à la fin des années 1980 14 : les chances d’obtenir un bac oscillaient alors chez les garçons de 1 à 4 (18 % pour les fils d’ouvriers contre 72 % pour les fils de cadres) et de 1 à 3 pour les filles (27 % pour les filles d’ouvriers et 81 % pour les filles de cadres). L’écart était encore plus net en ce qui concerne le bac général : de 1 à 7 pour les garçons (8,5 % pour les fils d’ouvriers, 62,5 % pour les fils de cadres), mais seulement de 1 à 4,8 pour les filles (15 % pour les filles d’ouvriers et 72 % pour les filles de cadres). Dix ans plus tard, ces données restent étonnamment stables : « Au sein de la génération qui a aujourd’hui de 30 à 34 ans, un enfant de cadre a eu 21 % de chances d’accéder à une grande école contre moins de 1,1 % pour l’enfant d’ouvrier ; le premier a 23,3 % de risques de finir son parcours sans baccalauréat et le second 82,7 %. » 15

Pour partie inconsciente, la transmission du capital culturel n’exclut cependant pas le travail d’inculcation explicitement conçu comme tel. La transmission du capital culturel hérité en capital scolaire, certifié, institutionnalisé, exige un travail spécifique, des investissements éducatifs et un travail pédagogique des parents : d’où l’inculcation méthodique d’un rapport contrôlé au temps, l’apprentissage précoce de « loisirs sérieux », les « parents d’élèves professionnels » et la transformation du domicile familial en annexe du collège, décrits tant par Roger Establet que par François Héran 16. De façon générale, les parents peuvent agir en créant le meilleur environnement extrascolaire possible pour leurs enfants, en recherchant la meilleure stratégie de placement dans le dédale des filières, des établissements et des options, quitte à devoir se mobiliser (en faveur, par exemple, de l’enseignement privé ou de l’assouplissement de la sectorisation) pour transformer l’école.

Mais comment rendre compte du paradoxe apparent des succès scolaires des déshérités culturels ? De nombreuses enquêtes ont mis en évidence divers facteurs de réussite scolaire des enfants issus des familles populaires : la pente ascendante de la trajectoire familiale et les effets qu’elle induit sur les représentations de la réussite sociale et du champ des possibles scolaires et professionnels ; le niveau d’études de la mère et la limitation volontaire de la descendance ; le niveau et la stabilité des ressources familiales (la sécurité est aussi la condition de l’assurance et de la capacité à faire des projets) ; la conscience du manque culturel, la bonne volonté scolaire des familles et le suivi familial de la scolarité ; les stratégies de désocialisation des enfants de familles populaires visant à préserver leurs enfants de la contagion de la culture de rue ; la mobilisation scolaire induite à la fois par les espoirs suscités par la prolongation généralisée des scolarités et par les craintes provoquées par le chômage massif des jeunes sans diplôme 17.

L’école au cœur des enjeux : la fin du rêve de l’égalité

L’allongement de la durée de la scolarisation est, avec l’accroissement du travail salarié des femmes, l’une des principales transformations de la société française au cours de la seconde moitié du XXe siècle. En cent ans, l’âge moyen de fin d’études est passé de 11,5 ans à 18,5 ans. La collectivité a réalisé un investissement massif, surtout à partir des années 1950-60. Cet effort ne s’est pas ralenti depuis lors : avec la crise et la montée du chômage, on a vu se renforcer les attentes de la population tandis que les pouvoirs publics misaient sur l’élévation de la qualification pour sortir « par le haut » du chômage de masse. Le niveau moyen d’éducation s’est incontestablement fortement élevé, mais l’égalité des chances reste toujours un rêve lointain 18.

Il y a cinquante ans, en 1951, 5,3 % seulement des jeunes de la génération en âge d’avoir le bac étaient en possession de ce diplôme, contre les deux tiers aujourd’hui. Plus de 500 000 jeunes réussissent cet examen chaque année, alors qu’ils n’étaient que 7 000 en 1900. Quant au nombre des étudiants, il a doublé depuis 1980 : 2,1 millions contre 1,2 million.

Cette transformation s’est réalisée sans sacrifier le niveau, contrairement à ce que veulent faire accroire certains commentateurs plus ou moins bien intentionnés. De nombreuses enquêtes convergent pour montrer que, dans l’ensemble, le niveau n’a pas diminué à diplôme égal 19.

Avec l’élévation du niveau moyen d’éducation, il est devenu de plus en plus difficile pour ceux qui ne disposent pas d’un bagage scolaire minimum de s’intégrer dans la vie professionnelle. Or, près de 10 % des jeunes présentent des difficultés de lecture à l’âge de 17 ans (dont plus de la moitié sont considérés comme en « grave difficulté »). Tous les ans, environ 100 000 jeunes quittent le système scolaire sans diplôme ou avec le niveau primaire. Cette réalité pose un très grave problème dans une société comme la nôtre où les exigences en matière de compétences, à l’écrit comme à l’oral, sont de plus en plus élevées.

Il y a donc bien là un profond échec de la démocratisation de l’école : malgré l’énorme progrès social entrepris par la société française, les inégalités sociales face à l’école n’ont pas été réduites. Elles se sont déplacées vers le haut, en même temps que la scolarité s’allongeait. Les enfants d’ouvriers, qui représentaient 13,2 % des étudiants en premier cycle universitaire à la rentrée 1999, ne sont plus que 5 % en troisième cycle.

