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Library Review, années 2001-2002, volumes 50 et 51

Bradford, West Yorshire : MCB University Press. – 30 cm. ISSN 0024-2535

par Yves Desrichard

La lecture de Library Review, à la présentation toujours aussi sobre et élégante, laisse affleurer le sentiment d’une délicieuse dichotomie entre la réflexion sur des pratiques professionnelles où le lecteur francophone trouvera nombre d’interrogations connues, et la variété souvent exotique des situations, des établissements et des pays, où cette réflexion prend place. On ne peut que s’en féliciter tant, au-delà du dépaysement factuel, le sérieux et l’originalité des pratiques et des pensées de nos collègues d’autres continents forcent l’admiration et stimulent l’attention.

D’autres continents, d’autres pays

L’intérêt majeur de la revue est, en effet, de nous offrir des aperçus bibliothéconomiques forcément passionnants sur des pays, voire sur des continents, dont on sait peu de chose dans ce si étroit hexagone. Nulle part ailleurs que dans Library Review on ne trouvera un panorama (catastrophique) de la collecte de la littérature grise au Ghana, ou une comparaison des plus audacieuses des apprentissages en matière bibliothéconomique aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Inde et en Iran. Une telle diversité des contributions permet à la fois de mesurer le pouvoir prescripteur des pays anglo-saxons (avec OCLC en figure de proue de la normalisation catalographique) mais, plus heureux, d’apporter des regards différents sur des sujets largement débattus. Ainsi des avancées encourageantes en matière d’accès à Internet dans les pays de l’Afrique de l’Est (Kenya, Ouganda, Tanzanie) ou de la réutilisation de bâtiments existants pour des bibliothèques publiques au Kenya.

L’effort fourni par les rédacteurs de la revue pour faire connaître la situation africaine est, à cet égard, des plus remarquables, et mérite d’être souligné et loué. Certes, la situation n’y semble pas toujours favorable : ainsi de telle enquête sur les bibliothèques universitaires au Sierra Leone, de laquelle on retire l’impression d’une complète absence de moyens dans un « pays » à la dérive ; ou de la mise en place d’un outil d’indexation dans une grande bibliothèque du Nigéria, qui ne semble pas une priorité. Mais d’autres témoignages (on allait écrire reportages) font état tout au contraire d’une vitalité formidable, comme ces bibliothèques spécialisées en agriculture en Tanzanie, ou la mise en place d’outils d’information à destination des femmes dans le Kenya rural. De tels articles, parfois sans que leurs rédacteurs en soient forcément conscients, en disent long sur la situation du continent, son sous-développement, comme les signes qui, parfois, laissent augurer de quelque espoir d’amélioration. Il n’est pas indifférent, dès lors, que les bibliothèques et les professionnels de l’information soient l’une des incarnations de cet espoir, si tourmentés semblent les temps.

Comme en miroir de cette situation, l’importance prise par les articles concernant les pays d’Asie atteste de ce que ce continent, lui, a su parvenir en peu de temps à un niveau de développement qui n’a pas plus aucun complexe à entretenir vis-à-vis de l’Occident. Certes, les quelques articles consacrés à la Chine manifestent, de par leur vacuité ou, à tout le moins, la prudence de leur formulation, que beaucoup reste à faire – témoin cet article, qui aurait pu être passionnant mais ne l’est guère, sur l’attitude des bibliothèques chinoises pendant la guerre froide. Et on reste parfois perplexe devant l’intérêt de certaines contributions, même si le géant « rouge » semble effectivement incontournable dans un tel ensemble. On regrette aussi que, contrairement à l’année 2000, les numéros examinés fassent une part moins grande au sous-continent indien qui, par la complexité de ses pratiques culturelles, linguistiques, etc., et la vitalité de ses professionnels, a beaucoup à nous apprendre. Mais les études consacrées aux bibliothèques à Singapour ou, toujours en Chine, à la bibliothèque de Shanghaï, montrent assez comment le dynamisme économique et culturel de ces pays trouve plus qu’un écho dans le développement de leurs bibliothèques et de la gestion de l’information, notamment électronique.

