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Bibliothèques et médiations

Juliette Doury-Bonnet

Le centre régional de formation aux métiers du livre, des bibliothèques et de la documentation Médiat Rhône-Alpes 1 et la délégation régionale de Grenoble du Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) ont organisé, avec le soutien de la délégation régionale des affaires culturelles (DRAC), une journée d’étude sur le thème « Bibliothèques et médiations », le lundi 9 décembre 2002, sur le campus de Saint-Martin-d’Hères.

Les débats ont été ouverts par le président de l’université Pierre-Mendès-France (Grenoble II), Claude Courlet, le directeur adjoint de la DRAC, Pierre Sigaud, le responsable régional formation du CNFPT Rhône-Alpes de Grenoble, Jacques Guigue et Marie-Madeleine Saby, directrice de Médiat Rhône-Alpes. Pierre Sigaud a rappelé que le ministère de la Culture avait désigné les médiathèques publiques comme le réseau d’équipements de proximité à développer en priorité. Il a mis l’accent sur deux axes pionniers, la décentralisation, qui s’est faite « dans le souci des publics et le maintien d’une haute idée de la culture », et la transversalité, la diversification des champs d’intervention et des supports. Marie-Madeleine Saby a rappelé le rôle de passeur du bibliothécaire : la médiation rapproche les publics des collections, ce n’est pas une fonction annexe.

Les enjeux de la médiation culturelle aujourd’hui

Catherine Bardugoni, responsable des formations Médiation culturelle à l’ARSEC (Agence Rhône-Alpes de services aux entreprises culturelles), est intervenue sur « les enjeux de la médiation culturelle aujourd’hui ». Au-delà du phénomène de mode, il faut s’interroger sur les lieux traditionnels de régulation qui sont en crise. C. Bardugoni a mis l’accent sur trois enjeux : les politiques publiques, la place de l’art et de la culture dans notre société et l’organisation du travail dans les établissements.

La démocratisation culturelle a commencé avec le théâtre et le spectacle vivant et s’est poursuivie avec la culture scientifique. Elle s’est matérialisée au travers des maisons de la culture ou d’établissements tels que la Cité des sciences de la Villette 2. La charte des missions de service public pour le spectacle, initiée en 1998 par le ministère de la Culture, a fait obligation de diffuser la création contemporaine, de placer le public au centre des projets, d’assurer la gestion et de se rapprocher des territoires.

La médiation pose le problème du rapport de l’individu (bibliothécaire et usager) à la culture. Dans l’organisation du travail, il faut repenser ensemble les pratiques et en particulier la communication avec le public. Il ne s’agit pas de déléguer la médiation à une partie du personnel (par exemple, les emplois-jeunes, dont il sera souvent question…).

C. Bardugoni a identifié les caractéristiques de la médiation. C’est une manière d’organiser la rencontre entre l’œuvre et le public et de participer à l’éducation culturelle sur le long terme. La médiation n’est pas neutre : elle suppose un choix de valeurs, de stratégies. Elle doit laisser place à l’imaginaire et mettre la culture en débat.

Elle s’adresse à tous les publics (et pas seulement aux « publics empêchés »). Enfin, C. Bardugoni a insisté sur l’importance de la démarche de projet. Il faut des compétences telles que la maîtrise des relations avec l’environnement ou la capacité à nouer des partenariats. Empathie et enthousiasme sont indispensables.

Quatre expériences ont illustré la « diversité de la médiation ». Xavier Phélut et Stéphanie Claudin ont évoqué le défilé gratuit et accessible à tous qui ouvre la Biennale de la danse de Lyon et qui associe une structure de terrain et un chorégraphe. Cécilia de Varine s’est penchée sur les missions du service culturel du musée des Beaux-Arts de Lyon : concevoir des outils pour initier des publics hétérogènes aux œuvres. Rose-Marie Rayan a présenté « La souris verte », centre de ressources sur l’illettrisme d’Auvergne : un véhicule multimédia circule en milieu rural depuis 1998. Maryse Oudjaoudi a rendu compte des interventions dans les foyers d’urgence de Grenoble de la « bibliothèque pour les collectivités » (BPLC) 3. Comme la plupart des intervenants de la journée, elle a insisté sur les notions de temps pour installer la relation, de démarche culturelle centrée sur la personne et d’échange de compétences professionnelles.

Quels sens pour la médiation culturelle ?

