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D'une statistique globale et du travail sur le terrain

Pascal Leroy

Les statistiques ont donc une nouvelle fois parlé : le nombre d’inscrits dans nos bibliothèques et médiathèques stagne depuis dix ans, voire diminue depuis deux ans en nombre absolu. Morosité, morosité, donc sur la France des bibliothèques.

Quelques exemples

Permettez néanmoins au conservateur d’une ville de province que je suis, de décrire sommairement notre bibliothèque : nous sommes situés dans une ville, Montauban, dont la superficie en fait la troisième commune de France (plus grand que Paris, avec un peu moins d’habitants…), une bibliothèque centrale, dans un quartier récemment urbanisé, pas d’annexes, un bibliobus, 53 000 habitants, un fonds ancien et un fonds local important qui a pour vocation de rassembler tous les écrits du Bas-Quercy d’Ancien Régime, du département actuel et de la ville. Notre bibliothèque comprend aussi une discothèque, une vidéothèque, un espace jeunes et un espace adultes. Bref, une ville-préfecture comme il en existe beaucoup, avec cet avantage ou ce désavantage comme on voudra d’une superficie très importante… Quelques autres renseignements : un budget d’acquisition de 98 000 euros, 17,5 employés.

Mais revenons à nos chiffres de fréquentation. En 1990, nous enregistrions 15,64 % de la population. En 2001, nous sommes passés à 19,91 % (en tenant compte des évolutions de la population). Donc, notre nombre d’inscrits augmente, ce qui m’inquiète pour les bibliothèques dont le nombre d’inscrits diminue… : je n’ai pas rencontré de collègues dans ce cas. Ont-ils une idée des causes de cette diminution ?

Évoquons maintenant le cas d’un petit village situé près de Montauban, Négrepelisse, qui inscrit 30 % de sa population à sa bibliothèque. La responsable, Mme Le Landais, évoque, pour expliquer ce chiffre, la proximité, la politique d’acquisition (au cours d’une visite, elle a même évoqué avec amusement le fait que les prix littéraires n’intéressent pas autant qu’on le croirait son public…), l’accueil (dans son village, la simplicité de l’accueil et le plaisir de ne pas être reçu par des professionnels, certes compétents mais qui donnent parfois l’impression d’être trop détenteurs d’un savoir, comptent énormément).

Troisième cas, celui de Nîmes (nous remercions Mme Monique Roche pour ces précieux renseignements) : en 1992, l’inscription à la bibliothèque du Carré d’Art était payante et le nombre d’inscrits était de 20 600 (413 000 prêts). En 1994, il était passé (pour des raisons diverses qu’il n’est pas nécessaire d’évoquer ici) à 16 900 (454 000 prêts). En 1995, la municipalité élue cette année-là met en place la gratuité : le nombre d’inscrits passe à 17 900 (500 000 prêts). La progression continue et en 2001 nous atteignons le chiffre de 37 277 (884 000 prêts), soit 27 % de la population, chiffre tout à fait remarquable. La gratuité explique-t-elle à elle seule cette augmentation ? Seuls nos collègues de Nîmes pourraient le dire, mais ils peuvent néanmoins présenter des chiffres flatteurs. Permettons-nous d’envoyer cette réflexion à notre ministre de la Culture, M. Aillagon : Monsieur le Ministre, vous avez été président du Centre Beaubourg, et vous avez pu constater le succès de cet établissement tous les jours : à votre avis, la gratuité a-t-elle été un élément majeur de son succès et cette gratuité peut-elle être considérée comme un facteur « constitutionnel » d’égalité devant la culture, comme tout citoyen doit avoir les mêmes droits et les mêmes devoirs devant l’impôt ?

Quelques facteurs d’explication

Il reste, malgré tout, malgré ces exemples qui montrent que la réalité n’est pas si noire, que la stagnation, voire la « récession », sont bien là. Comme toujours, les causes en sont sans doute très diverses, et à la fois « locales » et « générales ». Nous allons donc donner notre sentiment sur un certain nombre de points, mais cela ne restera qu’une impression à faire vérifier de manière très pointue :

Le budget, tout d’abord : a-t-il évolué ? Dans quel sens ?

Les locaux ? Les services offerts ?

La politique d’acquisition : comment est-elle pratiquée ? Nous renvoyons aux études de Bertrand Calenge et aux débats éternels sur cette question : doit-on acheter tous types de documents (en clair, les éditions Harlequin doivent-elles faire partie de notre fonds ?). Personnellement, nous ne le pensons pas. Certes, il est probable qu’au début, les chiffres augmenteraient sensiblement, mais très vite, ils retomberaient, sans compter qu’on perdrait un public déjà fidélisé et qu’on aurait beaucoup de mal à faire revenir. C’est la vieille constatation que nous avons tous faite : constituer un public est très lent, mais le perdre peut se faire très rapidement.

Par ailleurs, il serait aussi intéressant de se remémorer cette vérité de M. de La Palice : en bibliothèque, on ne peut guère acheter que ce qu’on nous donne à acheter, justement… D’où cette question, qui concerne par exemple nos jeunes et nos grands adolescents, et par conséquent nos futurs lecteurs adultes : l’offre des éditeurs (dans le secteur des livres) correspond-elle toujours à ce qu’ils souhaitent ? Si l’on examine d’un peu près ce secteur, on s’aperçoit qu’il y a d’excellentes collections, mais elles touchent un public de jeunes qui liront Stendhal à 18 ans. Sachant qu’à Montauban, et sans doute aussi ailleurs, ce public de jeunes est très important, trouve-t-il dans les bibliothèques ce qui lui plairait et les éditeurs se sont-ils penchés sur cette question ? En particulier, si l’on fait une comparaison avec la musique et le cinéma, la différence est flagrante : ces deux domaines ont évolué très vite, certes très souvent dans un sens déplaisant, mais il y aurait des éléments de réflexion à aborder.

Continuons avec les éditeurs. Les débats, là aussi, sont anciens : un trop grand nombre de titres publiés à l’automne, des prix littéraires trop nombreux (un peu trop marketing, aussi ?), des auteurs qui soignent autant leurs œuvres que leur notoriété et leur plan de communication, des ouvrages trop nombreux et d’intérêt trop « ponctuel »…

Du côté des bibliothèques, à présent : à Montauban, nous constatons qu’une bonne part de notre public est « volatile » : 25 % de notre public se renouvelle chaque année. Qu’en est-il ailleurs ? Notre public « zapperait-il » les bibliothèques comme on « zappe » à la télévision ?

Selon la ville ou le village où l’on se trouve, le public se comporte-t-il de manière différente ? Peut-on comparer une petite ville de 20 000 habitants, un village de 3 000 habitants et une grande ville universitaire, où l’offre est beaucoup plus diverse ?

Enfin, toujours à Montauban, nous avons constaté l’augmentation très nette du nombre de personnes qui viennent consulter sur place, sans être emprunteurs, donc inscrits. Des études faites sur ce sujet montreraient que le taux de fréquentation monterait à 30 %, voire 40 %.

Voilà, ce n’était que les états d’âme de quelques années de métier. On pourrait continuer longtemps…