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Les Bibliothèques pour la jeunesse et leurs publics

Anne-Marie Bertrand

De nombreux partenaires (la Ville de Paris, la Bibliothèque publique d’information (BPI), le groupe Ile-de-France de l’Association des bibliothécaires français et la Joie par les livres) se sont associés pour réaliser, le 6 juin dernier, une journée d’étude au titre lui aussi nombreux, « Les pratiques, représentations et discours sur la lecture dans les bibliothèques pour la jeunesse ». La journée était organisée en deux phases : le matin, « du côté des lecteurs » ; l’après-midi, « du côté des bibliothécaires ». Deux phases, deux volets, deux versants, dont l’articulation était, d’une certaine façon, au cœur de la journée.

Du côté des lecteurs

« L’invention de l’enfance » (Philippe Ariès) ne remonte qu’au XIXe siècle, rappelle en préambule Christophe Evans (BPI), et l’invention de l’adolescence à la moitié du XXe siècle. L’adultocentrisme, en France du moins, est toujours présent même s’il est moins fort. Pour le sujet qui nous préoccupe ici, cela se manifeste notamment par le peu de journées d’étude consacrées aux bibliothèques pour la jeunesse ou par le peu d’enquêtes consacrées à ce public – Christophe Evans rappelle que les enquêtes sur les pratiques culturelles des Français, menées par le DEP (Département études et prospective du ministère de la Culture et de la Communication), portent sur les 15 ans et plus. La présentation de travaux portant sur les « jeunes » suscite alors d’autant plus d’intérêt – la définition de cette catégorie des « jeunes » demeurant dans un certain flou.

Christine Détrez présenta, pour commencer la journée, une enquête sur les pratiques de lecture des adolescents 1 menée sur une cohorte de 1 200 adolescents, pendant quatre ans, à partir de leur entrée en troisième. L’objectif de cette enquête, pilotée par Christian Baudelot, était non seulement de mesurer l’évolution des pratiques de lecture, au sein des pratiques de loisirs, mais aussi les raisons de ces fluctuations. Raisons qui forment un « écheveau mêlé », constate Christine Détrez, puisqu’on y trouve des facteurs psychologiques, scolaires, relationnels et sociaux. L’incertitude d’une personnalité en train de se former, la lecture comme travail, « le temps des amis » sont ainsi des facteurs à prendre en compte au même titre que des facteurs plus directement liés à l’origine socioculturelle : être une fille, être bon élève, être né dans un milieu favorisé sont des facteurs discriminants. Comme l’est, on le sait, la place symbolique du livre et de la lecture.

C’est à une autre tranche d’âge que s’intéresse l’enquête présentée par Martine Burgos et coréalisée par Christophe Evans dans les médiathèques de Saint-Quentin-en-Yvelines, puisque le cœur du public étudié est les 7-12 ans. Enquête encore en cours dont Martine Burgos développa un point particulier : l’autonomisation de l’enfant. Car, dit-elle, quel est l’objectif principal des sections pour la jeunesse ? Aider l’enfant à devenir un lecteur autonome. C’est ce processus d’apprentissage de l’autonomie qu’elle présenta, à partir de deux terrains : la médiathèque du Canal, où les enfants viennent surtout accompagnés de leurs mères, la médiathèque des Sept-Mares, où les enfants viennent seuls ou accompagnés d’un grand frère ou (surtout) d’une grande sœur.

Ne retenons que deux éléments de la très riche intervention de Martine Burgos. D’une part, les enfants considèrent la bibliothèque comme un territoire familier, ils s’y sentent plutôt à l’aise. Mais cette familiarité n’induit pas une intelligibilité du classement, qui seule rend effective l’autonomie. Il y a donc antinomie entre la familiarité d’un territoire et l’absence de maîtrise de l’ordre de la bibliothèque : les échecs de repérage sont nombreux. D’autre part, Martine Burgos souligna l’importance de l’attitude des mères : elles apprennent à leurs enfants les règles du savoir-vivre en bibliothèque (ne pas courir, ne pas sauter, ne pas crier), elles apprennent le respect des objets (ne pas lancer, piétiner, déchirer les livres), elles apprennent les rudiments du classement (remettre un livre à sa place). Mais cette présence est ambivalente : les mères sont du côté des pratiques disciplinées de l’école, les enfants du côté de la débrouille, de la farfouille. Elles font du monde du livre un monde de devoir et de contraintes, sans être dans l’apprentissage et le partage des goûts. « Je dirais aux bibliothécaires de se méfier des mères », fut la conclusion radicale de Martine Burgos.

Pour clore cette demi-journée, Fabienne Soldini et Patrick Perez présentèrent l’enquête qu’ils mènent sur les jeunes usagers des bibliothèques de Marseille et dont le BBF a récemment publié une synthèse 2.

