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Les Bibliothèques, les écrivains et leurs publics

Hélène Grognet

« De temps en temps, j’allais passer une soirée à la bibliothèque municipale pour lire. C’était pour moi prendre un billet pour le paradis. Souvent, en quittant la bibliothèque, je me disais : “Pourquoi est-ce que tu fais cela si rarement ?“. » 1 Cette citation d’Henry Miller n’a d’autre raison que d’explorer rapidement une des problématiques posées par le titre de cet article.

Si l’on admet qu’il existe une relation entre l’écrivain et la bibliothèque, elle est à double sens, et l’on peut commencer par se demander : que représente la bibliothèque, et spécialement la bibliothèque de lecture publique, pour l’écrivain ? La fréquente-t-il ? La considère-t-il comme légitime ? Certains ont pris nettement parti pour les bibliothèques et la gratuité dans les débats récents que nous avons connus (Carl Norac, Jean-Marie Laclavetine pour ne citer que deux exemples de la région Centre) ; d’autres ont brodé sur le thème « Les bibliothèques spolient les auteurs », comme Hervé Le Tellier (exemple vécu, toujours en région Centre) 2.

Ses œuvres y font-elles référence ? On ne peut que rappeler ici l’ouvrage savoureux Drôles de bibliothèques 3 pour mentionner que les descriptions sarcastiques abondent (Jacques Roubaud, dans La Belle Hortense), et que l’idée la plus fréquemment associée à la bibliothèque est celle de la poussière « symbole parfait d’un lieu immobile où il est entendu qu’il ne se passe rien ». Je plaide pour une nouvelle édition, interrogeant les œuvres les plus contemporaines, qui permettrait d’apprécier les évolutions récentes !

Là où la bibliothèque est porteuse de sens pour l’écrivain, c’est quand elle s’entend comme la collection constituée par un confrère, ce que souligne Abdelkader Djemaï après sa résidence dans la Maison Jules Roy à Vézelay 4 : « Être le premier à vivre en résidence dans cette maison a été pour moi un privilège, car j’avais l’impression d’hériter d’un coup de tout ce qu’elle contenait comme atmosphère, livres, manuscrits, objets personnels de l’écrivain… c’est la bibliothèque de l’auteur des Chevaux du soleil qui m’a apporté beaucoup de satisfactions, car elle correspondait à mes goûts, à mes attentes . » 5

Cet article explore donc une partie des liens existant entre l’écrivain et la bibliothèque 6, sinon « la cité », à la fois sous l’angle du public et sous celui des missions. Sous quelles modalités l’auteur et le public se rencontrent-ils ? Et quelle est la spécificité de la bibliothèque, à la fois comme lieu et comme structure, dans les interventions de plus en plus fréquentes des écrivains ?

Ayons soin de garder en mémoire que ceux-ci s’interrogent sur leurs pratiques de médiation ou d’accompagnement. La Lettre d’information de la Maison des écrivains porte régulièrement l’écho de ces débats.

Ainsi, Annie Leclerc dans le récent numéro 37 : « Il se trouve, et cette demande tend à s’accroître, que les écrivains sont sollicités pour intervenir publiquement sur des modes variés (témoignages, animation d’ateliers d’écriture, de lecture, débats…) en des lieux très divers (vidéothèques 7, collèges, universités, hôpitaux, prison…) avec des objectifs la plupart du temps très imprécis… On aurait tort de voir dans l’écrivain animant un atelier d’écriture le complice d’un système de diffusion d’une sous-culture qui viendrait se substituer à la vraie “Culture”, et contribuer à son indigence. Ce ne sont pas des trucs pour fabriquer des textes (toutes choses dont il ne dispose pas) qu’il transmet quand ça marche ; mais l’esprit même de ce qui s’engage en toute expression, l’application à sa formulation, la joie féconde de communiquer. C’est du fondement même de tout art dont il est alors question. »

