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Bibliothécaire

Évolution et révolution

Anne-Marie Bertrand

Sous ce titre sibyllin, s’est déroulé du 21 au 24 juin, à Troyes, le congrès annuel de l’Association des bibliothécaires français (ABF). Thème explicité par Gérard Briand, son président, lors de la séance d’ouverture : l’évolution du métier et des compétences est rendue nécessaire par l’évolution de l’environnement et des outils. La révolution, ce serait, dit-il, « la disparition des compétences et des métiers, ce que nous voulons éviter ». Le congrès ayant été composé de 7 séances plénières et 10 ateliers, on me permettra de n’en faire qu’une synthèse forcément réductrice, autour des thèmes du métier et de la formation – l’ensemble des interventions sera publié par l’ABF.

Le métier de bibliothécaire

Dans sa conférence inaugurale, l’historien Jean Hébrard montra comment le centre de gravité de la profession s’est déplacé, depuis un siècle, de la conservation à la médiation – et prédit, pour les années qui viennent, un nouveau déplacement, de la médiation à la délégation (avec l’apparition de « lecteurs-délégués », c’est-à-dire accompagnant le lecteur par la sélection des livres et la construction de sociabilités autour de la culture, notamment par de nouvelles médiations orales autour des livres : « la responsabilité des bibliothécaires est de nous aider à sortir du silence des bibliothèques »).

Y a-t-il un métier ou des métiers ? Question récurrente, traitée tout au long du congrès, l’ensemble des intervenants adoptant une position commune : il y a un cœur de métier, commun à tous, et des fonctions spécifiques demandant compétences et formation spécifiques. Christian Massault (Mediat) insista sur le « besoin de travailler à l’unité de la profession », plutôt que de multiplier les « machinthécaires » : il y a, dit-il, « une tendance irréversible à raisonner en contenus plutôt qu’en supports » et les vrais nouveaux métiers des bibliothèques ne sont pas des bibliothécaires, mais des informaticiens, des gestionnaires ou des agents de médiation sociale. Alain Scrève (Centre national de la fonction publique territoriale, CNFPT) analysa l’articulation unité du métier/spécialisations (par supports, publics, types d’établissements ou fonctions) et revint sur le côté éphémère des compétences acquises : il faut viser l’adaptabilité et non seulement l’adaptation à l’emploi. De son côté, Raymond Bérard (École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques, Enssib) évoqua « le risque d’une balkanisation de notre métier et d’une perte d’identité » : il y a des « fondamentaux transversaux à toutes les spécialités », qui façonnent une identité professionnelle.

Qu’est-ce, alors, que ce cœur de métier, qui unirait les diverses composantes de la profession, en fonderait l’unité et l’identité ? La structuration de l’information (Jean-Claude Annezer), la gestion des collections (Raymond Bérard), le développement des ressources documentaires et la médiation entre collections et usagers (Alain Scrève), les collections et les ressources documentaires (Hélène Jacobsen), le catalogage, les acquisitions et l’équipement du document (Pierre Bruthiaux).

À rebours de ce consensus unifiant, il convient de signaler que l’ABF n’a pas réussi à trouver de vidéothécaire pour intervenir dans un débat sur ce thème : Joëlle Muller (Sciences-Po Paris) non seulement expliqua ce refus par des raisons de disponibilité, mais exposa que les vidéothécaires contactés s’étaient montrés « pas motivés », disaient n’avoir rien à dire, ne se sentaient pas concernés – pensaient faire un autre métier ?

La formation professionnelle

Comment peut-on former à ce métier si difficile à définir ? Comment identifier les compétences nécessaires, sachant, dit Hélène Jacobsen (Direction du livre et de la lecture, DLL), qu’elles relèvent d’une triple dimension, technique, relationnelle et intellectuelle ? Sachant, remarque Christophe Pavlidès (Médiadix), que les stages Rameau ou Unimarc sont pris d’assaut mais que les stages sur les politiques d’acquisition trouvent difficilement preneurs… Sachant, dit Raymond Bérard, qu’on ne forme pas les bibliothécaires uniquement pour le premier poste qu’ils vont occuper : ils doivent « être formés et non formatés » en fonction des attentes de leur premier employeur. Sachant enfin, explique Alain Scrève, que la formation doit être un dosage entre l’affiliation à une communauté professionnelle, l’intégration au contexte territorial et l’adaptation au poste (« le droit du poste »).

Est ainsi posée la question du contenu des formations mais aussi celle de l’articulation entre formation initiale et formation continue. Faux débat, ont semblé dire certains intervenants : non seulement des formations initiales sont conçues comme des modules de formation continue, mais la formation en alternance post-recrutement brouille encore les cartes. Parlons simplement de formation professionnelle, propose Christophe Pavlidès.

Quant à la fonction de directeur de bibliothèque, elle fut également évoquée à diverses reprises, principalement pour en souligner la complexité croissante. Ainsi, Claude Jolly (Sous-direction des bibliothèques et de la documentation) rappela que l’exercice du métier se joue dans trois registres puisqu’il cumule une fonction scientifique, une fonction d’ingénierie documentaire et une fonction d’administration et gestion. Faut-il continuer à juxtaposer ces trois fonctions dans le même métier, s’interrogea-t-il, ou disjoindre les responsabilités, comme dans les hôpitaux où la direction médicale et la direction administrative sont assumées par deux personnes distinctes ? Oui, la première réponse est toujours valide, répondit-il, l’unité des fonctions garde un sens. Véronique Chatenay-Dolto (DLL) apporta la même réponse à une question similaire. Les bibliothécaires, dit-elle, doivent occuper tout l’espace qui leur revient : la gestion des collections, l’accueil des publics mais aussi les relations avec l’environnement politico-administratif, faute de quoi on confiera la technique aux bibliothécaires et l’administratif à des gestionnaires. Des formations à la fonction de directeur de bibliothèque existent déjà pour les fonctionnaires de l’État et sont à l’étude pour les fonctionnaires territoriaux. Être directeur serait ainsi considéré comme une des spécialités du métier.

De grands chantiers sont aujourd’hui ouverts en matière de formation. Les référentiels de compétences sont en cours d’élaboration (CNFPT) ou vont être lancés (Direction des personnels administratifs, techniques et d’encadrement, DPate). Les conditions démographiques appellent des recrutements plus nombreux qu’aujourd’hui – Claude Jolly annonça le recours à la liste complémentaire pour augmenter le nombre de lauréats au concours de conservateurs d’État. La création d’un observatoire des métiers est appelée par beaucoup. Les certifications des compétences sont en pleine évolution, les conditions d’exercice du métier sont en plein bouleversement.

Partant de là, il est logique et finalement rassurant que l’offre de formation connaisse, elle aussi, une forte évolution. Ce qui est peut-être moins attendu, mais aussi rassurant, est que la plupart des intervenants ont fondé leur réflexion sur un socle intangible : l’affiliation à une communauté professionnelle dont la valeur-souche serait « l’information comme bien public », pour reprendre la belle formule de Raymond Bérard.