Entre histoire du livre et tout électronique

C’est que l’une des grandes confirmations (ce ne saurait être une découverte) de ce « résumé du monde » que permet la lecture de Library Review est l’importance prise par le développement de l’information électronique, de sa constitution et de sa gestion à sa mise à disposition sur le réseau. Ce n’est pas une nouveauté, certes. Mais on reste impressionné par le fait que peu d’articles n’évoquent pas des projets de numérisation, de mise à disposition via Internet de ressources documentaires de plus en plus importantes, même si (et ce n’est pas non plus propre à ces pays) la réflexion sur les attentes et les comportements du lecteur reste souvent largement à faire. À cet égard (et pour faire pièce aux regrets mentionnés plus haut) l’article de R. K. Sharma et K. R. Vishwanathan sur les « digital libraries » vient tempérer certains enthousiasmes qui, pour n’être pas soumis à l’épreuve des faits, sont souvent disproportionnés. Oui, les bibliothèques numériques présentent des opportunités considérables de développement, et offrent des possibilités nouvelles de gestion et de diffusion de l’information. Mais non, tout n’est pas simple et, surtout, la gestion des collections électroniques s’avère, sur le long terme, considérablement plus complexe et plus lourde que celle des collections imprimées.

De cette ambivalence, les articles traditionnellement consacrés par la revue à la bibliologie et à l’histoire du livre et de l’édition témoignent parfaitement. L’historique de la prestigieuse maison d’édition The Hogarth Press, fondée par Virginia Woolf et son mari Léonard, est là pour confirmer l’importance de l’imprimé, et de son art, dans la diffusion des idées. Mais la création de la Charles Booth Online Archive fait preuve d’une ambition tout aussi fascinante et qui utilise à plein les possibilités nouvelles de la technologie. Charles Booth (1840-1916), après avoir fait fortune notamment dans les cuirs et peaux, décida de consacrer son argent à l’étude des causes et des manifestations de la misère dans le Londres victorien de la fin du XIXe siècle. Aidé de sa femme et d’une armée de chercheurs, il consacra à cette tâche les dix-sept dernières années de sa vie, constituant lors la plus vaste enquête sociologique sur les classes sociales, les mœurs, les comportements, de toute la population de Londres, des nantis aux plus misérables. Le tout résumé en carnets de notes et même en cartes offrant des vues en coupe sociologiques de la constitution et de la répartition de la population de la capitale. Nul doute (même s’il n’en est pas fait mention dans l’article) que Karl Marx, assidu lecteur de la British Library comme l’on sait, a eu connaissance de ces travaux, désormais largement disponibles en ligne, avec notamment des reproductions interactives et manipulables des fameuses cartes. Une réalisation exemplaire, à laquelle il est vrai on n’a pas hésité à consacrer plus de 100 000 euros, ce qui permet à l’auteur de l’article un trait saisissant comparant la « nineteenth century London poverty » et le « twenty-first century digital riches » .

L’angoisse du lecteur

Autre sujet « traditionnel » de la revue, mais plus étrange, celui des études consacrées à ce qu’on pourrait appeler « l’angoisse du lecteur au moment d’entrer dans la bibliothèque ». Ce qui a l’air d’une blague (quoique) est traité avec le plus grand sérieux par nombre d’enquêtes sociologiques qui confirment la récurrence du thème dans la bibliothéconomie anglo-saxonne, si ce n’est son caractère vaguement obsessif. L’inconvénient de ces études est que (au-delà d’approches statistiques qui, quelles que soient la conscience et la rigueur avec lesquelles elles sont menées, semblent parfois bien acrobatiques, portant sur de petits nombres de « sujets étudiés ») les conclusions qu’on peut en tirer ressemblent fort à autant de portes ouvertes allègrement enfoncées : oui, les bons étudiants sont ceux qui utilisent le mieux les services de la bibliothèque ; oui, le travail en groupe et la collaboration entre étudiants réduisent l’anxiété et favorisent l’efficacité de la recherche. Et oui, le recours aux professionnels, et le développement de formations d’aide à la recherche par les bibliothécaires permettent de lutter contre ce sentiment de malaise, favorisent une meilleure compréhension de l’organisation de la bibliothèque et de la documentation. En bref, le contact humain reste, par-delà ses aléas, la meilleure voie pour progresser : on aurait aimé que ces constats de bon sens puissent trouver leur écho dans l’utilisation des bibliothèques numériques, comme mentionné plus haut.