Virulent, quant à lui, Gil Jouanard, dans l’éditorial de Septimanie : le livre en Languedoc-Roussillon d’avril 2002 s’insurge contre « l’instrumentalisation de nombre de ces solitaires impénitents (i.e. les écrivains), subitement transformés, dans des conditions souvent aventureuses ou mal maîtrisées, en animateurs, en aides-soignants, en substituts sporadiques d’enseignement, quand ce n’est pas en cache-misère, ou pire encore, en alibis… Et les malentendus génèrent ces cas de dysfonctionnements exponentiels dont le résultat est parfois préjudiciable à la fois aux ci-devant prestataires “mercenarisés” (mal payés, mal garantis, mal employés) et aux “usagers captifs” (enfants des quartiers défavorisés, lecteurs de bibliothèques désertées, personnes âgées, détenus, malades, cas sociaux…). » Et de terminer sur un péremptoire « la littérature, ni l’écrivain ne servent à rien, ne sont au service de personne, c’est ce qui les rend irremplaçables ».

Certains se sont même exprimés, à la demande des bibliothécaires, sur ce qu’ils attendent de la bibliothèque 8. « En tant qu’auteur, en tant que sensibilisateur à l’œuvre des autres écrivains, en tant que formatrice, en tant qu’animatrice d’ateliers d’écriture, je dois dire que j’attends des bibliothèques qu’on puisse y réaliser une vraie lecture bien faite, qu’un lecteur entrant dans la bibliothèque, que les bibliothécaires eux-mêmes, que les auteurs, que tous puissent se dire avec un bonheur tremblant : “Lire, quelle effrayante responsabilité”. » Ainsi s’exprime Régine Detambel avant d’énumérer plus précisément ses demandes : acheter ses livres, les lire, les faire connaître, l’inviter pour des rencontres bien dirigées, favoriser la rencontre active des lecteurs dynamiques de son œuvre, organiser des ateliers d’écriture afin de former des lecteurs exigeants, penser à la lecture à haute voix, organiser des projections en boucle sur les auteurs, proposer d’écouter des cassettes et des disques qui ne soient pas que de la musique, mais les voix des auteurs.

La bibliothèque comme lieu d’appui

Certes, l’écrivain est très sollicité. Quel festival ou salon du livre, quelle animation en bibliothèque ou ailleurs, quelle action de développement de la lecture ne revendiquent-ils pas la présence d’un (ou de plusieurs) auteur, illustrateur, auteur jeunesse, poète ?… Les directions régionales des affaires culturelles en font même un élément d’appréciation dans l’examen des dossiers de demande de subvention. Les manifestations ponctuelles sont précédées par un travail plus ou moins approfondi avec un écrivain, le plus souvent avec des scolaires : correspondance, venue en classe… et joie pour les enfants de retrouver sur le salon l’écrivain qu’ils ont pu rencontrer, et souhait ardent que l’on puisse acheter le livre du monsieur qui est venu parler à l’école ! Le thème de l’écrivain dans la classe est à lui seul inépuisable : quelle place pour l’écrivain par rapport à l’enseignant, quelle articulation entre le pédagogique et l’artistique, quelle implication de la bibliothèque centre de documentation, ou du centre d’information et de documentation, quels objectifs, quelle évaluation ?…

Retenons ici un élément essentiel : ce travail n’a de sens que dans la durée et la continuité. Comment aller au-delà de l’anecdotique quand l’écrivain rencontre une classe pendant une heure ? En revanche, entretenir une correspondance, voir régulièrement l’écrivain, en vue d’un objectif précis, reste sans doute plus formateur : c’est tout le sens du travail, par exemple, de l’association « Tu connais la nouvelle », qui organise depuis quelques années un concours de nouvelles pour les collèges et les lycées du Loiret. Les classes participantes sont encadrées tout au long de l’année scolaire par une dizaine d’écrivains, dont l’un est particulièrement présent (en résidence), et anime en outre des ateliers d’écriture pour tout public. Le jury est constitué également par des écrivains, les nouvelles primées sont publiées, certaines sont mises en espace par une compagnie théâtrale, et présentées lors d’une journée festive où se retrouvent les enfants et adolescents et les écrivains… Tout cela présente une cohérence.

