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Les bibliothèques de lecture publique en France vues d'Outre-Rhin

Peter Borchardt

Bien que, depuis plusieurs années, Gernot Gabel publie régulièrement des articles sur les bibliothèques françaises dans les revues allemandes comme Buch und Bibliothek ou Bibliotheksdienst, on trouve peu d’articles sur ce sujet dans la presse professionnelle allemande et la situation française demeure mal connue.

La littérature professionnelle n’est guère mieux lotie. Ces deux dernières années, seuls les livres de deux auteurs français, Pierre Carbone et Thierry Giappiconi, ont fait l’objet de comptes rendus.

Je suis sûr que le phénomène est le même en France vis-à-vis des auteurs d’Outre-Rhin. Il s’agit sans doute d’un problème de langues, bien que le BBF offre des résumés en allemand et que la revue Buch und Bibliothek offre, depuis peu de temps, un sommaire en français.

Mais, dire que l’on ne sait pas grand-chose des bibliothèques françaises en Allemagne ne veut pas dire que leur situation y soit totalement ignorée. Fort heureusement, les contacts personnels, les voyages d’étude, les congrès nationaux et internationaux (surtout celui de l’Ifla), les projets communs, les coopérations transfrontalières, constituent autant d’occasions d’échanges, le plus souvent, notons-le, établis en anglais.

En outre, quelques collègues germanophones (notamment Dominique Lahary, Didier Guilbaud, Anne-Marie Bernard, Suzanne Rousselot et Hugues Vanbesien) sont, ces dernières années, intervenus dans des réunions professionnelles allemandes où ils ont fait connaître leur point de vue sur la situation en France.

Grâce à ces différents contacts, les professionnels allemands savent qu’il y a eu un développement considérable de la lecture publique en France au cours de ces vingt dernières années.

La première bibliothèque (et la seule) qui ait eu un grand retentissement et ait provoqué un intérêt et une curiosité durables en Allemagne a été la Bibliothèque publique d’information à Paris. Cette réalisation est rapidement devenue un lieu de pèlerinage pour les bibliothécaires allemands. Une telle bibliothèque n’existait en effet (et n’existe toujours) pas en Allemagne, et la BPI a servi de modèle à beaucoup de collègues allemands qui s’en sont inspirés pour définir leurs propres projets.

Si on a beaucoup parlé de la BPI dans la presse allemande, puis, quinze-vingt ans plus tard, de la Bibliothèque nationale de France (BnF), la situation générale des bibliothèques a été peu évoquée. L’idée communément répandue est que les bibliothèques universitaires sont très pauvres et que la lecture publique n’existe pas vraiment : longtemps, les bibliothèques municipales françaises sont apparues démodées et couvertes de poussière. Aussi, l’intérêt des professionnels s’est plus volontiers et plus naturellement tourné vers les pays scandinaves, la Grande-Bretagne et les États-Unis.

Le premier grand article sur la situation des bibliothèques en France a été publié en septembre 1983 dans la revue Börsenblatt, revue de l’association des éditeurs et des libraires 1. Il s’agissait d’une présentation du Rapport Vandevoorde 2, où l’on a pu lire à quel point la situation était grave, ce que l’on soupçonnait, et où l’on a pris connaissance du programme ambitieux d’amélioration qui constituait la deuxième partie du rapport.

Depuis lors, la situation française a été suivie avec une certaine curiosité. Les bibliothécaires allemands ont ainsi pu constater que ces programmes devenaient réalité, et ce, non sans envie… En Allemagne, en effet, la grande expansion des bibliothèques publiques et universitaires date des années 1960-1970. Puis, à partir de 1982, la crise économique a stoppé le développement. Et, malgré cette situation, le voisin qui paraissait le plus en retard démarrait !

C’est ainsi que la nouvelle bibliothèque de Bordeaux est devenue un autre lieu de pèlerinage et que, bientôt, l’on a vu de nouveaux bâtiments surgir un peu partout, et cela pas seulement dans les grandes villes mais aussi et surtout dans les villes de moins de 100 000 habitants.

J’ai eu le grand privilège d’avoir pu suivre cette expansion au cours de ces vingt dernières années, grâce à des contacts intensifs avec des collègues français, et lors de diverses invitations à des congrès, journées d’étude, stages, débats et voyages d’études, ainsi que grâce à la coopération qui s’est établie avec des collègues français dans le cadre de l’Ifla. Ces expériences forment la principale matière de cet article. Elles renvoient, sans doute, un regard en partie subjectif. Cependant, les nombreuses discussions que j’ai eues avec mes collègues allemands m’ont permis de constater que mes impressions étaient très souvent partagées. Cet article n’est donc pas un point de vue strictement personnel ; il rejoint les observations d’autres collègues que je veux essayer de présenter ici, au même titre que les miennes.

Mes remarques ne prétendent pas, bien entendu, constituer un jugement, mais une comparaison avec la situation allemande. Je n’ignore pas, à cet égard, combien il convient d’être prudent, tant les différences d’environnement et de mentalité sont nombreuses.

De plus, comme je ne connais presque pas les bibliothèques universitaires en France, je me limiterai aux bibliothèques de lecture publique.

