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Denis Pallier

Les Bibliothèques

10e éd. – Paris : Presses universitaires de France, 2002. – (Que sais-je ?). ISBN 2-13-05293-2 : 6,50 €

par Anne-Marie Bertrand

Il y a, comme ça, des évidences dont on ne parle pas, qui semblent devenues invisibles à raison même de la place qu’elles occupent. C’est le sort que le BBF a réservé à ce livre, modestement cité en « Nous avons reçu » pour sa 7e édition (BBF, n ° 4, 1995) et jamais depuis.

Les bibliothèques en « Que sais-je ? » ont une longue histoire. La première édition paraît en 1961 sous la plume d’André Masson, inspecteur général des bibliothèques – jadis connu des élèves-bibliothécaires pour son ouvrage sur Le décor des bibliothèques et décédé en 1986. À partir de la 5e édition (1982), l’ouvrage est cosigné André Masson et Denis Pallier, lui aussi inspecteur général des bibliothèques. La 6e édition (1986) est cosignée Denis Pallier et André Masson et la 7e (et les suivantes) de Denis Pallier seul. De cette collaboration initiale, demeure une attention particulière portée à l’aménagement des bibliothèques, leur décor et leur mobilier.

L’édition d’aujourd’hui (la 10e, donc) est une synthèse de 128 pages sur l’histoire des bibliothèques (Partie 1, « l’héritage du passé ») et leur situation actuelle (Partie 2, « les ressources actuelles » – titre réducteur et pas très heureux, à vrai dire), synthèse qui embrasse principalement les bibliothèques françaises, mais aussi les bibliothèques du monde occidental et en particulier les bibliothèques européennes. Gageure réussie, même si la nécessité impérieuse de concision peut entraîner ici ou là quelques malentendus ou incompréhensions (par exemple, la construction aujourd’hui d’une nouvelle bibliothèque à Alexandrie, traitée dans le chapitre sur les bibliothèques de l’Antiquité).

Ces critiques de détail sont peu de chose par rapport à la réussite majeure de cet ouvrage, cette vaste fresque qui inscrit l’histoire des bibliothèques françaises au sein du concert européen. La spécificité française en sort amoindrie, au bénéfice d’une histoire commune. Ainsi, la professionnalisation du métier de bibliothécaire prend forme à la fin du XIXe siècle aux États-Unis, en Grande-Bretagne, comme en France. Ainsi, les générations de bibliothèques nationales transcendent les frontières : les aînées sont encyclopédiques et universelles (la BN, la British Library, la Deutsche Bibliothek) ; la deuxième génération remplit des missions précises (par exemple « l’éducation socialiste des peuples » en Europe de l’Est) ; la troisième génération, en Afrique ou en Asie, joue le rôle de tête de réseau pour le territoire national. Ainsi, les bibliothèques universitaires, depuis la Seconde Guerre mondiale, connaissent « des évolutions analogues, liées à la transformation de l’enseignement supérieur » : dans toute l’Europe, se succèdent des phases d’expansion, puis de repli (dans les années 1970 et 1980), puis de relance, en raison de l’apparition de l’enseignement supérieur de masse. Ainsi, les bibliothèques publiques, dans le monde entier, présentent les mêmes phénomènes de multiplication (« essaimage », dit Denis Pallier), de diversification des services et d’organisation en réseaux.

On regrettera que le carcan des 123 pages utiles n’ait pas permis à Denis Pallier de développer les questions que pose aux bibliothèques l’irruption du numérique – au-delà de la diminution du prêt entre bibliothèques – ou d’expliquer pourquoi, à ses yeux, le XIXe siècle est « le point de départ des bibliothèques modernes ». Mais on lui saura gré d’avoir cette hauteur de vue, cette connaissance érudite, cet esprit synthétique qui font de cet ouvrage une évidence incontournable.