Certains revendiquent cette exigence de durée, pour leur pratique en atelier, tel Gérard Noiret : « L’atelier idéal se poursuivrait sur trois années, en incluant, à titre de jachère, les vacances. Une première année comprendrait l’exploration des potentialités du langage et se terminerait par une réflexion personnalisée sur la voix. La seconde serait un travail sur des esthétiques (le vers compté, l’impersonnel, le post-moderne, le Haïku). Une part importante serait consacrée à la rencontre d’écrivains afin de prendre conscience de leur travail d’élaboration. La troisième serait une prise de responsabilité intellectuelle qui passerait par la création d’une revue (avec invité, choix d’inédits, notes de lecture). La sortie coïnciderait avec une semaine de manifestations où les stagiaires pourraient intervenir comme auteur. » 9

Les bibliothèques sont généralement associées à ce type d’action, selon des modalités diverses : elles accueillent un auteur (parfois parmi d’autres rencontres programmées), elles complètent leurs fonds, elles mettent en valeur les ouvrages, elles organisent une exposition, elles préparent une bibliographie… Bref, elles mettent en jeu leur savoir et leur savoir-faire. Même si elles ne sont pas moteur, elles participent à l’animation culturelle de la commune et prennent toute leur place comme partenaire culturel. Ce qui pourrait passer pour une évidence, mais reste un pari toujours à recommencer dans les petits bourgs ou villages où le dépôt de livres s’acharne à se professionnaliser…

Dans certains endroits, la bibliothèque est trop petite pour penser même accueillir un écrivain, alors qu’existe dans la commune une association très active qui organise régulièrement des résidences : c’est le cas d’une commune d’environ mille habitants, dans le Pays de Racan au nord de Tours, où ont été accueillis Xavier Bazot, Thierry Crifo, Kossi Efoui, Dominique Sigaud… avec des formules de « Carte blanche » à l’écrivain. Xavier Bazot avait ainsi organisé des rencontres avec Jean-Pierre Cannet, Georges Mérillon, Jean-Claude Pirotte, Jean-Loup Trassard. Où, direz-vous ? À la médiathèque de La Riche, dans la banlieue de Tours, dans une librairie de Tours également, La Boîte à Livres, et… au café du village « Au bon accueil » (où le succès n’était pas moindre qu’à Tours…).

Dans d’autres cas, c’est en exploitant les possibilités offertes par « L’Ami littéraire » (cf. encadré

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L’ami littéraire

) que l’écrivain viendra dans les classes, en espérant qu’à partir de cette expérience, des dispositifs plus ambitieux pourront se mettre en place : dans le département de l’Indre, très rural, la Fédération des œuvres laïques coordonne tous les ans la venue d’une quinzaine d’écrivains dans les établissements scolaires. Ce qui a effectivement débouché dans certaines communes (parfois très petites, 500 habitants) sur des projets de résidence de deux ou trois mois : parfait, mais trouver un écrivain qui accepte de séjourner trois mois dans l’Indre s’est révélé ardu…

La bibliothèque comme lieu de découverte de la création littéraire

Les bibliothèques les plus importantes ont toutes un programme d’animation comprenant des rencontres avec des auteurs. Mais, pour certaines, plus petites, aux budgets réduits ou inexistants, aux personnels peu formés à l’animation, comment franchir le pas ? C’est là qu’interviennent les actions proposées par les bibliothèques départementales de prêt à l’échelle d’un département, par les centres régionaux du livre ou les agences de coopération à l’échelon régional.

En région Centre, les Ambassades, organisées par le centre régional du livre et de la lecture, ont joué ce rôle pendant plusieurs années (cf. encadré

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Un exemple de programmation des Ambassades

). Née en 1993, cette manifestation a d’emblée présenté une cohérence et une ambition certaines, avec pour objectif la promotion de la littérature contemporaine de langue française. Chaque année, un thème différent était proposé par une commission (avec une liste d’auteurs) aux bibliothèques, aux librairies, aux lycées, aux établissements pénitentiaires et hospitaliers, aux théâtres, aux universités… de la région. Un colloque ouvrait le cycle des rencontres, préparées au préalable dans chaque établissement participant : un livret d’entretiens avec les auteurs invités était parfois publié. Des formations (sur l’accueil de l’écrivain, sur sa rémunération, sur la petite édition, sur les revues…) figuraient également au programme. Tout ceci est au passé, les Ambassades se sont terminées en 2001, avec la redéfinition des missions du centre régional du livre.

