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Bénévoles et volontaires de l'offre de lecture en milieu rural

Un réseau encore occulté par la bonne volonté même ?

Nelly Vingtdeux

Le petit florilège (cf. encadré

Illustration
Florilège

), tiré des portraits de bénévoles que fait régulièrement la bibliothèque départementale de prêt (BDP) de l’Ardèche dans Terres de Lectures, son bulletin de liaison, montre bien les motivations, les qualités de responsabilité et la détermination de ces personnes… Elles sont nombreuses à faire vivre le dispositif d’offre de lecture et d’animation culturelle du réseau ardéchois, puisqu’on évalue aujourd’hui leur nombre à 1 400 dans le département (statistiques 2001).

Ces bénévoles sont pour la BDP des partenaires essentiels : ce sont eux qui ancrent nos propositions dans la vie locale et les adaptent aux réalités particulières des petites communes.

Valoriser l’engagement bénévole : une nécessité stratégique

Valoriser l’engagement de ces personnes est, pour la BDP d’un département très rural, une absolue nécessité : nous avons besoin d’elles, de leur motivation, de leur insertion locale, de leurs convictions. Sans soutien à cet engagement, le bénévolat risque en effet souvent de s’essouffler, ce qui entraîne abandons, dilettantisme, démotivation en chaîne.

La BDP de l’Ardèche s’est engagée dans la valorisation du bénévolat dès sa création en 1982 : il s’agissait d’une priorité car le discours sur le bénévolat en bibliothèque était alors encore trop négatif 1. Il est vrai que les bibliothèques vivaient alors le tournant historique de leur professionnalisation massive.

En milieu rural, l’expérience montre cependant que le bénévolat a souvent créé les conditions nécessaires à l’embauche de professionnels salariés, embauche qui ne l’a d’ailleurs pas fait disparaître : sur les territoires ruraux, la coopération entre professionnels et bénévoles reste une nécessité (en particulier dans les communes de moins de 3 000 habitants).

La valorisation du bénévolat à laquelle nous travaillons passe par quatre grands axes :

–la formation initiale et continue ;

–le souci de la qualité des conditions de travail, qui rejoint d’ailleurs la nécessité de faire construire dans les communes des bibliothèques de qualité ;

–le libre partenariat avec les associations regroupant les bénévoles ;

–enfin, un souci de reconnaissance du travail accompli.

Cette importante démarche de valorisation du bénévolat s’effectue, j’ose le dire, à partir d’intuitions. Les axes de valorisation que je viens de mentionner découlent de l’application aux personnes bénévoles de la réflexion managériale concernant les personnels salariés. Mais nous devons admettre que, si nous connaissons bien des bénévoles singuliers, porteurs de projets et d’initiatives, porte-parole d’une nébuleuse de personnes que nous connaissons moins, nous n’avons aucune connaissance sociologique de l’ensemble de nos partenaires bénévoles dans le département, si bien que cette démarche de valorisation s’appuie effectivement sur une simple connaissance intuitive du monde bénévole. Il serait bon, je crois, pour l’orientation de notre action que nous passions du portrait du bénévole au paysage du bénévolat.

Les motivations des bénévoles

Le problème central du bénévolat nous semble être la relative difficulté de son recrutement, ainsi que la volatilité de ses effectifs. Les services ou institutions qui emploient des bénévoles doivent à tout prix retenir ceux qui travaillent déjà pour ou avec eux, et trouver des façons de rendre les tâches à accomplir suffisamment intéressantes pour en attirer de nouveaux : il n’y a en effet pas de meilleur recruteur qu’un bénévole satisfait, qui fait part à son entourage du caractère positif de son engagement. Compte tenu de l’absence de rémunération qui fonde cette activité, la satisfaction du bénévole nous semble être le moteur essentiel de son activité. On ne saurait atteindre aucune satisfaction en négligeant les motivations d’engagement de la personne concernée.

Sans vouloir prétendre substituer notre connaissance empirique du bénévolat à un travail d’enquête qui nous semble nécessaire (pour corriger notamment les représentations que nous pouvons nous faire du bénévolat), nous pouvons ici émettre un certain nombre d’hypothèses concernant les motivations des bénévoles avec lesquels nous travaillons. Ces hypothèses nous permettent de concevoir une offre et une organisation d’activités adaptées aux besoins de valorisation des volontaires.

