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Un modèle en question

Alain Duperrier

Ainsi donc, comme l’attestent les statistiques de la Direction du livre et de la lecture, la fréquentation des bibliothèques municipales est en baisse depuis deux ans. Peut-être, peut-être pas. Il convient au moins de retenir qu’elle ne progresse plus. Nous ne disposons en effet pas d’outils statistiques suffisamment fiables, en France, qui nous permettent de mesurer au dixième de point près cette évolution et nous savons tous le caractère parfois aléatoire de la collecte des données : changements de logiciels informatiques, interprétations humaines, couverture du territoire…

Cependant, les fluctuations annuelles étant lissées sur une longue période, et après l’embellie des années 1980, force est de constater la relative stagnation de la décennie passée. Pourtant, nombre de belles bibliothèques, petites et grandes, naissent ici et là qui connaissent des succès spectaculaires et engendrent, comme à Limoges, des fréquentations bien supérieures à la moyenne nationale. La dynamique de construction, même si elle a faibli, n’est donc pas tarie. Elle ne vient cependant pas, ou plus, jouer un effet cumulatif au niveau national. Soit le volume de renouvellement des équipements est insuffisant pour maintenir une dynamique de croissance, soit la propension au « vieillissement » de nos structures s’est accélérée, soit les deux : notre positionnement culturel par rapport aux évolutions globales de la société est peut-être de moins en moins pertinent.

Dans tous les cas, une appréhension crédible de cette situation ne peut se faire que par l’analyse d’un ensemble de facteurs interdépendants. Si désaffection il y a, et elle semble probante par exemple chez les enfants des grandes villes, nous n’avons que peu de recul pour en connaître l’origine qualitative : s’agit-il de tranches d’âges qui ne s’inscrivent pas à la bibliothèque (première adhésion), de populations qui ne renouvellent que partiellement leurs inscriptions ? Bref, de quelles études dispose-t-on sur le territoire français du comportement d’une ou plusieurs générations d’inscrits ? Une politique volontariste ciblée nécessiterait une parfaite connaissance de ces réalités sociologiques.

Un sentiment de modestie

En tout état de cause, l’importance et le caractère fragile du rapport des individus au livre et à l’acte de lecture, à l’acte de culture, doivent générer un sentiment de modestie. Il est, en effet, à craindre que les limites atteintes par nos modèles de bibliothèque ne concernent pas que quelques catégories isolées de la population mais interrogent un spectre beaucoup plus large de l’évolution culturelle de notre société. Au risque que la stagnation d’aujourd’hui ne devienne demain un recul – certes tempéré par le caractère pérenne de nos institutions, leur force d’inertie – il nous faut lever le nez : le paysage des bibliothèques en France, pourtant souvent loué à l’étranger, ne progresse plus assez vite. Quand bien même les investissements engagés ici et là ces dernières années ont été conséquents, quand bien même l’image de « la bibliothèque » auprès de la population a considérablement changé, et si la volonté politique devait être nettement affirmée de cette priorité nationale de progression, alors l’effort devrait être massif.

Il convient également d’être modéré. Si cette possible désaffection est préoccupante, elle ne doit non plus faire oublier qu’environ 18 % de la population fréquente nos bibliothèques (entre 1 Français sur 5 et 1 sur 6), ce qui n’est si mal ! Les bibliothèques représentent, à mon sens, la première offre de surfaces publiques d’accès totalement libre en France (accès à des services toujours gratuits – à l’exception malheureusement du prêt –, et ce, sans justification de l’identité de l’usager…), phénomène d’adhésion culturelle suffisamment rare sur notre territoire pour espérer, encore et toujours, être interprété par le pouvoir politique comme une formidable opportunité de renforcement de la cohésion sociale.

Mais comment expliquer cette stagnation de la fréquentation ? D’une part, une interrogation a cours de façon récurrente dans la profession sur l’optimisation du fonctionnement des équipements en place ; d’autre part, il conviendrait peut-être de jeter les ponts d’une mutation plus sensible de nos bibliothèques.

Une offre à optimiser

Certains facteurs freinant le développement de la lecture publique en France sont régulièrement énoncés par les bibliothécaires ; ils n’en sont pas moins pertinents. Sans trop insister, j’évoquerai brièvement :

Les facteurs ayant trait à l’optimisation du fonctionnement des structures existantes :

–Étroitesse du nombre d’heures d’ouverture de nos équipements. Il est bien dommage de voir des bâtiments modernes, ayant nécessité d’importants investissements budgétaires, être si peu ouverts, faute d’effectifs suffisants. Le constat d’un poids financier pesant essentiellement sur les épaules des seules municipalités (ou agglomérations) devrait inciter à réflexion.

–Diminution drastique des crédits d’acquisitions, et donc de l’offre culturelle, par certaines collectivités.

–Décisions tarifaires municipales parfois trop dissuasives pour certaines catégories de la population.

–Communication insuffisante ou peu pertinente pour promouvoir les services rendus par les bibliothèques (quelles campagnes locales et nationales ?). De manière générale, notre profession communique assez mal.

–Difficulté à tisser des liens réellement efficaces avec les partenaires associatifs ou institutionnels (notamment l’Éducation nationale).