De plus, même si l’école a joué un rôle d’amortisseur social de la crise, de nouvelles formes de ségrégation scolaire sont apparues, en lien étroit avec le processus croissant de ségrégation spatiale. On ne peut aujourd’hui nier, malgré le discours rassurant tenu par l’institution scolaire, que les conditions d’enseignement, notamment le contenu des cours, diffèrent entre les établissements scolaires, le plus souvent au détriment de ceux qui sont classés en zone d’éducation prioritaire (ZEP) 20. La rotation des enseignants, l’inexpérience des jeunes profs envoyés en premier poste dans les établissements les plus défavorisés, les difficultés croissantes à faire classe, et la nécessité de trouver des compromis pour établir une paix sociale constituent, à la longue, des obstacles à la qualité de l’enseignement 21.

Plus que jamais, la véritable et effective démocratisation de l’école reste un enjeu essentiel, et la question de la culture à assurer dans les institutions scolaires devrait être centrale dans les débats sur l’école. On ne peut en effet parler de véritable démocratisation de l’école si l’on a en mémoire la persistance de la similitude des écarts sociaux dans les taux d’accès des différents groupes sociaux à la sixième pour les générations nées au début des années 1940 (par exemple 86,5 % pour les enfants de cadres et 23,7 % pour les enfants d’ouvriers) et des taux d’accès en seconde pour les générations nées au tournant des années 1960 (respectivement 84,7 % et 23,2 %).

La première génération multimédia et l’envoûtement de l’image

La génération des moins de 20 ans en 2002 est la première en France à avoir connu dès l’enfance un paysage médiatique extrêmement diversifié 22. Pour les plus âgés d’entre eux, leur naissance dans les années 1980 a coïncidé avec tous les grands bouleversements de l’audiovisuel (création des radios libres sur la bande FM, démultiplication de l’offre télévisuelle, démarrage du plan câble et développement de la télévision par satellite, etc.). Ils ont grandi avec la montée en puissance du marché des jeux vidéo sur consoles puis celle de l’informatique domestique grand public 23. Ils vivent aujourd’hui les transformations de la téléphonie. Tous ces médias font partie intégrante de leur univers quotidien et, pour eux, semble-t-il, la distinction entre « anciens » et « nouveaux » médias n’a guère de sens : c’est là une distinction d’adultes qui associent les ruptures technologiques à de nouveaux apprentissages techniques et à de nouveaux usages sociaux. Les enfants et adolescents d’aujourd’hui apprennent aussi vite à se servir d’un ordinateur que d’une télécommande de télévision, et les discussions sur les jeux vidéo et l’informatique sont entrées dans leur sociabilité au même titre que celles sur la télévision ou la musique. Il n’y a guère que les livres, sous leur forme classique – c’est-à-dire sans images – qui leur paraissent « anciens » : « C’est en noir et blanc 24 » !

Le temps présent

Il se dessine ainsi une génération qui représente un tournant dans le rapport aux médias – tournant qui ne se réduit pas aux chiffres sur la hausse globale des pratiques et des équipements. Les jeunes générations vivent désormais dans un contexte où les écrans tiennent une place considérable dans leurs pratiques de loisir, leurs discussions et, de manière générale, dans leur environnement familial, amical ou scolaire. Inévitablement, ce changement affecte leur relation à l’écrit – et à l’école –, modifie la manière dont ils structurent leur sociabilité ainsi que leur rapport au temps : « l’adolescent campe et s’épanouit dans le présent. Il ne s’y installe pas pour autant comme on s’installe dans la durée », notent les psychologues Hector Rodriguez-Tomé et Françoise Bariaud 25.

Étudiant les jeunes de banlieue, le sociologue Stéphane Beaud insiste sur la notion de « temps présent » qui semble constituer l’un des fils conducteurs de la construction de leur univers quotidien. Les jeunes des cités ne se projettent pas dans le futur. Leur programmation des temps forts d’une journée se règle au fur et à mesure des vingt-quatre heures, sans plus de réflexion quant aux activités à mener. Le lendemain, l’avenir sont pour eux des notions floues, ils ne les emploient pas. Stéphane Beaud met également en avant le fait que, en même temps qu’un manque de projection de soi dans le temps, les jeunes ressentent le besoin de casser le rythme d’une journée, qu’ils cherchent sans cesse à déstructurer le présent : « C’est la forte élasticité du temps vécu : des périodes de vie au ralenti, faites de longues palabres, de discussions au café ou sur la place – ce qui peut apparaître comme du temps perdu si l’on se réfère à l’échelle scolaire – alternent avec de brusques accélérations du temps vécu (la nécessité d’aller chercher quelqu’un, de trouver une voiture…), comme s’il fallait de temps en temps donner du rythme au cours ordinaire et routinier de l’existence, redonner brusquement des impulsions pour densifier davantage la vie sociale. » 26