Au fil du temps, bénéficiant de l’expérience accumulée et des journées de formation évoquées, la qualité des rencontres s’est améliorée. Les bibliothèques les plus modestes ont intégré les conditions de réussite, telles que les rappelle Thierry Ermakoff 10 : la connaissance de l’œuvre, le souci des conditions matérielles et des détails administratifs, la résistance à la tentation de rentabilisation (ne pas demander à l’écrivain trois séances avec des classes l’après-midi plus une lecture en soirée…), la publicité, la collaboration avec le libraire, le cocktail final qui permet des échanges plus personnels… Pour autant, réunir les conditions d’une rencontre réussie ne garantit pas contre les écueils possibles : public absent, compassé, peu attentif, écrivain muet, trop prolixe, dans l’esquive, bébé qui pleure (ce qui est arrivé alors que la bibliothèque était ouverte au public pendant la rencontre…), Vouvray pas frais…

Restons sérieux : il est frappant de constater à quel point le lieu, la disposition des chaises et de la table où s’installe l’écrivain, l’atmosphère même de la bibliothèque influent sur la qualité des échanges. Je me souviens de l’émotion partagée par Jean Metellus et la dizaine de participants, au premier étage d’une toute petite bibliothèque, où l’exiguïté et la proximité créaient un sentiment de sécurité et d’intimité alors que l’écrivain évoquait Haïti et son exil. Je me souviens également d’une autre bibliothèque, aménagée dans une ancienne salle de classe, où Camille Laurens avait réussi, par sa disponibilité et son écoute amusée devant les questions des lectrices – « Mais pourquoi multipliez-vous les difficultés pour votre lecteur ? », ou : « On a l’impression que vous n’aimez pas vos lecteurs » –, à casser le côté rigide et finalement scolaire qu’instaurait le bureau disposé devant le public.

Plus important encore : beaucoup repose sur la personne qui anime la rencontre, ce qu’exprime très bien Xavier Bazot : « Si l’écrivain n’a pas “d’interviouveur”, ou si ce dernier n’a pas dépassé la lecture des quatre titres de l’œuvre, en apparence ça n’est pas grave, les occurrences successives de rencontres avec le public nous ont amenés, pour ne pas demeurer coi, à forger un discours sur notre travail que nous n’aurions peut-être pas songé à fonder si aucune question ne nous avait été posée, et qui ressortit au domaine du spectacle… Primordial donc le rôle de celle ou celui qui anime, qui doit tenir la rencontre sur le seul terrain de la littérature. » 11

Le rôle de l’animateur est encore plus fondamental quand plusieurs écrivains sont présents, et que leurs univers sont radicalement différents. Je me permettrai un dernier exemple, lors d’un festival Livre/Nature : une table ronde réunissait Bernard Werber (qui a rendu célèbres les fourmis, à défaut d’écrire de la littérature), Hubert Mingarelli, Laurence Ink, Isabelle Jarry, et Dominique Durand, bouillonnant d’en découdre. Faute d’une maîtrise consommée de la part de l’animatrice, le débat a tourné à l’affrontement. Le public, acquis majoritairement à Werber – « Bernard Werber, on comprend ce qu’il veut dire » –, n’a pas eu l’occasion de saisir la singularité des autres démarches…

Ce qui pose inévitablement toute la question de l’évaluation. Quantitative, d’abord : mais a-t-elle un sens ? L’écrivain non médiatisé ne mobilise pas les foules. Qualitative surtout : la dizaine de lecteurs autour de Jean Metellus était déjà acquise à son œuvre, les lectrices qui avaient découvert les jeux de langage de Camille Laurens ont-elles persévéré dans leur curiosité ? Ces rencontres, qui restent finalement isolées, contribuent certes à faire connaître ce que notre univers de surproduction et de surconsommation laisse dans l’ombre. Est-ce suffisant, non seulement par rapport au public, mais aussi par rapport aux auteurs et aux éditeurs peu persuadés (à juste titre ?) de l’importance de la bibliothèque comme soutien à la création littéraire ?

La bibliothèque comme lieu de promotion de la vie littéraire

Qu’est-ce qui différencie une rencontre en bibliothèque d’une rencontre en librairie ou dans un autre lieu ? En milieu scolaire, le public est captif, et le pédagogique intervient. En milieu pénitentiaire, se rajoutent les caractéristiques d’un public très spécifique. Mais, fondamentalement, il s’agit toujours de placer un auteur devant un public, de parler de littérature, et d’inciter à lire ou à acheter.