Du côté des bibliothécaires

De public attentif le matin, les bibliothécaires furent promus l’après-midi au rang de sujets parlants. En ouverture de cette demi-journée et après avoir déploré « la très insuffisante visibilité intellectuelle et théorique » des bibliothèques pour la jeunesse, Jean-Claude Utard (Ville de Paris) présenta les résultats d’une enquête qu’il a menée sur « les questions que les bibliothécaires jeunesse se posent » : à l’issue de ce travail, « j’obtiens un discours, pas une vérité » précisa-t-il. C’est ce discours qu’il proposa.

Comment les bibliothécaires jeunesse voient-ils leurs publics ? Ils plébiscitent les bébés lecteurs, restent cois sur les 5-12 ans et se montrent gênés par les « ados ». Les bébés-lecteurs ? Il n’y a pas d’enjeu, que du plaisir, analyse Jean-Claude Utard. Les 5-12 ans ? C’est un public relativement facile, « ça ne fait pas causer ». Les ados et pré-ados ? À 11ans, 12 ans, « ils disparaissent et on ne fait pas grand-chose pour les retenir », disent les bibliothécaires. Quant aux ados, « il faut les gérer » : la venue en groupe, le retour d’un usage scolaire, la difficulté de travailler avec les collèges ou de trouver des formes d’animation adaptées, tout semble poser problème.

Comment les bibliothécaires jeunesse se voient-ils ? Une préoccupation très forte concerne le recrutement et la formation et suscite des différences générationnelles : les anciens, formés par le CAFB (certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire) et la Joie par les livres, déplorent la fin d’une période militante où la formation était sérieuse et l’ouverture d’une période « où il n’y a plus de motivation ni de formation » ; les jeunes, au contraire, soulignent que leurs aînés, malgré tout leur savoir et leur formation, leur délèguent le travail de médiation, le travail avec les publics difficiles et le travail avec les nouvelles technologies. Tentative d’infantilisation contre tentative de ringardisation, analyse Jean-Claude Utard. Quant à la place des bibliothécaires jeunesse dans l’institution, elle est, sans surprise, considérée comme dévalorisée : ils dénoncent la condescendance des bibliothécaires pour adultes et disent tout crûment que « c’est pas un plan de carrière de rester en bibliothèque jeunesse ». Cette très intéressante intervention évoqua également bien d’autres sujets, les politiques d’acquisitions, l’aménagement des sections, les partenariats, les relations avec les parents, etc.

La table ronde qui suivit fut l’occasion pour les bibliothécaires de réagir. Et, notamment, de défendre le bilan des bibliothèques jeunesse : « Les pratiques d’animation, l’accueil des groupes, les partenariats, le travail avec les créateurs sont des acquis capitaux », dit ainsi Annick Guinery (bibliothèque municipale-BM de Choisy-le-Roi). Il y en a assez avec la condescendance des bibliothécaires adultes, renchérit Christine Péclard (bibliothèque Glacière, Paris) : « Il y a une vraie réflexion sur le choix des livres, le rapport texte/image, l’accueil des jeunes, la responsabilité vis-à-vis des jeunes : depuis les années 1980, les sections jeunesse ont été de véritables locomotives. »

Un autre point consensuel fut un appel à la transversalité dans la bibliothèque : plutôt que de sections pour les jeunes, Dominique Tabah (BM de Bobigny) préfère parler de « services pour les jeunes ». La politique éducative et culturelle de la bibliothèque traverse tous les services, dit-elle, en soulignant que la documentation sur place, la place des adolescents et la politique d’animation ne peuvent être traitées que pour l’ensemble de l’établissement. Christine Péclard indiqua que l’accueil des ados était, dans sa bibliothèque, un véritable projet fédérateur, un véritable projet d’établissement. Quant à Florence Schreiber (BM de Montreuil), elle posa la question des horaires spécifiques des sections jeunesse (qui gênent l’usage familial) et souligna l’intérêt de projets culturels globaux, « où tout le monde trouve son compte ».

La conclusion de la journée fut brillamment assurée par Caroline Rives, « grand témoin » qui, après avoir évoqué les moments forts de la journée, termina sur les objectifs des bibliothèques jeunesse : objectifs pédagogiques (la lecture extensive), culturels (le bon livre, l’image, la fiction, le goût), sociaux (la petite enfance, le soutien scolaire) et politiques (l’apprentissage des règles de vie en communauté, l’apprentissage de la citoyenneté). Objectifs qui méritent, certes, que les journées d’étude, qu’on espère aussi riches que celle-ci, se multiplient. Après une grande période de désaffection, les bibliothèques jeunesse reviendraient-elles sur le devant de la scène ?

  1.  (retour)↑  La version publiée est cosignée Christian Baudelot, Marie Cartier et Christine Détrez, Et pourtant ils lisent…, Paris, Le Seuil, 1999.
  2.  (retour)↑  Fabienne Soldini, Patrick Perez, Philippe Vitale, « Usages conflictuels en bibliothèque : une lecture sociologique », BBF, 2002, t. 47, n ° 1, p. 4-8.