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Un festival pour une médiathèque ou une médiathèque pour un festival ?

Les bibliothèques municipales de Chambéry et le Festival du premier roman

Sylvie Gouttebaron

Alain Caraco

On peut, à juste titre, se demander quelles sont les interactions entre une manifestation aujourd’hui aussi bien reconnue que le Festival du premier roman et une bibliothèque municipale très active. À Chambéry, cette question se pose tout naturellement puisque, depuis maintenant seize ans, la très dynamique association Festival du premier roman poursuit une aventure originale (cf encadré).

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Une singulière association

En 1986, Jacques Charmatz, professeur de français en lycée technique à Chambéry, décide de faire lire ses élèves en choisissant des auteurs encore inconnus, de façon à valoriser l’acte de lecture. Ces lectures de premiers romans trouvent alors écho dans la correspondance qui se met en place entre élèves et auteurs. Trente écrivains sont ainsi sollicités et répondent volontiers à leurs lecteurs.

Pour prolonger et rendre encore plus vivant cet échange, une rencontre avec deux auteurs est organisée en mai 1987 à la bibliothèque municipale de Chambéry 1, dont le directeur est alors Jean-Paul Oddos. Du succès de cette rencontre naît l’idée de reprendre la formule en l’élargissant à la mesure d’un Festival au printemps, doté, très rapidement, d’une équipe professionnelle. La structure portant le Festival est paradoxalement nommée Association des amis de la médiathèque. Ses statuts lui assignent deux objectifs : dans l’immédiat, organiser le Festival du premier roman ; à plus longue échéance, créer les conditions pour la transformation de la vieille bibliothèque d’étude de Chambéry, située au rez-de-chaussée du Musée des beaux-arts, en une médiathèque digne de la fin du XXe siècle ! Une bibliothécaire municipale est détachée à mi-temps auprès de l’association, pour exercer les fonctions de commissaire du Festival.

En 1988, quatorze auteurs sont accueillis à Chambéry, parrainés par un écrivain confirmé. Dès lors, le Festival ne cessera de s’ouvrir à davantage de lecteurs, impliquant toujours l’Éducation nationale, les bibliothèques et les librairies.

En 1992, l’association change de nom et de statuts. En devenant l’association Festival du premier roman Chambéry-Savoie, elle rompt le lien avec les bibliothèques municipales de Chambéry. En 1995, à l’incitation de la direction régionale des affaires culturelles (DRAC), un professionnel est nommé à la direction de l’association. Celle-ci compte aujourd’hui 300 adhérents-lecteurs.

Entre-temps, Chambéry, ville d’un peu moins de 60 000 habitants, s’est dotée de la médiathèque Jean-Jacques Rousseau, bâtiment moderne de 8 000 m2, bénéficiant de financements dans le cadre des grands travaux de l’État en région. Face à une telle amélioration quantitative et qualitative de l’offre, le public ne s’est pas fait attendre.

Certes, le Festival n’est sans doute pas un élément négligeable dans cette action, mais, contrairement à ce que l’on pourrait croire, il est aussi un outil, dans les visées « politiques » d’un chef d’établissement.

Des modes de fonctionnement différents

Dès sa création, l’association qui organise le Festival du premier roman a eu son siège dans les locaux de la médiathèque. Cette situation de dépendance, d’une certaine manière, serait-elle la source de certains problèmes relationnels qu’il serait bon de clarifier ? Une fois que chacun aura trouvé son espace, comment les choses vont-elles se passer, puisque le Festival, né tout de même d’une volonté spécifique, a envie de trouver son propre rythme ?

Si l’association est portée à la réflexion, la médiathèque, quant à elle, se place principalement dans l’action, le premier souci d’une bibliothèque étant de faire lire sans a priori, plutôt que de créer une dynamique réflexive. L’association comme la médiathèque pensaient donc pouvoir travailler de concert, sur certains projets.

Malheureusement, les modes de fonctionnement d’une association culturelle, travaillant souvent dans l’urgence, et ceux d’une bibliothèque municipale, qui doit beaucoup plus anticiper, sont difficilement compatibles. Ainsi, Alberto Manguel et Alain Jaubert furent reçus par le seul Festival, alors qu’ils présentaient un intérêt majeur pour la lecture publique.

Est-ce parce que la médiathèque souffre de l’absence d’un espace de débat ? Ou est-ce parce que le sentiment était que ces actions n’étaient pas assez préparées ensemble ? Faute, peut-être, de vouloir qu’il en soit ainsi, à cause de vieilles histoires qui sont toujours le fait de la création d’une structure et en marquent aussi le caractère vivace, les choses n’allaient pas très bien.

Comment expliquer, encore aujourd’hui, le caractère fluctuant du comité de lecture de la médiathèque Jean-Jacques Rousseau, qui peine à trouver sa forme, hésitant entre un comité de professionnels des bibliothèques, participant à la préparation de la manifestation, et un comité ouvert au public ? Dans les communes de la périphérie chambérienne, l’unique comité de lecture siège souvent à la bibliothèque. À Chambéry, au contraire, de nombreux comités sont actifs, mais à l’extérieur de la bibliothèque, principalement dans des cafés.

Ces petites histoires, heureusement, ne perturbent pas les retombées sur le plan de la lecture, qui demeurent l’essentiel.

Un dialogue qui reprend

Les bibliothèques municipales de Chambéry souhaitent rester un partenaire privilégié du Festival du premier roman et il semble que les choses reprennent sens. Même si chacun poursuit son action, une volonté affichée de dialoguer et de mener ensemble certaines actions est évidente, notamment depuis la mise en place du contrat ville lecture, qui coïncide avec la création de la nouvelle bibliothèque Georges Brassens, à Chambéry-le-Haut. À la différence de la médiathèque Jean-Jacques Rousseau, cette bibliothèque est dotée d’une grande salle d’animation, pouvant facilement fonctionner en soirée de façon indépendante.

