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Michèle Petit

Éloge de la lecture

la construction de soi

Paris : Belin, 2002. – 159 p. ; 22 cm. – (Nouveaux mondes). ISBN 2-7011-3242-8 : 14,95 €

par Anne-Marie Bertrand

Les lecteurs du BBF connaissent bien Michèle Petit, coauteur de Lecteurs en campagnes : les ruraux lisent-ils autrement (BPI, 1993) et pilote de la grande enquête publiée sous le titre : De la bibliothèque au droit de cité : parcours de jeunes (BPI, 1997). Cet ouvrage est une relecture (une réécriture) de ces travaux, avec l’apport de l’approche psychanalytique, mais aussi avec de la distance par rapport à ces travaux, le recul du temps et la liberté de parole.

On se souvient que l’un des axes majeurs du travail de Michèle Petit sur la lecture est la mise en lumière du rôle du texte, des œuvres, des livres, dans l’alimentation d’un imaginaire, dans la construction d’une identité, « la construction de soi ». Ici, évidemment, l’approche psychanalytique permet de réinterroger ce registre : « La lecture relance une activité de symbolisation, et sans doute est-ce là l’essentiel. Un texte peut être l’occasion de renouveler, de recomposer les représentations que l’on a de sa propre histoire, de son monde intérieur, de son lien au monde extérieur. » La lecture, écrit-elle encore, permet d’« élaborer ou reconquérir une position de sujet. Un lieu qui ouvre une marge de manœuvre ou de liberté, permet un redéploiement des possibles, introduit du jeu, à partir duquel on peut accomplir des déplacements, réels et métaphoriques ».

Autre idée essentielle dans l’analyse de Michèle Petit, celle de « déplacements », de trajets, de « parcours ». La lecture autorise un double mouvement : elle est à la fois « un geste d’écart » et « la présence des possibles, l’ailleurs, le dehors, la force de sortir des places attribuées, des espaces confinés ». On comprend, ici, pourquoi la lecture est encore considérée comme dangereuse : elle isole, elle n’est pas sociable (et on sait que c’est un des obstacles à la lecture des adolescents) ; elle éloigne du groupe d’origine, mouvement critique à l’heure où l’on magnifie les appartenances.

Cet ouvrage, ce travail « revisité », est aussi l’occasion pour Michèle Petit de s’élever contre quelques discours sur la lecture, non seulement le discours « sociétal », mais aussi le discours des bibliothécaires et celui de l’école. Le discours de la société : ce « Il faut lire ! » permanent produit « des effets pervers », en contribuant « à une dévalorisation de son image parmi les jeunes, en la transformant en corvée ». Le discours des bibliothécaires, écrit-elle, mène certains d’eux à « ne proposer aux enfants et aux adultes issus de milieux peu familiers des livres que des lectures “collant” à leurs “besoins” supposés ». Or, commente-t-elle, « à confondre désir et besoin, à vouloir réduire l’un à l’autre, on fabrique des anorexiques ».

Mais ses passages les plus critiques s’adressent à l’école. Elle rappelle que, dans les entretiens avec de jeunes lecteurs, beaucoup « s’accordent pour penser que l’enseignement a un effet dissuasif sur le goût de lire ». Mais, ajoute-t-elle, « il y a peut-être une ingratitude consubstantielle à la lecture : tout comme on se souvient très rarement d’avoir appris à lire, sans doute oublie-t-on une partie de ce que l’on doit à ses maîtres ». Non, ce qui provoque son inquiétude, et peut-être son indignation, c’est plutôt que l’école cherche à « intégrer la lecture personnelle dans l’activité scolaire ». Lire, lire ensemble, parler de ses lectures : elle s’élève contre l’idée « que tout doit être mis en commun dans la classe » et cite René Diatkine : « Rien ne fait plus perdre le goût de la lecture que le questionnement, intrusion indélicate dans un espace où tout est particulièrement fragile. » Évoquant (avec effroi) l’évaluation des lectures (« Quelles lectures t’ont permis de te construire au cours du dernier mois ? »), elle conclut : « Il y a probablement une contradiction irrémédiable entre la dimension clandestine, rebelle, éminemment intime de la lecture pour soi, et les exercices faits en classe, dans un espace transparent, sous le regard des autres. »

Ajoutons, enfin, que, par rapport aux travaux que nous connaissions, Michèle Petit introduit ici un autre regard, celui des écrivains sur leurs propres lectures. Beaucoup de citations fortes, émouvantes, étonnantes. Par exemple, Paul Ricœur : « Toute l’histoire de la souffrance crie vengeance et appelle récit. » Ou Michel de Certeau : « Lire, c’est être ailleurs, là où ils ne sont pas, dans un autre monde […], c’est créer des coins d’ombre et de nuit dans une existence soumise à la transparence technocratique. »