Comme prolongement de ces préoccupations concernant les comportements des lecteurs, Library Review accorde aussi une large place aux enseignements en matière bibliothéconomique. De nombreux textes s’interrogent, enquêtes à l’appui, sur l’adéquation entre les enseignements publics et les besoins du secteur privé en la matière ; sur le fait que le bibliothécaire n’est plus, désormais, qu’une part dans l’« information society » qui, semble-t-il, nous domine. Danemark, pays baltes, Royaume-Uni, mais aussi Iran ou Malaisie, c’est là encore la grande variété des enquêtes qui séduit. Des bibliothèques publiques danoises à l’Université islamique internationale de Malaisie, c’est la confrontation d’une grande diversité d’approches et de pensées, au-delà d’ambitions, sinon de pratiques communes, que permet la revue.

À ceux qui ne seraient pas tentés par de tels exotismes, Library Review offre aussi de solides aperçus sur des sujets plus balisés. Ainsi de la censure ou des métadonnées, ou d’une remarquable étude sur le catalogage des journaux électroniques. Remarquable non seulement par son contenu, mais aussi par sa méthode : initiée par deux bibliothécaires de Singapour, elle compare les pratiques de dix-neuf bibliothèques du monde entier, confirmant l’importance de l’accès à Internet pour la connaissance des pratiques professionnelles d’autres pays ou d’autres continents. L’initiative aurait été, il y a quelques années, tout bonnement impossible. Qu’on ne s’y trompe pas : loin de montrer une grande hétérogénéité de pratiques, l’étude ne peut que constater qu’OCLC, la bibliothèque du Congrès, le programme CONSER 1 américain de catalogage partagé des publications en série sont les institutions dont les outils sont les plus utilisés par les bibliothèques, quelle que soit leur localisation.

Un monde dickien ?

D’une telle diversité, il est bien difficile d’extraire des articles remarquables dont (par exemple…) la traduction en français s’imposerait absolument. On en retiendra cependant un, qui, d’ailleurs, n’a que peu à voir avec la bibliothéconomie. « Information warfare » s’intéresse en effet à la guerre de l’information. Dans son introduction, l’auteur précise qu’il n’appartient à aucune agence d’information américaine, et qu’il n’est pas non plus agent secret. Utile précision, car la masse d’informations qu’il a rassemblée sur les principes et les pratiques de ce qu’on n’appelle plus « softwar » est impressionnante, même si tout est disponible sur le Web à qui veut bien se donner la peine de chercher. Sur ce point, l’article fera cependant autorité. L’auteur passe en revue les complémentarités qui peuvent exister entre les « vraies » guerres et les guerres informationnelles (si l’on pardonne cette approximation), voire sur le fait que, à terme, les secondes pourraient avantageusement remplacer les premières. La guerre du Golfe, celle du Kosovo, sont là pour prouver que tout cela n’est pas de la science-fiction, et que ces guerres sont déjà menées, tant sur le terrain militaire que sur le terrain économique, tant sur le plan politique que privé (les harcèlements par voie électronique ne se comptent plus). Pour autant, on a plus d’une fois l’impression d’être dans un roman du grand écrivain (plus que paranoïaque à ses heures) Philip Kindred Dick, dans une série de mondes truqués, où la réalité a été escamotée, et où il faut se méfier de chaque manifestation médiatique. Et l’on y est tout à fait quand, au détour d’une phrase, l’auteur évoque l’éventualité d’un discours fabriqué de toutes pièces d’un chef d’état invitant ses troupes à se rendre… « Pandora’s postmodern box » dit l’auteur, Blaise Cronin, à propos de ce monde (de ces mondes ?) : on ne saurait mieux écrire…

D’utiles et copieuses recensions d’ouvrages, principalement en anglais, un éditorial toujours teinté de cet humour anglais qu’on prise tant, et une « Internet column » réservée aux spécialistes complètent chaque livraison de Library Review qui, entre diversité des matières abordées et récurrence de certains thèmes, s’impose comme une revue de référence dont l’influence déborde largement – et on l’apprécie pour cela – le monde occidental des bibliothèques.