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Bibliothèques et éducation à l’ère du numérique

Perspectives pour les déficients visuels dans les Caraïbes et en Amérique Latine

Marie-Hélène Dougnac

A l’heure du numérique, quelle situation et quels enjeux se dessinent pour les déficients visuels, en termes de bibliothèques et d’éducation, dans les Caraïbes et en Amérique Latine ? Tel est le vaste sujet que se proposaient d’aborder en deux journées – les 25 et 26 mai 2002, à Ocho Rios, en Jamaïque – la Section des bibliothèques pour non-voyants de l’IFLA (Fédération internationale des associations de bibliothèques) et l’ACURIL (Association des bibliothèques universitaires de recherche et institutionnelles des Caraïbes), dans un pré-congrès commun. La participation importante – 23 pays représentés, dont 15 d’Amérique latine et des Caraïbes – ainsi que l’implication commune de deux associations professionnelles sont à souligner. La richesse des débats a tenu aux expériences diverses et complémentaires, nourries de points de vue de représentants gouvernementaux, de responsables d’établissements, de bibliothèques, d’associations, d’universitaires et d’enseignants 1.

Accès à l’éducation

Le premier écueil et l’inégalité de départ concernent l’accès à l’éducation et à la formation tout au long de la vie pour les populations aveugles ou incapables de lire les imprimés, dans la zone géographique Caraïbes-Amérique latine. L’accès à l’éducation relève bien trop souvent du défi pour les étudiants, les enfants, les adultes dans la vie active et les personnes âgées. Gloria Peniza (présidente de l’ULAC, Union latino-américaine des aveugles) s’est attachée, dans une première session, à montrer les enjeux des besoins informationnels des élèves et étudiants déficients visuels. Si ces besoins en termes de documents (on constate un manque cruel d’ouvrages en braille ou en gros caractères), de supports (cassettes audio principalement) et de structures adaptées dotées de matériel permettant l’accès à l’information (ordinateurs avec synthèse vocale et plage braille, lecteurs de supports audio, vidéoloupes) ne diffèrent guère de ceux de nos usagers sur le continent européen, ce qu’il importe de prendre en compte, c’est un contexte culturel et socio-économique différent. L’accès au livre, à l’écrit, et plus généralement à l’information et à l’éducation ont été posés avec force, en préambule de ces débats, comme un droit inaliénable de la personne, dans toute société moderne et démocratique.

Anique Sylvestre (directrice de la Bibliothèque Schoelcher en Martinique) a présenté les actions de la Bibliothèque sonore pour aveugles créée en 1986 ainsi que les perspectives de développement de ce service. Cette structure des Antilles françaises montre que la demande est souvent latente ou non exprimée. Un travail important reste à mener pour rendre ce service encore plus lisible et plus accessible – son souhait serait de l’étendre à toute personne handicapée ne pouvant lire (ce qui inclurait les personnes ne maîtrisant pas ou insuffisamment la codification du langage écrit) ou tenir un livre. Son originalité par rapport aux collections des donneurs de voix de la métropole réside, depuis quelques années, dans la constitution d’un fonds régional, pour lequel les auteurs eux-mêmes ont prêté leur concours.

Karen Barton (directrice régionale de la Manchester Parish Library en Jamaïque) et Pamella Benson (directrice générale de la NALIS – National Library and Information Systems Authority de Trinidad et Tobago) se sont ensuite attachées à mettre en lumière l’état des services de bibliothèque pour les personnes aveugles dans les Antilles anglaises. Les premiers services publics en direction des non-voyants en Jamaïque remontent aux années 1990 et sont concentrés dans la capitale, ce qui pose le problème – récurrent pour toute la région – de services centraux qui ne peuvent toucher une population importante de personnes doublement isolées dans les campagnes. Les documents à disposition sont essentiellement constitués de fonds en gros caractères, braille et cassette audio. La situation des services à Trinidad et Tobago, petite île de la Caraïbe du Sud qui a mis en place en 1998 un service dans le cadre de la Bibliothèque nationale, reflète la pénurie constatée en documents et surtout en matériel informatique adapté (ils ont bénéficié en 2001 d’une dotation en ordinateurs provenant des États-Unis), ainsi que le poids des contraintes en matière de ressources humaines et financières.

Grace K. Motshologane (directrice de l’Unité pour étudiants handicapés de l’Université du Nord, en Afrique du Sud) a souligné que face au manque de ressources – humaines, financières, documentaires… – l’opportunité des nouvelles technologies, synonymes de circulation et de partage de l’information, constituait un enjeu encore plus fort pour les déficients visuels.

