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À quoi sert la sociologie ?

sous la direction de Bernard Lahire. Paris : la Découverte, 2002. – 193 p. ; 22 cm. – (Textes à l’appui). ISBN 2-7071-3566-6 : 16 €

par Anne-Marie Bertrand

On peut facilement imaginer (mais aura-t-on raison ?) que cet ouvrage, publié en avril 2002, aura été suscité par deux événements contemporains : la querelle de Pierre Bourdieu avec les médias d’une part, la soutenance de thèse d’Élisabeth Teissier d’autre part. D’où (imaginé-je toujours), une résurgence des questions sur la scientificité, la légitimité et l’utilité de la sociologie.

Je ne suis pas sociologue. Donc, je ne ferai pas une critique indigène de cet ouvrage. Mais, jadis au service Études et recherche de la BPI et aujourd’hui au BBF, j’ai lu (je lis) des ouvrages de sociologie, j’ai participé (je participe) à la direction de travaux en sociologie, j’ai publié (je publie) des ouvrages et des articles de sociologues, j’ai travaillé (je travaille) avec des sociologues, j’ai apprécié (j’apprécie) les travaux de certains sociologues, j’ai été irritée ou déçue (je suis irritée ou déçue) par les travaux d’autres sociologues. À partir de cette expérience, c’est donc une lecture contextualisée de cet ouvrage que je vais tenter : à quoi sert la sociologie pour les bibliothécaires ?

Une sociologie, des sociologies

Depuis le fondateur Publics à l’œuvre de Jean-François Barbier-Bouvet et Martine Poulain (BPI, 1986), la littérature professionnelle s’est considérablement enrichie de travaux sociologiques : la collection « Bibliothèques » du Cercle de la Librairie et, surtout, la collection « Études et recherche » de la BPI ont régulièrement rendu compte de l’état de l’art, pour l’une, et publié des études monographiques, pour l’autre 1. À ces deux types d’approche, il convient d’adjoindre les études de public, initiées par Jean-François Barbier-Bouvet, qui concernent aujourd’hui encore surtout la BPI et la BnF 2. Parallèlement à cette littérature professionnelle, est apparue, chez des éditeurs généralistes, une production axée sur la lecture 3. Enfin, les études menées par Olivier Donnat sur les pratiques culturelles des Français ont largement alimenté la réflexion sur la lecture et la fréquentation des établissements culturels.

Cette liste rapide équivaut à dire que « la » sociologie pour les bibliothécaires n’existe pas, il n’y a que « des » sociologies. Pour en revenir à l’ouvrage collectif dirigé par Bernard Lahire, une ligne de partage entre ces sociologies pourrait être la posture soit de sociologue expérimental (scientifique) soit de sociologue critique (l’école de Bourdieu, pour faire vite) – je passe sous silence une autre ligne de partage, entre sérieux et non-sérieux, entre sociographie et sociologie.

La critique de la sociologie critique sous-tend la plupart des interventions. Claude Grignon dénonce « la politisation des sociologues » et la « dérive édifiante » qui fait que « la détermination du vrai et du faux, qui est le seul but de la recherche scientifique, doit s’incliner devant la détermination intéressée du juste et de l’injuste ». Danilo Martuccelli, de même, fustige la posture critique qui a pour effet de « faire passer une volonté pour une vérité ». De son côté, François de Singly affirme haut et fort que « le réel ne se réduit pas à des luttes pour les places » et que « tout plaisir ne se dissout pas dans la recherche de la distinction ». Tandis que Bernard Lahire regrette qu’il n’y ait, selon les émules de Bourdieu, d’autre alternative que de « lutter contre l’ordre inégal du monde ou en être les complices silencieux ». Non, rappellent-ils, le monde social ne peut être analysé à travers la grille univoque de la reproduction et de la distinction : « la sociologie sert à produire des vérités sur le monde social » (Bernard Lahire), « les individus ordinaires, ou d’autres savants, ont le droit de ne pas hiérarchiser le monde de la même façon et de ne pas adhérer entièrement à la vision tronquée du monde proposée » (François de Singly).

Un regard, une connaissance, des effets

La sociologie est contemporaine de ses « objets ». Ce fait induit des difficultés particulières : ainsi Bernard Lahire note que « ses résultats sont lisibles par les “objets” mêmes de ses recherches » et que, par conséquent, « la sociologie passe autant de temps à s’expliquer qu’à livrer le résultat de ses analyses », tandis que François de Singly rappelle que Pierre Bourdieu écrivait dans Le Métier de sociologue (Mouton, 1968) : « Le malheur des sciences de l’homme est d’avoir un objet qui parle », et dans La Misère du monde (Seuil, 1993) : « Les agents sociaux n’ont pas la science infuse de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font. » Or « l’objet » parle, lit, comprend et réagit.

À ce regard sociologique, à ce « dévoilement », le bibliothécaire réagit souvent avec intérêt. Le regard extérieur du chercheur permet, en effet, de « dévoiler », de mettre au jour, des pratiques (les tactiques de l’usager, maniant « le savoir-faire et la ruse ») et des effets (l’échec – relatif – de la démocratisation), ce que la pratique quotidienne du bibliothécaire (sa « connaissance ordinaire ») n’est pas forcément à même de faire. Le bibliothécaire peut aussi réagir avec agacement, lorsque le regard n’est que pure description sans problématique (« Il mâche du chewing-gum ») ou que le dévoilement est reproche (« Ce n’est pas comme ça que vous devriez faire »). Il est, alors, amené à se demander non seulement : « À quoi sert la sociologie ? », mais aussi : « D’où parle ce sociologue donneur de leçons ? »

Quant aux effets produits par les travaux sociologiques sur les bibliothèques, je crois qu’ils sont fort ténus – par exemple, tous les travaux disponibles sur les difficultés des usagers à se repérer dans les collections n’ont eu aucune conséquence, les pratiques des bibliothécaires n’en ont pas été changées. Je pense qu’au sein de cette profession très structurée que forment les bibliothécaires (qui a ses propres écoles, ses propres formateurs, sa propre presse, ses propres leaders d’opinion), la connaissance scientifique (sociologique) ne peut guère avoir que deux types d’effets : un effet de sensibilisation, un effet de légitimation. Effet de sensibilisation, en analysant certains phénomènes (la multiplicité des usages, la fréquentation sans inscription, les métamorphoses des pratiques de lecture…). Effet de légitimation, en soulignant l’apport culturel et social des bibliothèques. C’est peu. Est-ce peu ?

  1.  (retour)↑  Citons, par exemple, aux éditions de la BPI, Joëlle Bahloul, Lectures précaires : étude sociologique sur les faibles lecteurs, 1988 ; Eliseo Veron, Espaces du livre : perception et usages de la classification et du classement en bibliothèque, 1989 ; Michèle Petit, Raymonde Ladefroux, Michèle Gardien, Lecteurs en campagnes : les ruraux lisent-ils autrement, 1993 ; Claude Poissenot, Les Adolescents et la bibliothèque : fidélité et désertion, 1997.
  2.  (retour)↑  À l’exception notable de Les Bibliothèques municipales et leurs publics, BPI, 2001, la quasi-totalité des études publiées concernent les publics de la BnF ou de la BPI.
  3.  (retour)↑  Par exemple, François de Singly, Lire à 12 ans, Nathan, 1989 ; Christian Baudelot, Marie Cartier et Christine Detrez, Et pourtant ils lisent…, Seuil, 1999 ; Gérard Mauger, Claude F. Poliak, Bernard Pudal, Histoires de lecteurs, Nathan, 1999.