Jean Caune, professeur à l’Institut de la communication et des médias de l’université Stendhal (Grenoble III), est intervenu sur le thème « Quels sens pour la médiation culturelle ? » La médiation comporte une dimension de projet : dans l’institution, le commanditaire et l’acteur doivent se mettre d’accord autour d’un objectif qui s’inscrit dans le temps. La notion apparaît dans les années 1980 dans une société qui s’interroge sur les dimensions de la culture sur laquelle elle s’est appuyée. Aujourd’hui, devant la crise du politique, de l’économique et du social, la culture doit recréer du lien social. J. Caune identifie deux approches. En premier lieu, pourquoi et comment la médiation apparaît-elle dans l’institution ? Quand la négociation ne peut pas résoudre un conflit, quand des objectifs et des projets ne peuvent pas se réaliser. La médiation est un ensemble de pratiques culturelles très diverses, à l’œuvre dans la famille, le monde du travail, la justice, etc. Elle modifie les terrains, c’est un processus d’accompagnement du changement des institutions. La deuxième approche est théorique : la médiation est un concept qui a une longue histoire (cf. Kant). La médiation s’adresse à l’individu, au sujet de parole, qui est capable de parler, mais aussi d’être écouté. Elle est d’ordre actif, car la parole est active. Elle crée du contact, du lien. Le livre peut être un support pour provoquer la prise de parole. J. Caune a cité Michel Serres pour qui la culture, c’est tisser des liens et qui appelle « Pénélope au poste de commande ».

Quelles compétences pour la médiation ?

La table ronde « Quelles compétences pour la médiation ? » a réuni Alain Scrève, responsable du pôle de compétences « lecture publique » au CNFPT, Cécile Legendre, responsable du service Évolution professionnelle de la ville de Grenoble et Yves Cougoule, conseiller pédagogique de la direction régionale de Jeunesse et Sports, autour de Catherine Bardugoni.

Alain Scrève a présenté la démarche du CNFPT pour établir des référentiels de métiers en collaboration avec les professionnels 4, et plus particulièrement le référentiel élaboré pour les bibliothécaires. Ces référentiels vont permettre de recentrer l’appareil de formation à partir des métiers vus dans leurs perspectives d’évolution. Ils seront aussi utiles dans le cadre de la gestion des ressources humaines des collectivités locales. Parmi les activités principales du bibliothécaire, la « médiation entre les ressources et les usagers » est répertoriée. A. Scrève a défini le terme de « compétence » comme une combinaison de connaissances, de savoir-faire et de comportements attendus, qui s’opère et est validée dans une situation professionnelle. Suscitant une certaine contrariété parmi l’auditoire, il a remarqué que la médiation ne faisait pas partie de la culture dominante en France et que la fonction avait souvent été assumée par des emplois-jeunes. La superposition des deux référentiels établis pour les bibliothécaires et pour les directeurs de bibliothèque fait d’ailleurs apparaître une survalorisation des aspects techniques et une occultation des publics et de la fonction médiation.

Pour Yves Cougoule, le médiateur a la capacité de concevoir, gérer et évaluer un projet et de se situer dans un environnement social. Il a distingué les animateurs de centres de loisirs, avec qui « ça ne se passe pas toujours très bien à la bibliothèque » et les titulaires du BEATEP, brevet d’État d’animateur technicien de l’Éducation populaire et de la jeunesse.

Cécile Legendre a donné le point de vue de l’employeur. Elle a noté le développement de la médiation dans différents secteurs (sport, sécurité, propreté) dans le cadre d’une politique de proximité, grâce aux emplois-jeunes. On s’oriente vers la pérennisation d’un certain nombre d’emplois de médiateurs, même si la fonction peut aussi être partagée dans le service. Le médiateur doit être intégré dans l’équipe, mais l’articulation ne va pas toujours de soi : il y a selon les professions un écart culturel plus ou moins grand avec les autres employés.

Alain Pessin, professeur au Centre de sociologie des représentations et des pratiques culturelles (université Pierre-Mendès-France), a conclu la journée avec humour. Il a observé les bibliothécaires présents comme les sociologues regardent les sociétés primitives : il a remarqué que nous avions un territoire et une langue, des règles et des chefs (même si nous faisions comme si nous n’en avions pas). Selon lui, deux questions se posent. Qui a raison, du sorcier ou du cercle des anciens ? Savoir-faire ou savoir-être ? Doit-il n’y avoir qu’un seul totem, ou doit-il y en avoir deux ? Le bibliothécaire et/ou le médiateur ? L’identité ne provient pas de soi, elle se réalise avec quelqu’un d’autre. Il faut peut-être élargir le problème à la chaîne du livre qui construit le lisible, la lisibilité. Il y a un choix à faire, fondé sur un pari : organiser la réciprocité des services.