Cette idée d’élasticité, de ruptures brutales est à mettre en parallèle avec la notion de « zapping » développée dans de nombreux travaux sur les pratiques culturelles des jeunes, et notamment dans l’enquête sur les jeunes et la lecture de François de Singly 27. Le temps doit être rapide et saccadé, les jeunes attendent inconsciemment – ou non d’ailleurs – d’être surpris, étonnés, ils cherchent l’imprévisible. Il en va tout particulièrement ainsi avec les supports sur lesquels ces pratiques s’articulent : les films sur grand écran ou à la télévision, les jeux (sportifs ou informatiques), la musique doivent répondre à ce souci « d’élasticité ». L’exigence du « tout, tout de suite » apparaît fermement chez les jeunes ; la mise en concurrence avec d’autres activités, type télévision ou cinéma, permet aux jeunes de penser que la lecture demande trop de temps, trop de concentration. Tout se passe comme si on assistait à la création inconsciente et à l’intériorisation par les jeunes d’un « temps de l’histoire » : les histoires dans les films, dans les séries télévisuelles, voire dans une moindre mesure dans les chansons, ont cette singularité par rapport aux livres qu’elles ont un format de temps, « pas plus de deux heures » ; au-delà de cette barrière de temps, les jeunes semblent exprimer des difficultés pour rester concernés, attentifs et « pris » par les faits. Mais il est frappant de constater que la description du plaisir pris à la lecture s’énonce en termes d’images. Cette place croissante de la télévision et du cinéma conduit les jeunes à intérioriser des schèmes de pensée directement issus de ces deux supports : ainsi le rythme standard d’un film ou d’un téléfilm (ces « deux heures maximum » pour la durée d’une histoire). Façonnés par ce rythme, les jeunes sont nombreux à être rebutés par le rythme propre du livre, qui peut être plus long, plus soutenu que celui de l’audiovisuel de consommation courante.

L’ère de la « télévision intimité »

Un autre facteur, particulièrement important, est constitué par la prégnance – particulièrement influente sur les nouvelles générations – sur la vie quotidienne dans les sociétés occidentales (la société française comme la société nord-américaine) de ce que Umberto Eco puis Ignacio Ramonet ont appelé « le nouvel âge télévisuel » 28, caractérisé par le triomphe de la télévision de l’intimité 29, laquelle repose sur le témoignage privé faisant irruption dans l’espace public, et, en parallèle et en étroite connexion avec ce phénomène, de nouveaux changements dans les frontières entre vie publique et vie privée.

L’irruption à la télévision de la parole privée et profane dans tous les magazines consacrés à des débats sur les mœurs, la morale et la vie quotidienne, a profondément modifié l’espace public contemporain. La « télé-réalité », depuis la période des reality shows jusqu’à celle, omniprésente aujourd’hui des talk-shows, se caractérise par la promotion du témoignage : témoignage personnel concernant des questions privées formulées par des personnes « anonymes 30 » issues de la société civile. Certes, les médias (presse, puis radio, puis télévision) ont toujours valorisé le témoignage. Mais celui-ci occupe désormais une fonction particulière. Il ne vient pas appuyer un propos, illustrer un point de vue. Il vaut, au contraire, pour lui-même. Alors que le témoignage habituel met en scène une parole illustrative, le témoignage de la « télévision de l’intimité » met en scène une parole argumentative : la seule présence et expression du témoin et de son récit vaut vérité.

La néo-télévision consacre l’avènement de la confidence sur la place publique et la mise en scène des histoires privées, des malaises, des mal-êtres, des difficultés, des problèmes vécus et racontés à la première personne par la sollicitation du témoignage de citoyens ordinaires qui exhibent leurs expériences, infléchissant ainsi le débat public dans une direction bien différente de celle mise en œuvre par les experts.

Autrement dit, nous assistons depuis plus d’une décennie à la montée d’un phénomène, dont les reality shows ne forment que l’écume. Ce phénomène est bien plus général. Il se caractérise par une nouvelle forme d’articulation de la parole privée et de la parole publique. La parole privée ne vient plus seulement illustrer un propos, accompagner une démonstration. Elle vaut elle-même comme parole publique, c’est-à-dire comme parole susceptible de nourrir le débat collectif, s’intégrer à l’espace public 31.

Le règne de l’expérience

L’irruption du témoignage privé dans l’espace public renvoie à deux types de phénomènes. En premier lieu, à des phénomènes proprement liés aux médias : la création d’un rapport d’identification avec un public que la néo-télévision a promu acteur du « pacte relationnel ». En second lieu, à des phénomènes sociaux contemporains que la télévision capte et diffracte : elle signe en quelque sorte le déclin de la confiance en l’expertise et la méfiance envers les paroles institutionnelles. Elle accompagne la montée de l’individualisme et incarne les valeurs du relativisme culturel. Elle manifeste ainsi l’épanouissement d’une « culture psychologique de masse » 32 qui se diffuse au-delà des sphères intellectuelles et qui vient conforter, parce qu’elle rentre en convergence avec elle, une tendance plus ancienne de l’adolescence à l’expérimentation par soi-même.

Cette forme de parole privée muée en parole publique s’inscrit en effet dans un contexte de flou des références normatives. Non que les valeurs aient disparu ou que la morale soit en berne. Mais les valeurs se sont dispersées, la morale est devenue plurielle, les modes de vie et les choix normatifs s’équilibrent désormais 33. « L’individu incertain » devient, ainsi, « entrepreneur de sa propre vie » 34. Dès lors, toute exposition publique inscrit cette recherche identitaire dans le social au lieu de la cantonner à la sphère privée. Une attestation par la collectivité de la légitimité de comportements choisis, même déviants, devient un moyen de réinscription sociale. En ce sens, la confession cathodique s’inscrit dans la même logique que les confessions laïques, tels que les journaux intimes, l’autobiographie (ou la cure analytique).

