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Conduire un projet de numérisation

par Alexis Rivier

dirigé par Charlette Buresi et Laure Cédelle-Joubert. Paris : Tec et Doc ; Villeurbanne : , 2002. – 326 p. ; 21 cm. – (La boîte à outils ; 13). ISBN 2-7430-0551-3. ISBN 2-910227-43-X : 46 €

Dès l’entrée en matière, les deux directrices de ce collectif situent parfaitement la place et la portée des nombreuses contributions qu’elles ont rassemblées. Après l’ère des expérimentations dans les années 1990, le temps est maintenant venu de considérer la numérisation comme une activité normale de toute bibliothèque. Il y a peu, en effet, la numérisation était réservée à des institutions prestigieuses et principalement anglo-saxonnes (Library of Congress, Bibliothèque nationale de France,…) et faisait l’objet de publications techniques dans les revues spécialisées ou de présentations générales. Aujourd’hui elle se démocratise et touche jusqu’aux plus petites unités. On constate une évolution similaire à celle qui a marqué les débuts et l’expansion du catalogage informatisé, une génération plus tôt.

Les aspects multiples d’un projet de numérisation

Ce recueil a pour objectif de conseiller très pratiquement les responsables de projets de numérisation dans toutes les étapes. Il rappelle les bases techniques et juridiques, suggère des modalités de travail avec des prestataires commerciaux, ou encore des fiches de traitement. Bien d’autres aspects de la problématique sont couverts : la détermination des objectifs et des publics, les calculs de coût, le contrôle de qualité, la mise à disposition et la valorisation des ressources, etc.

Il réussit également le tour de force d’être suffisamment précis, sans jamais adopter un niveau de technicité qui rebuterait des lecteurs peu à l’aise avec le style habituel des livres de management ou d’informatique théorique. On appréciera par exemple d’y trouver des recommandations précises quant au mode d’acquisition et à la résolution des images numériques en fonction des types d’originaux (livres, estampes, photographies, ektachromes, etc.), cette question revenant fréquemment dans les discussions.

Un rôle pédagogique

S’adressant à des débutants, ce livre a un rôle éducatif et responsabilisant. Face à un sujet à la mode, il encourage à s’interroger sur le bien-fondé d’un projet, car – faut-il insister – la numérisation n’est pas un objectif en soi. Il faut se demander sérieusement ce que l’on numérise (le fonds), pourquoi et pour qui (le public), même s’il est commode de se contenter de réponses toutes faites : mesures de préservation, mise en valeur, stratégie de communication, etc.

C’est dans cette visée pédagogique que nous comprenons également l’inévitable article sur les aspects juridiques. Plus encore peut-être que les coûts, c’est certainement un des freins les plus puissants aux initiatives. Cette dérive juridique est regrettable, les droits des détenteurs tendant à primer sur le droit fondamental à l’information. Les débats atteignent vite un niveau de technicité qui excède les compétences des bibliothèques, surtout lorsqu’elles n’ont pas de service juridique propre. Pas question pour autant d’entreprendre n’importe quoi : sans possibilité de négociations et par prudence, les projets doivent se limiter aux documents à coup sûr libres de droit, ce qui écarte d’emblée tout le XXe siècle. Si la revitalisation du passé profond est une bonne chose, il est tout de même paradoxal de penser que les techniques les plus récentes ne peuvent s’appliquer pour ces raisons contingentes à des matériaux plus proches de nous !

Des expériences enrichissantes

À côté de l’aspect « manuel de numérisation » proprement dit, ce livre est également une riche anthologie d’expériences françaises, touchant différents types de réalisations numériques : en mode texte ou en mode image ; publication sur le Web ou sur cédérom ; associée à une base de données documentaires, un catalogue informatisé ou simplement expositions virtuelles. Cette diversité a son intérêt, car elle montre qu’il n’y a pas dans ce domaine une « recette » unique ; tout dépend des objectifs que l’on s’est donnés.

Il ne faut pas voir dans cette focalisation sur des projets français un quelconque nombrilisme, mais réellement un souci d’être aussi utile que possible au lecteur. Nonobstant l’obstacle de la langue, les réalisations de l’étranger dépendent souvent de contextes locaux qui ne peuvent être transposés. C’est aussi à dessein que les témoignages très variés recueillis proviennent d’institutions de province et d’envergure modeste, auxquelles les lecteurs de ce collectif pourront aisément s’identifier. Si le portail Gallica de la Bibliothèque nationale de France est très spontanément associé à l’évocation du mot « numérisation » en France, ce programme « hors normes » bénéficie de ressources financières et techniques sans commune mesure avec les possibilités réelles de la majorité des autres bibliothèques.

Une présentation à améliorer

Pour ce qui est des regrets, signalons d’abord un certain flottement dans l’organisation de l’ouvrage. Il arrive par exemple que des passages encadrés soient aussi longs que des articles et on ne comprend pas toujours pourquoi ils ne sont pas traités comme tel. De même le « mémento » rédigé par les deux directrices, qui formalise de manière bienvenue le processus concret de numérisation, serait plutôt attendu dans la partie « Annexes » qui contient déjà des documents de référence à l’usage des chefs de projet.

Par ailleurs, certaines contributions abordent des thèmes identiques et se recoupent passablement. Une part de répétition est certes inévitable dans un tel collectif et l’on sait que la redondance est à la base de toute bonne communication ! Mais en l’occurrence, on aurait gagné en efficacité par une meilleure coordination des textes demandés aux auteurs. Ainsi les modes de numérisation recommandés dont nous parlions plus haut sont dispersés dans au moins trois contributions différentes !

Numérisation : limitations ?

Une question que posent les contributions rassemblées est de présenter la numérisation comme une démarche qui se rapproche de plus en plus d’une entreprise éditoriale. La notion de « mise en valeur » de certains documents est souvent avancée. Le fait est que la plupart des projets présentés portent sur une sélection de documents et non pas de façon systématique sur l’ensemble d’une collection ou même d’un fonds. Cependant, il y a là une extension des missions traditionnelles d’une bibliothèque (« mettre à disposition » un stock de documents) au profit d’une démarche orientée par la sélection. On peut discuter de la pertinence de cette nouvelle orientation, tant il est certain que les documents choisis relégueront irrémédiablement dans l’ombre ceux qui seront restés « manuels » et seront, de facto, désertés par les lecteurs. Déjà des enquêtes montrent que les jeunes générations se contentent de plus en plus d’information sous forme numérique et délaissent les bibliothèques conventionnelles. Le risque d’appauvrissement culturel des recherches futures est certain. Le cas limite est certainement celui de l’exposition virtuelle, par définition hautement sélective, et c’est presque par abus de langage que ce type de réalisation est considéré comme un projet de numérisation.

Une incitation aux réalisations

Ces réserves étant formulées, ce livre est un appel bienvenu à mettre la main à l’ouvrage, quelles que soient la taille ou les ressources de sa bibliothèque. À ceux qui douteraient encore de la possibilité d’obtenir les fonds nécessaires, nous recommandons la lecture émouvante du processus de numérisation de textes mis en place à la Bibliothèque municipale de Lisieux depuis plusieurs d’années. L’ « absence » d’ambition affichée dès le départ et un investissement matériel quasiment nul, grâce au recours de choix techniques simples et de logiciels libres de droits, se sont transformés depuis en un succès retentissant.