La lecture de premiers romans à Chambéry reste très importante. Le public des bibliothèques, sans doute influencé par le Festival, les emprunte régulièrement. Si l’on regarde le tableau des livres sortis au premier semestre de l’année 2002 (cf tableau)

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Les 10 livres les plus empruntés dans les bibliothèques municipales de Chambéry au premier semestre 2002 (section adulte)

, il apparaît clairement que la sélection des quatorze premiers romans du Festival s’insère dans les premiers ouvrages empruntés. C’est même le seul type de document qui dispute le haut du palmarès aux bandes dessinées, ce qui est une très belle gageure !

En 2001, la médiathèque Jean-Jacques Rousseau a dépensé 2 200 euros pour acheter des premiers romans, soit 8,50 % de son budget littérature. Depuis que le Festival existe, le fonds premier roman est sans aucun doute le plus important de France. Chacun des livres des auteurs invités est dédicacé par l’auteur et fait partie des collections de la médiathèque. Sur le plan littéraire, ceci constitue un superbe paysage de la création littéraire en France de ces quinze dernières années. Ce fonds est aussi éclectique que le sont les lecteurs qui font la sélection, et il constitue des archives précieuses.

La politique d’achats de la médiathèque Jean-Jacques Rousseau non seulement se concentre sur les premiers romans, mais elle consiste aussi à suivre la création des auteurs qui ont été invités au Festival. Chaque ouvrage est présenté dans des rayonnages spécifiques, dans l’espace « premier roman » du secteur adultes, et les usagers peuvent ainsi très vite identifier tel ou tel livre publié par un auteur après son passage à Chambéry.

En 2001, outre les habituelles rencontres avec les auteurs, un cabaret littéraire a été animé par des bibliothécaires, membres du comité de lecture de la médiathèque Jean-Jacques Rousseau, ouverte pour l’occasion jusqu’à minuit ! Quatre auteurs ont ainsi pu apprécier la mise en scène de leurs textes.

Depuis quelques mois, la mise en chantier de la résidence d’auteurs du premier roman renforce encore les liens entre la médiathèque et l’association. Plusieurs opérations sont menées en commun.

La bibliothèque des auteurs : l’association demande aux auteurs qui sont déjà venus à Chambéry, de donner le titre du livre qui les a particulièrement portés au cours de leur vie. Ces livres seront signalés de façon spécifique à la médiathèque.

Un auteur en résidence : dans le cadre de sa résidence, Gisèle Pineau présentera, selon une formule de carte blanche, l’écrivain Monique Agénor. Il y aura donc, en collaboration étroite avec l’association qui porte le projet de résidence, une rencontre au club ado, suivie d’une rencontre avec les deux auteurs au secteur adultes. La présentation de la résidence d’auteur de Gisèle Pineau aura lieu à la médiathèque.

Des stages interprofessionnels : en partenariat toujours, sur le fond comme sur la forme, les deux structures se concertent pour l’organisation de stages interprofessionnels. Ce fut le cas en janvier 2002 2, et ce pourra l’être en 2003 autour du sujet de la lecture à voix haute comme une nouvelle forme de médiation du livre. La question à l’auteur, premier stage organisé de concert a été un véritable succès, puisqu’il a permis d’accueillir plus de 80 participants.

La littérature toute contemporaine à l’honneur

L’histoire de ces deux structures est très nettement marquée par l’histoire plus personnelle des êtres qui les ont dirigées, voire créées. La professionnalisation prudente de l’association et la mise en place du contrat ville-lecture permettent aujourd’hui de mieux structurer les projets communs, tout en gardant à chacun un territoire d’interventions bien défini.

Si l’on note encore aujourd’hui quelques lacunes en matière de création littéraire à la médiathèque Jean-Jacques Rousseau, notamment en matière de revues, il n’en demeure pas moins que Chambéry, par l’impact du premier roman qui y fait aujourd’hui référence, est la ville où la lecture de littérature toute contemporaine est à l’honneur. Des projets sont sans doute à creuser ensemble pour affirmer davantage encore dans la ville lecture, dont la médiathèque est le cœur, la création littéraire auprès de chaque lecteur.

Septembre 2002

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Rencontre à l’école primaire du Pré-de-l’âne avec Hubert Mingarelli. Photo : Didier Mazué.

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Rencontre au café des Arts avec Philippe Claudel et Martin Winckler. Photo : Didier Mazué.

  1.  (retour)↑  Site web des bibliothèques municipales de Chambéry : http://www.bm-chambery.fr/
  2.  (retour)↑  Journée de réflexion interprofessionnelle du 9 janvier 2002 sur « La question à l’auteur », à la Bibliothèque Georges Brassens. Projet conçu par le Festival du premier roman en collaboration avec la médiathèque Jean-Jacques Rousseau et la Drac Rhône-Alpes dans le cadre du contrat ville-lecture.On s’aperçoit souvent, lors de rencontres diverses avec des auteurs, que la discussion peut être passionnante, comme elle peut tourner court par défaut de savoir-faire, être trop restrictive, n’intéresser que celui qui pose les questions et pas le public dans son ensemble, ne pas concerner l’auteur, etc. Que l’on soit professionnel ou non, la question de la question nous a semblé être une bonne problématique pour tous ceux qui sont amenés à prendre la parole pour s’adresser à un auteur et rendre le mieux possible la vérité de son écriture par une médiation appropriée.