Ainsi, l’espace public médiatique consacré par la « télévision de l’intimité » installe une configuration qui place au centre du débat collectif la promotion de l’expérience. Il valorise les émotions, exalte la singularité, encourage le discours profane. Il donne à voir des cas individuels, des exemples suggestifs, des personnages emblématiques qui incarnent à eux seuls des idées, des opinions, des conceptions. Il cède la parole à des consommateurs, des citoyens ordinaires « comme vous et moi ». Toute la télévision contemporaine est emportée par ce mouvement. Au contraire du savoir et de la connaissance qui sont au fondement (en principe) de la rationalité de l’espace public 35, l’expérience valorise le cas particulier et les affects. Vecteur de l’« authenticité », selon Charles Taylor 36, elle génère des effets de découverte et d’apprentissage mais aussi d’obscurantisme et de partialité. S’il est vrai que l’expérience alimente la prise de conscience et, éventuellement, la réflexion, elle n’enrichit pas un savoir constitué.

Ainsi, l’expérience portée sur la place publique contribue à faire accéder au patrimoine collectif des intuitions, sensations, modes de lecture profanes. En ce sens, elle enrichit le débat public, comme le souligne le sociologue François Dubet : « À cette représentation émotionnelle de l’expérience, se juxtapose une seconde signification : l’expérience est une activité cognitive, c’est une manière de construire le réel et surtout de le “vérifier”, de l’expérimenter. C’est une activité qui structure le caractère fluide de la “vie”. » 37

Toutefois, à l’inverse, l’expérience se présente aussi comme une source possible d’appauvrissement de l’argumentaire collectif. Elle hypertrophie des points de vue partiels et ponctuels, et prête à l’adhésion mais peu à la controverse, puisque, comme on dit : « par définition toute expérience se vaut ».

Les effets d’âge

Certains médias – l’informatique domestique notamment – ont touché le grand public trop récemment (la dernière enquête Pratiques culturelles des Français date de 1997) pour qu’on puisse considérer comme définitives des associations entre classes d’âge et types de pratiques, et rien ne dit que ces usages n’évolueront pas. C’est pourquoi il est difficile de maîtriser ce qui relève des effets d’âge et ce qui relève des effets de génération. L’enquête Pratiques culturelles des Français (réalisée tous les huit ans depuis 1973) montre bien, par exemple, que beaucoup de pratiques de consommation musicale que l’on a cru dans un premier temps être le fait de classes d’âge précises, se sont avérées à terme relever d’un effet générationnel 38. Il est très possible que les pratiques des jeux vidéo et de l’ordinateur suivent le même processus.

Les médias implantés depuis longtemps comme la radio, la télévision ou la hi-fi permettent des analyses moins incertaines. Or, ces trois médias devancent, et de très loin, tous les autres médias dans les pratiques quotidiennes des jeunes interrogés (cf. tableau)

Illustration
Activités pratiquées « tous les jours ou presque » en dehors du temps passé à l’école, selon l’âge (en %)

 39. Mieux, la télévision reste le média dominant dans toutes les tranches d’âge : pour l’instant, les « nouveaux » médias ont très peu entamé son monopole. Le fait mérite d’être souligné.

Ce tableau montre toutefois, qu’en dehors de la télévision, il y a, à chaque étape de la jeunesse, des médias privilégiés.

Chez les plus jeunes (6-11 ans), la lecture de BD et de livres tient une place importante, qu’elle s’effectue seul ou avec les parents pour les plus petits. Les cassettes vidéo sont fortement associées à la consommation de télévision : bref, un univers centré autour de la télé d’un côté (programmes pour enfants) et sur la lecture de l’autre. Dès l’âge de 12 ans, une rupture commence à s’opérer en faveur de l’écoute musicale (CD, cassettes audio, ou radio – plus de 80 % de la consommation de radio dans cette classe d’âge consiste à écouter de la musique). C’est aussi l’âge où la pratique des jeux sur console ou sur ordinateur est la plus intense : elle déclinera ensuite. On voit aussi s’amorcer une réorientation des pratiques de lecture en faveur des magazines. Globalement, les 12-14 ans forment à bien des égards une tranche d’âge charnière.

Les 15-17 ans présentent en effet un profil assez différent. C’est la classe d’âge où l’écoute musicale tient une place décisive : 75 % ont une chaîne hi-fi dans leur chambre (contre 13 % des 6-8 ans), 80 % ont un walkman ou un lecteur de CD portable et 90 % de leur écoute radiophonique est consacrée à la musique. La musique vient en tête des sujets qui les intéressent le plus (chez les 6-8 ans, ce sont les animaux et la nature), tout comme les CD et cassettes audio viennent en tête des objets qu’ils échangent avec leurs amis. Enfin, ils sont 94 % à déclarer discuter de musique avec leurs amis (contre 37 % chez les 6-8 ans).