Notre sentiment est que les bénévoles dans l’offre de lecture publique sont plutôt des femmes, souvent venues à l’engagement dans la bibliothèque par le souci de leurs propres enfants. Certaines de ces femmes ont encore des enfants à charge.

Un autre contingent de bénévoles est formé des retraités des deux sexes motivés par le livre ou la vie culturelle de la commune au sens large.

Nous avons le sentiment que les critères socioprofessionnels ou culturels ne sont pas vraiment opératoires pour comprendre l’engagement volontaire dans l’offre de lecture. D’autant qu’en matière de bénévolat, la transmission familiale ne nous semble pas rare. Nombreux sont les bénévoles qui ont été éduqués dans une conception selon laquelle le bénévolat était une activité, au même titre que la formation ou le travail.

L’engagement bénévole dans les bibliothèques renvoie, pour la majorité nous semble-t-il, aux motivations qui commandent au bénévolat en général.

Bien sûr, un rapport personnel au livre et à la lecture, sans être d’ailleurs absolument nécessaire, caractérise cependant les personnes engagées dans le bénévolat autour de la bibliothèque et définit des profils d’engagement dans l’offre de lecture. Une étude sur le bénévolat dans l’offre publique de lecture en milieu rural, réalisée pour l’Agence de coopération régionale pour la documentation (Acord) en 1992, propose une typologie descriptive des bénévoles 2 : les bibliothécaires dans l’âme, les croisés de la lecture, les militants de l’animation locale, les conviviaux…

Nous allons recenser ci-dessous les motivations des bénévoles que notre pratique quotidienne en Ardèche nous a permis de constater.

Importance du sentiment d’agir

« N’avoir rien fait, disait Rivarol, est un avantage dont il ne faut pas user trop longtemps. » Agir procure en soi une satisfaction. Obtenir un résultat, découvrir de nouvelles capacités personnelles, transformer son environnement sont des éléments de satisfaction.

Même si l’action en soi n’est pas la motivation première des bénévoles, accomplir quelque chose, constater les résultats directs de ses efforts personnels sont des ressources qui permettent aux bénévoles de faire face à des tâches qu’ils peuvent juger non gratifiantes.

Dans cette perspective, il est important que l’activité des bénévoles s’insère dans une gestion ordonnée, que les tâches qui leur sont confiées leur soient adaptées : l’efficacité de leur pratique entretient leur motivation. Le sentiment de leur inutilité ou de leur inefficacité est leur pire ennemi.

La formation est un outil important de contribution au sentiment d’utilité des bénévoles.

L’attention à porter aux moyens dont disposent les bénévoles est ici nécessaire. Difficile de demander de l’engagement personnel efficace pour une cause, si une collectivité ou une institution n’engage pas les moyens nécessaires pour cette même cause, moyens qui viennent conforter et démultiplier le volontarisme personnel.

Reconnaissance

Si l’action est en elle-même satisfaisante, la reconnaissance de l’action est une gratification à laquelle les bénévoles sont sensibles. Ce témoignage est apprécié, qu’il vienne d’ailleurs de ses partenaires, des usagers du service qu’il rend, ou des élus du département ou des communes.

Les commentaires et les félicitations ne doivent être ni généraux, ni conventionnels, ni de pure forme : ils doivent être précis et s’appuyer exactement sur ce que le bénévole a accompli. Les relations personnelles suivies, les inaugurations de manifestations, d’équipements, les articles dans le bulletin de liaison sont autant de moyens de manifester cette reconnaissance.

Dans une petite communauté, l’engagement à la bibliothèque, qui est souvent le seul équipement culturel, fournit aussi aux personnes un statut social. La vigilance quant à la composition des équipes est d’ailleurs de mise pour que la bibliothèque n’apparaisse pas comme la propriété de tel groupe de la commune.