Développement social et handicap

La deuxième session, dans cet esprit, s’est attachée à mettre en lumière des exemples de « modèles de progrès social ». Gloria Goffe (présidente des Associations de personnes handicapées de la Caraïbe) a animé la discussion autour de deux axes principaux : comment penser un modèle de développement social « inclusif » et comment s’appuyer sur les partenariats potentiels.

Le ministre de l’Éducation, de la Jeunesse et de la Culture de Jamaïque, Burchell Whiteman, a présenté la stratégie gouvernementale et la politique de son pays, en matière d’intégration des personnes handicapées. Il a souligné que cette question était au cœur de ses préoccupations. En effet, la population d’origine africaine de la zone Caraïbe-Amérique Latine est prédisposée génétiquement au glaucome. Un nombre très important d’entre eux (les statistiques fiables sont difficiles à obtenir auprès d’une population souvent démunie) développera cette maladie qui conduit à la cécité. La volonté politique et sociale est de conduire une politique d’intégration des élèves handicapés dans les structures scolaires classiques, les écoles spécialisées existantes prenant en charge plutôt des personnes atteintes de handicaps associés, rendant l’intégration plus délicate ou risquant de la faire échouer. En Jamaïque, 80 000 étudiants sont concernés dont 70 % atteints de handicap léger. « L’intégration est une philosophie de la vie » a conclu le ministre, rejoignant les objectifs de nos gouvernements européens actuels.

Wong Vui Yin (directeur adjoint de la Sabah State Library en Malaisie) a éclairé la problématique sous un jour complémentaire, avec l’expérience d’une bibliothèque scientifique spécialisée. En effet, l’Asie du Sud-Est ne compte pas moins de 40 groupes ethniques et 50 langues. Cela complexifie singulièrement la tâche pour offrir des documents adaptés. Seule la bibliothèque publique de Sabah a eu les moyens de mettre en œuvre un service public gratuit. Kurt Cylke (directeur de la Bibliothèque nationale pour aveugles et personnes handicapées du Congrès, aux États-Unis) et Igri Enriquez (Bibliothèque régionale de Puerto Rico) ont dressé les grandes lignes pour bâtir un service national dans un environnement multilingue. Cette dimension ne doit pas être oubliée, sous peine de ne pas atteindre le public visé – par exemple à Puerto Rico, 11 % de la population maîtrise suffisamment l’anglais pour le lire. Les programmes d’aide doivent tenir compte de cette réalité de terrain.

Victoria Owen et Alexandre Mongeau de l’INCA (Institut national canadien pour aveugles) ont présenté les actions de leur organisme – qui s’est très largement impliqué dans l’organisation de ce pré-congrès. L’INCA privilégie des partenariats visant au partage des ressources bibliographiques et informationnelles et aidant au transfert de compétences et de technologies. Alexandre Mongeau a exposé les perspectives offertes par les nouvelles technologies, notamment avec le développement du format audionumérique Daisy. Il a rappelé toute l’actualité de la problématique du droit d’auteur pour la production de documents adaptés en braille ou sur support numérique 2.

Le pré-congrès d’Ocho Rios – riche par la diversité des enjeux et implications de sa problématique, ainsi que par l’apport de situations variées sur le terrain, richesse que l’on voudra bien me pardonner de ne rendre que partiellement – s’est conclu par une dernière session à visée plus politique, avec des interventions comme celle de Floyd Morris, ministre du Travail et de la Sécurité sociale de Jamaïque. Non-voyant, il a retracé son parcours académique et son action au sein du gouvernement et de la société : son exemple démontre, s’il en est besoin, que « le savoir est le pouvoir » et que, pour changer le sort des personnes handicapées, la première discrimination à lever est celle de l’accès à l’information et à l’éducation.

Cette dernière session, animée par la future présidente de l’IFLA, Kay Raseroka (directeur des services de bibliothèque, de l’université du Botswana), avait pour objectif de sensibiliser décideurs et usagers des Caraïbes et d’Amérique latine au potentiel offert par les nouvelles technologies, même si ces dernières semblent parfois, comme nous l’avons vu, très éloignées de la réalité de terrain. Les perspectives et enjeux sont essentiels et les partenariats doivent continuer à être mis en place, à l’exemple de ceux qui ont déjà été initiés.

  1.  (retour)↑  Sur la lecture des personnes handicapées visuelles, on se reportera également dans ce numéro à l’article de Catherine Desbuquois, « L’accès à la lecture et à l’information des personnes handicapées visuelles : réalités et perspectives », p. 78-83.
  2.  (retour)↑  Voir, pour de plus amples informations, les travaux du groupe de travail francophone de la Libraries for the blind section de l’IFLA qui a tenu sa deuxième réunion à Ocho Rios et, entre autres, le projet OFAEL (Ouvrages Francophones Adaptés en Ligne) coordonné par BrailleNet http://www.braillenet.jussieu.fr