Par ailleurs, la sociabilité entre pairs prend à cet âge une place très importante, et ce, sous plusieurs formes : 75 % des coups de téléphone passés par des adolescents sont destinés à des amis 40. La télévision tient également une grande place dans leur vie : ils sont deux fois plus nombreux que les 6-8 ans à avoir un poste dans leur chambre, ils la regardent plus longtemps en moyenne, et le plus souvent le soir. La fiction télévisuelle et les magazines viennent en tête de leurs préférences et ils regardent beaucoup moins de cassettes vidéo que les plus jeunes. Ils commencent à se désintéresser des jeux sur console ou sur ordinateur (42 % des 15-17 ans équipés d’un ordinateur à domicile déclarent y jouer très peu, voire pas du tout, contre 20 % des moins de 14 ans). Enfin, le déclin de la lecture de livres se confirme : désormais la lecture de magazines vient en tête de leurs pratiques de lecture 41.

Bien entendu, toutes ces associations entre classes d’âge et pratiques s’inscrivent elles-mêmes dans d’autres corrélations, à commencer par l’origine sociale qui apparaît opérer en France des clivages plus importants que dans la plupart des pays de l’Europe du Nord.

Quelques données sur les 15-19 ans

Les sorties

La majorité des 15-19 ans privilégient le sport. C’est aussi la tranche d’âge où l’on trouve la plus forte proportion d’individus qui s’adonnent en amateurs aux pratiques artistiques. Les jeunes sont également les plus nombreux à préférer de manière générale des activités de loisirs qui les amènent à sortir de chez eux (91 % contre 69 % de l’ensemble de la population française) 42.

S’il n’étonnera personne que la moitié d’entre eux (contre 16 % pour l’ensemble de la population) jouent de temps en temps à des jeux électroniques (et un cinquième y joue régulièrement), en revanche, il faut savoir que plus du tiers de cette tranche d’âge joue de temps à autre au loto, au tac-o-tac ou au morpion (contre 30 % de l’ensemble de la population).

Les 15-19 ans sont proportionnellement un peu moins nombreux que les tranches d’âge supérieures à se promener dans des espaces verts (65 % contre 70 %), mais les plus nombreux – de loin – à faire du footing (ou du jogging) : 43 % contre 18 % ( et régulièrement : 20 % contre 9 %).

Les 15-19 ans se rendent plus souvent dans les discothèques ou les soirées karaoké qu’en 1989 (date de la précédente enquête sur les pratiques culturelles des Français)… et de moins en moins au bal, à l’inverse des autres tranches d’âge, notamment les 55-64 ans, dont le taux de pratique est passé entre 1989 et 1997 de 21 % à 33 %. En résumé, aller dans une discothèque ou dans une soirée karaoké caractérise les jeunes, qu’ils soient seuls ou en couple. Les jeunes s’opposent ainsi aux habitués (plus âgés) des équipements culturels – qui sont moins nombreux à fréquenter les soirées karaoké, ce qui confirme que les formes d’investissement les plus intenses dans la culture se traduisent par un rapport plus distancié avec certaines formes de loisirs, notamment celles qui semblent vouées à la seule distraction.

L’adolescence est par excellence le temps de la convivialité, le temps des amis, le temps des copains : 88 % des 15-19 ans (contre 52 % pour l’ensemble de la population) ont un groupe d’amis réguliers et plus d’un tiers (36 %, contre un quart seulement de l’ensemble de la population) fait partie d’une association, d’un club ou d’une autre organisation.

À domicile

La période 1989-1997 a été marquée par un triple phénomène : le doublement des foyers multi-équipés en téléviseurs, la diffusion spectaculaire des magnétoscopes et des lecteurs de disques compacts qui équipent désormais les trois quarts des ménages français, et l’arrivée des micro-ordinateurs dans l’espace domestique. Le succès auprès des jeunes des consoles de jeux, ainsi que le développement de la micro-informatique, l’augmentation du temps passé devant les écrans – qu’il s’agisse de programmes, diffusés en direct ou enregistrés, ou de jeux vidéo – sont les conséquences les plus visibles de ce multi-équipement.

Les jeunes générations ont été les premières à s’emparer de la micro-informatique et à l’intégrer dans leur mode de loisirs, comme elles avaient été les premières à prendre l’habitude d’écouter fréquemment de la musique ou de regarder des vidéos : en 1997, la proportion d’utilisateurs de micro-ordinateur dans le cadre des loisirs qui était de 25 % chez les 15-19 ans, n’était que de 18 % dans les générations du baby-boom et de 8 % seulement dans les générations nées avant la guerre.

Un autre exemple illustre cette disposition de la jeunesse à s’emparer avant les autres générations des produits de l’industrie des loisirs : l’écoute musicale. Elle diminue régulièrement avec l’âge, en 1997 comme en 1989. Selon Olivier Donnat, « ce phénomène n’est que secondairement un effet de l’avancée en âge. Il est avant tout générationnel : d’une part, la génération nouvellement arrivée – celle des Français nés entre 1974 et 1982 – compte dans ses rangs plus d’habitués de l’écoute musicale que sa devancière au même âge et, d’autre part, les générations nées dans les années cinquante et soixante qui avaient été à l’origine du “boom musical” n’ont pas perdu l’habitude d’écouter de la musique. Tout juste note-t-on, parmi ces dernières, un léger décrochage pour la génération née entre 1965 et 1973, ce qui correspond à son passage à l’âge adulte. […] Le “boom musical” qui a souvent été présenté comme un phénomène propre à la “culture jeune” apparaît, par conséquent, bel et bien comme un phénomène durable appelé à se diffuser à l’ensemble de la société française à mesure que les générations nées avant la guerre, qui sont peu équipées [en matériel hi-fi, etc.] et ont peu modifié leurs habitudes d’écoute, vont disparaître. » 43