La place originale de la bibliothèque est à chercher du côté de la constitution de la collection, cœur de notre métier, et fondement de tout ce qui pourra être mis en œuvre ensuite. Autant dire qu’il s’agit ici de réaffirmer le rôle essentiel d’une politique d’acquisition orientée, certes, vers la diversité et la pluralité, mais bien davantage vers l’exigence et la prise de risque. Prise de risque ? Oui. On connaît celle de l’éditeur (de l’éditeur de création) dans ses choix. Celle du bibliothécaire n’est pas négligeable non plus. Risque de déplaire au public, risque des fonds morts, risque d’assumer sa subjectivité : qui sait ce qu’est la « bonne » littérature contemporaine ? Mais le risque le plus grand n’est-il pas celui de la standardisation, d’une uniformité consensuelle ? Comme le fait remarquer Yves Alix, « le péril n’est pas tant que les bibliothèques se banalisent. Le pire serait que leurs collections deviennent banales ». 12

Certaines bibliothèques revendiquent activement cette politique, comme celle de Romorantin-Lanthenay (19 077 habitants) en région Centre. Pour Chantal Georges 13, responsable de la bibliothèque, il s’agit non pas d’animation, de rencontre, mais de valorisation systématique du fonds de littérature contemporaine, par désir et par conviction. La rencontre avec l’écrivain est un outil de cette valorisation. C’est dire que le travail premier est celui du repérage, par une curiosité inlassable, grâce à la presse professionnelle et surtout spécialisée, à un réseau peu à peu tissé avec des auteurs, des éditeurs, à une relation prioritaire avec le libraire qui fournit tout ce qui échappe au circuit de la grande distribution. Les revues de création littéraire sont dépouillées, de même que les recueils de nouvelles, de textes pour le théâtre… C’est là un point capital : outre la mine de renseignements que cela représente pour les bibliothécaires, la possibilité pour le lecteur de retrouver tous les écrits d’un auteur, depuis ses débuts dans une revue éphémère jusqu’à sa production chez un éditeur méconnu, est d’une richesse inestimable.

Les achats en littérature sont exposés avant d’être mis en rayon. À partir de tout cela, la bibliothèque élabore un programme de lectures par des comédiens, avec qui elle travaille régulièrement. Les auteurs ne sont pas obligatoirement présents. Certains ne souhaitent pas venir, d’autres seront présents, mais ne prendront pas la parole. Si l’écrivain est là, la rencontre est soigneusement préparée par les trois protagonistes : le bibliothécaire, l’écrivain, le comédien. Parfois, c’est l’écrivain lui-même qui lira ses textes : c’est lui qui leur restitue le mieux toute leur originalité et leur musique (Patrice Delbourg, Annie Saumont). Ce qui signifie qu’il ne suffit pas de connaître l’œuvre, mais qu’une appréciation de ce que peut apporter la personne même de l’auteur est indispensable. C’est un équilibre fragile : si la lecture est trop théâtralisée, l’attention du public est captée par le jeu, et non plus par l’œuvre. En outre, pour éviter l’effet de surprise, la rencontre doit être préparée par la bibliothèque, où les livres doivent être présents en nombre et circuler.

Chaque lecture ou rencontre s’accompagne de l’édition d’un livret réunissant présentation, extraits, coupure de presse, soigneusement réalisé à la fois dans le choix du papier, du format, de la sérigraphie de couverture. Le résultat est là : « Ces rencontres, si elles représentent un investissement qui peut sembler lourd, atteignent le plus souvent l’objectif que nous nous sommes fixé : les livres des écrivains et des éditeurs que nous invitons sont régulièrement empruntés, nous avons fidélisé un public qui accepte volontiers d’être bousculé dans ses lectures et sait apprécier l’effort qui est fait pour lui faciliter l’accès à l’édition contemporaine. » 14

En chiffres, cela représente un public potentiel d’environ 300 lecteurs dans un rayon de 100 km autour de Romorantin, et une centaine de lecteurs fidèles de la commune même. Cet investissement reste possible grâce à la conjonction de plusieurs conditions favorables : l’implication de toute l’équipe de la bibliothèque, un budget assez confortable, la confiance des élus acquise devant les quelque 7 000 inscrits. Reste les lecteurs mécontents de ne pas trouver le dernier Deforges ou Chapsal, acheté en un seul exemplaire et qui vitupèrent contre « le manque de nouveautés » : d’où les explications toujours à renouveler sur la mission que s’est donnée la bibliothèque quant au soutien à la création, quand à la légitimité de cette originalité.

