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Devoir de mémoire, droit à l'oubli ?

sous la dir. de Thomas Ferenczi. Bruxelles : Ed. Complexe, 2002. – 281 p. ; 24 cm. – (Interventions). ISBN 2-870277-941-8 : 29,90 €

par Anne-Marie Bertrand

Sous le titre Devoir de mémoire, droit à l’oubli ?, sont publiées les interventions prononcées lors du treizième Forum Le Monde (Le Mans, octobre 2001). Ce genre de publication comporte, on le sait, des risques intrinsèques, génétiques : celui de l’oralité, celui d’une juxtaposition non signifiante de textes, celui d’une mosaïque qui s’éparpille en tous sens (si cette image est recevable…). Ici, ces risques ne sont pas évités, les vingt-deux interventions (suivies d’une fiction d’André Versaille, absolument superfétatoire) étant hétérogènes dans leurs approches, sans que cette diversité se mue en complexité – par contre, formellement, les textes sont de bonne tenue et sont plus proches d’une version écrite que d’une version orale.

Deux grands thèmes organisent ces multiples participations : la mémoire et les archives, deux thèmes évidemment peu dissociables.

Les pathologies de la mémoire

Thomas Ferenczi le rappelle dans sa présentation : on dit volontiers que la France est malade de sa mémoire, on dénonce « les abus de la mémoire » (Tztevan Todorov), « l’obsession commémorative » (Pierre Nora), un « passé qui ne passe pas » (Henry Rousso). Un certain nombre d’interventions développe ce thème. Paul Ricœur se penche sur le vocabulaire employé : il récuse la formule et la notion même de « devoir d’oubli » (« dénuée de sens ») mais plaide pour « le droit à l’oubli », parce que « la société ne peut pas être indéfiniment en colère avec elle-même ». Symétriquement, la notion de « devoir de mémoire » ne trouve pas grâce à ses yeux et il lui préfère celle de « travail de mémoire ». Alexandra Laignel-Lavastine commente une « curieuse hostilité à l’égard de la mémoire », qui se déploie en « agacement contre-mémoriel », voire en « vague contre-mémorielle », et elle se demande « si certains interdits ne sont pas en passe de se fissurer et certains verrous en train de sauter » – inquiétude partagée par Bernard-Henry Lévy, qui revient sur l’affaire Martin Walser, en 1998 (l’auteur autrichien réclamant le droit de penser à autre chose qu’à la Shoah, réclamant « la fin du service de la mémoire »).

C’est une tout autre pathologie qu’analyse Benjamin Stora avec la mémoire de la guerre d’Algérie : si la mémoire de la guerre a été si longtemps occultée, « absente », c’est, dit-il, parce que, en 1962, les acteurs se retrouvent tous en position de victimes, les soldats, les pieds-noirs et les harkis. « La mise en scène de l’amnésie accompagne le processus de victimisation, pour éviter précisément d’évoquer les responsabilités. » Le retour de la mémoire se fait, dit-il, pour des raisons générationnelles : les pères, les grands-pères éprouvent le besoin de parler, les enfants celui de s’inscrire dans une histoire, dans une généalogie. Silence (qui ne signifie pas amnésie) et parole que Nicole Lapierre analyse, elle, à propos de « la mémoire du génocide juif », d’une façon un peu convenue.

Mémoire et archives

Le deuxième axe qui sous-tend ce recueil est la question des archives : leur constitution, leur accessibilité, leur nouveau visage (Internet). Une intervention, là aussi, plutôt convenue d’Isabelle Neuschwander retrace rapidement l’histoire des archives publiques en France, avec des affirmations qui auraient mérité d’être développées et argumentées, par exemple que le métier d’archiviste est un métier « dans l’exercice duquel l’oubli est impossible » ou que « les archives sont un patrimoine éphémère ». Claire Paulhan, dans un texte plutôt narcissique, évoque non pas les archives littéraires mais en quoi elle travaille sur les archives littéraires (comme héritière, comme archiviste et comme éditrice), avant de clore sur une critique doublement malvenue (sans fondement et déplacée) sur les maisons d’écrivains. Jean-Michel Rodes, de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), traite, lui, de l’inévitable archivage d’Internet et de ses problèmes techniques.

Enfin, Annette Wievorka se livre à une défense des archives comme institution publique, nécessaire non seulement à l’historien mais au citoyen. Désormais « militante » (elle préside l’association « Une cité pour les Archives nationales »), elle plaide pour la prise en compte des difficultés que connaissent les dépôts d’archives, pour la reconnaissance des risques que courent les archives contemporaines (entre le « tout conserver » et le « tout effacer ») et pour l’analyse de leurs nouvelles fonctions, induites par « une judiciarisation parfois sans limite de temps » et par « une démocratisation qui pose le droit de chaque individu à son histoire ». Dans ces deux registres, « les archives restent vivantes », convoquées à « réparer indéfiniment » (appuyer des procédures) ou à « retrouver la totalité de son histoire individuelle » (reconstruire des généalogies). Est-ce que ces fonctions peu civiques expliquent le désintérêt des hommes politiques pour les archives ? Elle ne pose pas la question en ces termes mais la suggère par les constats qu’elle effectue.

Trop d’interventions, trop courtes : c’est le diagnostic qu’on a envie de poser au terme de l’examen. Trop d’écart entre les préoccupations des intervenants, trop de diversité dans les sujets traités, trop de vulgarisation journalistique. Les bibliothécaires intéressés par ce sujet (éminemment intéressant) devront attendre encore le livre qu’on attend sur la mémoire et ses outils aujourd’hui – et, d’ici là, se reporteront avec profit aux actes du colloque « Actualité et patrimoine écrit » (FFCB, 1996) ou du colloque « Mémoire(s) et bibliothèques » (FFCB-CBA, 2001).