Et Olivier Donnat d’ajouter : « On pourrait dire la même chose à propos du magnétoscope. En effet, la forte progression de son usage, si elle a concerné toutes les générations depuis 1989, n’a pas entraîné de réduction de l’écart entre les comportements des jeunes et ceux de leurs grands-parents.[…] Considérer ces trois activités – utiliser un micro-ordinateur dans le cadre de ses loisirs, écouter des disques ou des cassettes plusieurs fois par semaine, regarder des vidéos au moins une fois par semaine – uniquement comme des propriétés caractéristiques de la “culture jeune”, reviendrait à passer à côté de l’essentiel. Il est clair, en effet, aujourd’hui que ces pratiques audiovisuelles domestiques, si elles ont été prioritairement investies par les jeunes, ne disparaissent pas avec leur avancée en âge – loin s’en faut. Elles sont, de ce fait, appelées à se diffuser dans la société française, à mesure que les générations nées avant la guerre, qui les ignorent largement, vont disparaître. » 44

En 1997, parmi les 15-19 ans :

–91 % possédaient un lecteur de disques compacts (contre 67 % pour l’ensemble de la population), 91 % une chaîne hi-fi (contre 74 %), 42 % un électrophone hors hi-fi (contre 33 %), 84 % un baladeur (contre 45 %) et 1 % (contre 14 %) ne possédait aucun de ces appareils !

–56 % écoutaient tous les jours ou presque des disques ou des cassettes (contre 27 % pour l’ensemble de la population). Il s’agit pour l’essentiel de genres musicaux, appelés au début des années 1970 « pop music » et « rock » avant d’être désignés sous le nom de « musiques actuelles » ou « musiques amplifiées ».

Ainsi, les liens entre musique et adolescence sont encore plus forts en 1997 qu’en 1989, si l’on considère la fréquence d’écoute de musique : « La musique est toujours le domaine artistique à travers lequel s’exprime de manière privilégiée l’identité “jeune”, même si de nouvelles formes musicales – la techno, la dance, le rap… – ont désormais pris le pas sur le rock. » 45

Les nouvelles générations et la culture

On peut dès lors avancer que les nouvelles générations se caractérisent par le renouvellement des rapports à la culture consacrée.

L’opposition entre « modernes » et « classiques » est partout présente, même si elle prend des formes différentes d’un groupe à l’autre : elle semble traduire une fracture entre les moins de 35 ans – encore plus nette chez les moins de 25 ans – et les plus de 45 ans, les 35-45 ans occupant une position intermédiaire.

L’ampleur de cette fracture laisse penser que la place et les fonctions de la culture consacrée ont profondément évolué dans les jeunes générations au cours des vingt ou trente dernières années. La fin du XIXe siècle avait fait de l’école la principale instance de production des savoirs et des représentations du monde, et avait vu l’émergence d’un champ artistique largement autonome, plus dégagé des finalités religieuses ou sociales dans lesquelles il était inscrit jusqu’alors. La fin du XXe siècle a vu, à bien des égards, un éclatement de ce double dispositif.

Pour conclure

En définitive, l’utilisation par les adolescents du temps extra-scolaire, dans sa mouvance, sa complexité et ses ambivalences, paraît résister à une explication et une interprétation de type moniste. Certains processus objectifs de ségrégation sociale et culturelle – ou, au contraire, de regroupement et de canalisation – orientent leurs comportements culturels, leurs attentes et leurs goûts. L’observation des comportements culturels des jeunes ne peut se dispenser de reconnaître l’écart toujours présent entre les conditions d’accès aux pratiques culturelles et la résonance des activités au sein des différentes catégories d’adolescents. Si, en effet, le contact quotidien avec les médias tend à envahir et à structurer le temps extra-scolaire et fragmenté de l’ensemble de la génération actuelle des 15-20 ans, il n’en reste pas moins vrai que les jeunes réagissent de façon fort différente à l’emprise des médias, selon leur origine sociale, leur sexe, leur lieu de résidence, leur filière scolaire ou le type d’études suivi. Car les affinités « électives », comme le rapport au temps qu’établissent les différents groupes d’adolescents, dépendent d’une série de représentations ancrées, souvent à leur insu, dans les attentes des adultes.

En d’autres termes, on peut douter qu’il suffise pour constituer une culture (ou une sub culture) jeune plus ou moins homogène de l’existence constatée d’un certain nombre de facteurs cumulatifs, tels qu’une façon de vivre spécifique qui se manifeste par une mode vestimentaire – à la fois symbole ostentatoire et moyen d’expérimentation –, une fascination pour les « stars » médiatiques – du show business, du sport ou de la télé-réalité – et pour les musiques dites « amplifiées » (rock, rap, funk, soul, reggae, etc.). Mieux vaut constater que ces indices ne traduisent pas autre chose que l’appropriation par des jeunes en quête de construction identitaire des nouvelles formes culturelles contemporaines qui, en autorisant certains phénomènes d’agrégation propres à favoriser la constitution de groupes d’appartenance, autorisent et favorisent l’appartenance au groupe des pairs.