Ainsi, au-delà des débats économico-législatifs, au-delà des normes et des techniques, au-delà des exigences du marché pour les uns et de l’Unimarc et des statistiques pour les autres, écrivains et bibliothèques peuvent se rejoindre dans la même attitude singulière, « décalés, légèrement décalés : un petit pas de côté hors des pressions médiatiques, de l’exigence de vitesse, du poids de la demande, du conformisme intellectuel et de la confortable bien-pensance ». 15

Juillet 2002

  1.  (retour)↑  Henry Miller, Lire aux cabinets, Édition Allia, 2002.
  2.  (retour)↑  Lors d’un jury de concours de nouvelles pour des scolaires, dont Hervé Le Tellier était le président…
  3.  (retour)↑  Anne-Marie Chaintreau, Renée Lemaître, Drôles de bibliothèques : le thème de la bibliothèque dans la littérature et le cinéma, Éd. du Cercle de la librairie, 1990 et 1993, coll. « Bibliothèques ».
  4.  (retour)↑  « Abdelkader Djemaï en résidence à Vézelay », Bourgogne côté livre, n° 21, février 2002.
  5.  (retour)↑  Cette collection n’est d’ailleurs pas accessible au public…
  6.  (retour)↑  Compte tenu qu’une direction régionale des affaires culturelles est un service déconcentré du ministère de la Culture et de la Communication, les exemples seront restreints aux bibliothèques de lecture publique. Mais la vie littéraire en bibliothèque universitaire existe également…
  7.  (retour)↑  C’est moi qui souligne. Curieux terme : bibliothèque est-il trop désuet ?
  8.  (retour)↑  Régine Detambel, « Une déconcertante responsabilité », Bulletin d’informations de l’ABF, n° 192, 2001.
  9.  (retour)↑  Gérard Noiret, « Carnets d’atelier », La Quinzaine littéraire, n° 831, 16-31 mai 2002. La Quinzaine littéraire, dans ses numéros 829, 830 et 831 a publié un dossier « Les ateliers d’écriture en question ».
  10.  (retour)↑  Thierry Ermakoff, « Accueillir un écrivain, promouvoir la littérature », Littérature contemporaine en bibliothèque, Éd. du Cercle de la librairie, 2001, coll. « Bibliothèques ».
  11.  (retour)↑  Xavier Bazot, « L’écrivain en spectacle », Bourgogne côté livre, n° 22, mai 2002.
  12.  (retour)↑  Yves Alix, « La banalisation des bibliothèques comme médiatrices d’information », BBF, 2002, t. 47, n° 1.
  13.  (retour)↑  Que je remercie de m’avoir accordé un long entretien téléphonique pour préciser certains points.
  14.  (retour)↑  Chantal Georges, « La médiathèque de Romorantin », Rencontres de Chédigny 1996 : la littérature française contemporaine, Centre régional du livre, Région Centre, 1997. Voir également : Pascal Riou, Jean-Pierre Jourdain, Chantal Georges, « Les lectures à voix haute : motivations, enjeux, réussites et dérives éventuelles », Actes des 1res rencontres Lire et Dire, 1998, Le Chambon-sur-Lignon, Agence régionale pour le livre en Auvergne, 1999. Et aussi : Chantal Georges, « Dans la cour des petits : littérature française contemporaine et bibliothèques, constitution et mise en valeur d’un fonds », Littérature(s) en bibliothèques, Presses universitaires de Bordeaux, 2001.
  15.  (retour)↑  Anne-Marie Bertrand, (parlant uniquement des bibliothèques), Les bibliothèques municipales : enjeux culturels, sociaux, politiques, Éd. du Cercle de la librairie, 2001, coll. « Bibliothèques ».