Les facteurs relatifs à la création de nouveaux équipements :

–Caractère obsolète des normes édictées par le ministère dans le cadre du concours particulier (seuil d’éligibilité).

–Besoin d’édiction de nouvelles recommandations qualitatives : aménagement du territoire de la commune, nécessité d’espaces publics débordant largement le cadre de la seule bibliothèque (qualité des volumes et de leur traitement, démarcation de la référence aux espaces marchands…), généralisation du libre-accès, prise en compte de publics spécifiques, etc.

Le retard informatique

Nous assistons à une accélération constante de l’évolution de l’environnement domestique, notamment dans le secteur de la société de l’information, et force est de constater que les structures publiques n’arrivent financièrement ou techniquement pas à suivre, voire ont du mal à se positionner culturellement. Dans les bibliothèques, les programmes d’intégration de ressources multimédias, de numérisation du patrimoine… sont coûteux, longs à mettre en œuvre, pour des résultats parfois décevants. Dans le même temps, les services privés proposés sur la toile, notamment ceux du monde marchand, sont au contraire en constante progression. L’écart entre l’offre de services technologiques publique d’une part, et privée d’autre part, s’est creusé ces dernières années.

De même, la consommation cathodique des ménages augmente, accroissement qui est d’ailleurs plus quantitatif que qualitatif. Le déficit de service et d’image pour nos bibliothèques, œuvrant à l’élaboration de contenus à forte valeur ajoutée culturelle, est parfois lourd. Jamais aucune mutation technologique ne s’est faite de façon linéaire dans le secteur public et, si une marche importante a été franchie par l’informatisation des catalogues et l’automatisation des flux de prêts dans les années 1980 et 1990, il semblerait bien que nous ayons quelques difficultés à générer de façon innovante, ou perçue comme telle, des services réellement multimédias (cf. l’état de l’offre de données numériques en ligne dans les bibliothèques, cf. la qualité très moyenne de nos sites Internet…). Peut-être commencerons-nous à bien gérer les supports cédéroms quand ceux-ci seront en voie de disparition.

En tout état de cause, une frange de la population, qui va forcément croître en nombre, n’assimile pas ou plus nos bibliothèques à des lieux de modernité technologique. L’intervention des pouvoirs publics est difficile en la matière. Cependant, de nouveaux programmes nationaux de recommandations techniques, de formation des professionnels (nous sommes là aussi en retard), d’accompagnements budgétaires, voire d’investissement de recherche technologique… sont peut-être à élaborer.

Ce serait cependant une erreur que d’expliquer par ce seul retard informatique la stagnation de la fréquentation des bibliothèques françaises.

Un nouveau modèle de bibliothèque

Il convient d’interroger la place des politiques culturelles et le rôle des pouvoirs publics en général. Le séisme politique provoqué par les dernières élections présidentielles, s’il fait toujours entendre son écho, aura une propension naturelle à s’estomper au fil des mois. Les lourdes questions de société alors soulevées auront-elles pour autant été réglées ? Alors qu’une partie de la population a questionné la légitimité du pouvoir en place, l’ensemble des institutions doit s’interroger sur sa situation et son rôle. À l’échelle de la société, l’État et les collectivités territoriales, et pas seulement dans le secteur culturel, pèsent-il encore de leurs choix, ou sont-ils devenus les simples gestionnaires d’outils, certes formidables, là où des évolutions plus foncières, voire des « révolutions », seraient nécessaires ?

Concernant nos bibliothèques, sans renier bien au contraire les merveilleux acquis du modèle des médiathèques des années 1980, de nouveaux équipements ne sont-ils pas à rêver ? Comme principe, l’électrochoc produit par la création des maisons de la culture par André Malraux est peut-être à reproduire. Afin de redonner plus de cohérence au tissu social, plus d’enthousiasme et d’ambition à la population, afin de sortir d’une sorte de fatalité gestionnaire, générée par la perception d’un monde où l’économie libérale mondiale est dominante, de nouveaux modèles doivent être inventés.

Cela est certes plus facile à dire qu’à faire, mais l’enjeu est de taille puisque ce sont les fondamentaux mêmes de notre démocratie qui ont été ébranlés par l’expression d’une partie de la population. Cette contestation, ce repli identitaire, ont également été analysés comme la manifestation d’un appel, d’un désir « d’autre chose » que notre société a bien du mal à définir. Le secteur culturel a un devoir d’imagination. Il ne s’agit pas, de façon hédoniste, de faire du neuf pour faire du neuf. Toute construction culturelle ne peut qu’être bâtie sur les fondations d’un patrimoine, celui de notre civilisation. Il est, de toute façon et en toutes circonstances, fondamental de recrédibiliser nos missions auprès de publics en quête d’identité. Aussi considérable que pourrait être ce chantier de réflexion, et eu égard au caractère national de tels enjeux, il me semble qu’il doit incomber à l’État en qualité de maître d’ouvrage, en association avec les différentes collectivités concernées. Quels types de structures nouvelles ? Fédératrices ? Avec quel héritage ? Animées de quelles ambitions ?

Le délai nécessaire à cette projection peut être long, aussi, dès maintenant, est peut-être venu le temps de battre les cartes.