Épanouissement personnel

La possibilité de s’épanouir est une motivation forte. Les personnes se découvrent des compétences nouvelles, des capacités inexplorées. Elles apprennent à mieux se connaître et à mieux connaître d’autres personnes.

Le bénévole est amené à vivre des expériences et à agir dans des milieux qu’il n’aurait autrement jamais connus. Confiance en soi et amour-propre progressent.

Il convient de bien connaître les attentes des bénévoles pour les confronter aux enjeux et aux expériences qu’ils recherchent. Les tâches à accomplir répondent souvent à ces conditions ; il est aussi parfois nécessaire de créer des occasions : manifestations, animations, formations, visites qui gratifient les énergies et les fédèrent.

La formation, ici encore, est un levier important de la confiance en soi et du sentiment de légitimité dans l’action.

Contribution à la vie de la société et solidarité

De nombreux bénévoles se disent militants d’une cause. Un monde meilleur, à tout le moins un monde amélioré, implique une part d’engagement personnel qui commence dans la commune. Pourquoi attendre des autres ce que nous pouvons faire nous-mêmes ?

Les bénévoles ne sont pas à considérer que comme des exécutants. Il convient de prendre en compte leurs motivations et leurs conceptions éthiques, voire idéologiques. Le rapport d’une institution avec le bénévolat est une négociation ininterrompue.

Lien social et sentiment d’appartenance

Pour certains bénévoles, la relation humaine est une préoccupation de premier plan. Ce qui les motive, c’est la perspective de rencontrer des gens, de socialiser, d’appartenir à un groupe.

Ici, c’est la dynamique des groupes qui est essentielle : il faut construire un véritable réseau où les rencontres, les échanges, les reconnaissances sont très importants. L’isolement est à proscrire absolument.

Dans le cas précis de coopération avec les personnels salariés, il convient d’être très attentif à ce que les bénévoles ne deviennent pas des professionnels par défaut.

Pour conclure : un programme d’étude ?

Le nombre de bénévoles qui apportent leur concours à l’offre de lecture en milieu rural est considérable dans notre pays. Ils sont souvent regroupés en association locale de gestion de la bibliothèque. Organisés et se tenant souvent à l’intersection de divers groupes structurés de sociabilité en pays ruraux, ces bénévoles sont des relais d’opinion importants.

La spécificité de leur action les constitue en réseaux de connaissance et de reconnaissance qui, en Ardèche du moins, transcendent les clivages politiques, religieux ou sociologiques et leur confèrent une efficacité réelle. Leur force leur vient autant de leur action que de leur solidarité.

Nous côtoyons certes tous les jours leurs figures de proue : nous sommes donc témoins de leurs motivations, de leurs projets, de leurs discours.

Mais cette connaissance première, empirique, n’occulte-t-elle pas une autre connaissance qui nous serait tout aussi nécessaire ? Le discours de la bonne volonté nous dit-il tout sur les déterminations à l’engagement ?

Comment se constituent les réseaux, les solidarités de volontaires ? Quels sont les types de socialité préexistants ? Où et comment se construisent les valeurs qui mènent à l’engagement ? Quelle est la part du politique, du syndical, du religieux, de l’associatif en tout genre, dans le mûrissement puis dans le passage à l’acte ?

Quel sera l’impact de l’intercommunalité sur les réseaux de bénévoles, notamment dans les zones périurbaines ? L’intercommunalité s’appuiera-t-elle sur ce contingent d’activité ou l’évincera-t-elle ?

Nous connaissons un peu les acteurs du bénévolat dans l’offre de lecture en milieu rural et périurbain, il serait intéressant de connaître le théâtre, ses coulisses, ses tendances à court terme.

Janvier 2003

  1.  (retour)↑  Nelly Vingtdeux, « Notre stratégie de développement s’appuie sur la valorisation du bénévolat », Ressources territoriales, 1996, n° 54, p. 34-35.
  2.  (retour)↑  Francie Megevand, avec la collaboration de Yasmine Bardin, Le bénévolat dans l’offre publique de lecture en milieu rural, Agence de coopération régionale pour la documentation, 1992. Cette étude a été menée auprès de bénévoles des bibliothèques des départements de l’Ain, du Rhône et de l’Ardèche.