Février 2003

  1.  (retour)↑  Pour une bonne synthèse de la question de la jeunesse, on se reportera à Gérard Mauger, Les jeunes en France, état des recherches, La Documentation française, 1994. Voir également, pour un éclairage différent : Guy Bajoit, Abraham Franssen, Les jeunes dans la compétition culturelle, PUF, coll. « Sociologie d’aujourd’hui », 1995, et les ouvrages désormais classiques d’Olivier Galland, Les Jeunes, La Découverte, coll. « Repères », 1re éd. 1985 et Sociologie de la jeunesse, Armand Colin, 1997.
  2.  (retour)↑  Olivier Galland, « Une génération sacrifiée ? », Sciences humaines, Hors série, n° 26, septembre-octobre 1999, p. 20-21.
  3.  (retour)↑  Jean Duvignaud, La planète des jeunes, Stock, 1975, p. 282.
  4.  (retour)↑  Article repris dans Questions de sociologie, Minuit, 1980, p. 143-164.
  5.  (retour)↑  Outre l’ouvrage mentionné ci-dessus, on pourra lire avec intérêt sa contribution, « Les invariants de la jeunesse », Panoramiques n° 16, avril 1994, numéro spécial « Jeunesses d’en France, un horizon chargé », p. 182-186. Les développements qui suivent lui doivent beaucoup.
  6.  (retour)↑  Fayard, 1987.
  7.  (retour)↑  François Dubet, Didier Lapeyronnie, « Les jeunes immigrés », Les quartiers d’exil, Le Seuil, 1992, p. 139-169.
  8.  (retour)↑  Voir la typologie des différents comportements face à la culture, et en particulier celle des exclus, telle qu’elle est esquissée par Olivier Donnat dans son livre Les Français face à la culture. De l’exclusion à l’éclectisme, La Découverte, 1994, p. 182-207 et 285-365.
  9.  (retour)↑  Voir Emmanuel de Waresquiel (sous la dir.), Dictionnaire des politiques culturelles de la France depuis 1959, Larousse /CNRS éditions, 2001. Dans l’article « Politique publique de la culture », Augustin Girard rappelle que « l’anthropologue américain Kluckholm, a dénombré quatre cents définitions du mot “culture” ». Voir également l’article de Pierre-Michel Menger, « Culture », p. 180-185.
  10.  (retour)↑  Olivier Donnat, Les Français face à la culture : de l’exclusion à l’éclectisme, op. cit., p. 339.
  11.  (retour)↑  « Chacun, en réalité, intègre des éléments appartenant aux divers univers auxquels il a été confronté, et réalise un agencement plus ou moins original en conservant la marque des univers antérieurs qu’il a fréquentés ou même simplement côtoyés. Aussi faudrait-il, pour traduire la richesse des univers culturels, être en mesure d’identifier la multiplicité des influences qui ont contribué à leur élaboration […]. », ibid. p. 339.
  12.  (retour)↑  Philippe Ariès, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Plon, 1960 (réédité Points Seuil, 1993).
  13.  (retour)↑  Cf. Pierre Bourdieu, La noblesse d’État, Éditions de Minuit, 1989, p. 406 sq. Voir aussi Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La reproduction, Éditions de Minuit, 1970.
  14.  (retour)↑  Christian Baudelot et Roger Establet, Le niveau monte, Le Seuil, 1989.
  15.  (retour)↑  Louis Chauvel, « Le retour des classes sociales », Revue de l’OCDE, n° 79, octobre 2001.
  16.  (retour)↑  Roger Establet, L’école est-elle rentable ?, PUF, 1987 ; François Héran, « L’aide au travail scolaire : les mères persévèrent », INSEE Première, n° 350, décembre 1994.
  17.  (retour)↑  Je renvoie, entre autres, aux analyses pertinentes de Pierre Bourdieu (« La transmission du capital culturel ») et de quelques autres dans l’ouvrage collectif Darras, Le partage des bénéfices, Éditions de Minuit, 1966. Toujours d’actualité !
  18.  (retour)↑  On pourra se reporter au très intéressant dossier sur « L’école malade du chômage », Alternatives économiques n° 168, mars 1999, ainsi qu’au hors-série n° 49, 3e trimestre 2001 de cette revue, consacré à la société française.
  19.  (retour)↑  L’enquête la plus convaincante à cet égard est celle menée par le ministère de l’Éducation nationale : « Connaissance en français et en calcul des élèves des années 20 et aujourd’hui », Dossiers Éducation et formation n° 62, ministère de l’Éducation nationale, février 1996. Selon les résultats de cette enquête, qui porte sur les performances à la fin de l’école élémentaire (en fin de CM2), les élèves d’aujourd’hui seraient meilleurs que ceux des années 1920 en rédaction, aussi bons en vocabulaire et en compréhension d’un texte, ainsi qu’en calcul (sauf en multiplication). En revanche, ils seraient plus faibles en orthographe (grammaire et conjugaison) et dans la résolution des problèmes.
  20.  (retour)↑  Gérard Chauveau, dans « Les ZEP, entre discrimination et discrimination positive », Mouvements n° 5, septembre-octobre 1999, dresse un bilan en demi-teinte de l’expérience des ZEP depuis la mise en place de ce dispositif en 1982 (cf. circulaire du 1er juillet 1981 visant à lutter « contre l’échec scolaire et les inégalités sociales » et à favoriser « la démocratisation de la formation scolaire », notamment au niveau de l’école primaire et du collège).
  21.  (retour)↑  Cf. la série de reportages publiée par le journal Le Monde du 10/11 au 16 juin 2001.
  22.  (retour)↑  Réseaux n° 17, « Les jeunes et l’écran », dossier coordonné par Dominique Pasquier et Josiane Jouët, Hermès Science Publications, 1999.
  23.  (retour)↑  Voir Olivier Donnat, Les pratiques culturelles des Français. Enquête 1997, La Documentation française, 1998.
  24.  (retour)↑  Réponse donnée par un enfant de 11 ans.
  25.  (retour)↑  Hector Rodriguez-Tomé et Françoise Bariaud, Les perspectives temporelles à l’adolescence, PUF, coll. « Croissance de l’enfant – Genèse de l’homme », 1987, p. 56.
  26.  (retour)↑  Stéphane Beaud, « Un temps élastique. Étudiants des “cités” et examens universitaires », Terrain, n° 29, septembre 1997, p. 50.
  27.  (retour)↑  François de Singly, « Les Jeunes et la lecture », Les dossiers Éducation et Formations, 1993, n° 24.
  28.  (retour)↑  Umberto Eco, La guerre du faux, Grasset, 1985 ; Ignacio Ramonet, « Une nouvelle étape, la post-télévision. Big Brother », Le Monde diplomatique, juin 2001.
  29.  (retour)↑  Voir Dominique Mehl, La télévision de l’intimité, Le Seuil, coll. « Essais politiques », 1996. Je préfère ce terme, qui me semble mieux rendre compte du phénomène actuel que l’appellation (non-contrôlée) de « télé-réalité » utilisée d’ordinaire. Voir également François Jost, La télévision du quotidien. Entre réalité et fiction, De Boeck Université/Ina, « Médias Recherches », 2001 et, du même, L’empire du loft, La Dispute, 2002.
  30.  (retour)↑  Sur la mise en scène des individus anonymes à la télévision, voir Olivier Rasac, L’écran et le zoo : spectacle et domestication, des expositions coloniales à « Loft Story », Denoël, 2002.
  31.  (retour)↑  Sur la genèse de ce phénomène, perceptible dès le XIXe siècle, voir Richard Sennett, Les tyrannies de l’intimité, Le Seuil, 1979.
  32.  (retour)↑  Robert Castel, Jean-François Lecerf, « Le phénomène psy et la société française », Le Débat, n° 1-2-3, 1980.
  33.  (retour)↑  Cf. Pierre Brechon (sous la dir.), Les valeurs des Français. Évolutions de 1980 à 2000, Armand Colin, 2000.
  34.  (retour)↑  Alain Ehrenberg, L’individu incertain, Calmann-Lévy, 1995.
  35.  (retour)↑  Selon Roger Chartier (« Dialogue sur l’espace public », Politix, n° 26, 1994), on peut distinguer deux types de psychologies : « l’une de l’enthousiasme et de la fusion, l’autre de la délibération et du raisonnement », ainsi que deux types d’épistémologies : « d’un côté celle de la persuasion, où ce qui est manié c’est un ensemble de preuves qui doivent entraîner la conviction et qui n’ont d’autre validité que leur efficacité au regard de cette conviction, et, d’un autre, celle de la démonstration qui est un raisonnement de type déductif à partir d’un certain nombre de prémisses ». La première se situe du côté du « régime de la parole », la seconde du côté du « régime de l’écrit ». Les médias de masse, et tout particulièrement la « télévision de l’intimité », s’inscrivent entièrement dans le premier registre.
  36.  (retour)↑  Charles Taylor, Le malaise de la modernité, Le Cerf, 1994.
  37.  (retour)↑  François Dubet, Sociologie de l’expérience, Le Seuil, 1994.
  38.  (retour)↑  Cf. Olivier Donnat, op. cit., 1998, p. 157-166 et p. 309-310 (à propos des phénomènes propres à la « culture jeune ») : « Le temps nous a appris qu’il s’agissait, en réalité, dans la plupart des cas, de phénomènes générationnels et que bon nombre de ces mutations continuaient à se diffuser dans la société française, du simple fait du renouvellement des générations. L’exemple du rock est sur ce point sans ambiguïté […]. »
  39.  (retour)↑  Réseaux n° 17, « Les jeunes et l’écran », op. cit.
  40.  (retour)↑  Voir sur ce point : « Les adolescents, grands utilisateurs de téléphone », Le Monde, 1er octobre 1999.
  41.  (retour)↑  On observera que ces résultats corroborent parfaitement les conclusions de toutes les enquêtes récentes sur la place de la lecture chez les jeunes.
  42.  (retour)↑  Toutes les données présentées ici proviennent de l’enquête sur les pratiques culturelles des Français de 1997.
  43.  (retour)↑  Olivier Donnat, Les pratiques culturelles des Français. Enquête 1997, op. cit., p. 65.
  44.  (retour)↑  Ibid., p. 66.
  45.  (retour)↑  Ibid., p. 119.