L’engagement de l’État

Dans l’engagement de l’État réside sans doute la plus grande différence qu’on puisse constater. Il n’y a pratiquement plus, en Allemagne, de participation de l’État au développement de la lecture publique.

Il n’existe pas de dispositif de subventions pour la construction des bibliothèques de lecture publique, ni de la part du gouvernement fédéral ni de celui du gouvernement des Länder. Les villes doivent tout financer par elles-mêmes et, si elles n’en ont pas les moyens, l’immobilisme est de règle.

On n’a donc pas manqué de remarquer, en Allemagne, que la France a la chance de disposer de subventions capables d’inciter les collectivités locales à construire ou à moderniser leurs bibliothèques, qu’il y a la volonté de l’État d’accélérer le développement du réseau, bref, qu’il y a une politique de développement de la lecture et des structures de soutien (Direction du livre et de la lecture, directions régionales des affaires culturelles, etc.). Je dois avouer que cela n’est pas sans susciter chez nous une certaine jalousie…

En Allemagne il n’y a, en effet, rien de comparable. Depuis la dissolution du Deutsches Bibliotheksinstitut (Institut allemand des bibliothèques), il n’y a plus d’institution publique qui puisse soutenir et encourager les bibliothèques publiques.

Cette volonté politique des autorités françaises s’exprime aussi par la généralisation et le soutien au développement des bibliothèques départementales de prêt. Je sais que l’on se demande si ce système est toujours opportun et s’il a, sous sa forme actuelle, un avenir. Il semble bien, en effet, que la décentralisation et les nouvelles responsabilités attribuées aux collectivités locales aient augmenté l’intérêt des élus locaux et régionaux pour leurs bibliothèques et que cela a contribué à l’essor de la lecture publique.

Cependant, quelles que soient les évolutions nécessaires ou tout simplement souhaitables, n’oublions pas que ces services ont le mérite d’offrir l’accès de la population aux bibliothèques, même dans les régions isolées. Il y a d’autres pays en Europe, par exemple chez nos voisins de l’Est, où plus de 30 % de la population n’ont pas accès à la lecture dans les communes où ils résident. Bien sûr, on peut toujours critiquer les formes de l’engagement de l’État, mais souhaitons que, in fine, les populations rurales isolées continuent de bénéficier d’un accès de proximité aux services de la bibliothèque.

Bâtiments et architecture

Le bâtiment d’une bibliothèque est toujours révélateur d’une conception de la politique et de la mentalité d’une communauté. Quand une ville construit un bâtiment remarquable il peut s’agir, bien sûr, d’un monument de prestige pour un maire, mais ne réduisons pas ainsi les choses à l’anecdote. Un nouveau bâtiment est aussi l’expression de l’importance donnée à la lecture, et symbolise la valeur accordée à la présence de la bibliothèque dans la ville.

En ce domaine, la France figure, avec le Portugal, au rang des premiers pays d’Europe. Ce qui a été réalisé dans les vingt dernières années est sans exemple, et les collègues français peuvent légitimement en être fiers. La qualité et la générosité de l’architecture qu’on peut admirer un peu partout en France sont unanimement admirées, et c’est sans doute une raison pour laquelle tant d’étrangers y organisent des voyages d’étude.

On admire l’ampleur des espaces, l’élégance des bâtiments et la qualité des équipements. Ce qui, à cet égard, agace toujours un peu les collègues allemands, c’est la tradition française qui veut que l’architecte de la bibliothèque ne s’occupe pas seulement de la construction mais aussi de l’équipement de la bibliothèque. Il n’est pas rare que l’architecte dessine aussi les meubles, les lampes, les chaises et les tables, luxe qu’il faut sans doute payer cher. Ainsi on a pu admirer les mêmes meubles par exemple à Montpellier et à Châlons-en-Champagne, et je suis sûr que les coûts étaient considérables et que l’architecte en a profité. La tradition allemande est différente. En général, bâtiments et mobiliers font l’objet d’appels d’offres distincts, et très souvent ce sont les entreprises connues comme EKZ (Einkaufszentrale für Bibliotheken) ou Schulz qui l’emportent.

Fonctionnement

Ce qui ne manque jamais d’étonner les bibliothécaires allemands, c’est la disproportion entre l’effectif du personnel et les heures d’ouverture. Nous constatons régulièrement que bien que les bibliothèques françaises disposent de plus de personnel que les bibliothèques allemandes, elles n’en continuent pas moins à offrir beaucoup moins d’heures d’ouverture.

On voit bien que le dispositif français n’est pas organisé pour profiter des expériences et des travaux d’autres bibliothèques. On a l’impression que chaque bibliothèque travaille pour elle-même et qu’il n’existe pas de dispositif de coopération qui pourrait réduire les charges de travail interne du personnel, notamment en matière de constitution des fonds et de catalogage.

Comme il n’existe pas d’instrument commun d’analyse des nouveautés (comme la Lektoratskooperation en Allemagne), chaque bibliothèque doit analyser elle-même le marché du livre et définir les achats. Je ne sais pas s’il y a des possibilités de standing order avec les librairies – système où la bibliothèque développe un profil d’acquisition avec un cadre financier et la librairie fournit automatiquement les nouveautés. Ce système est très répandu en Allemagne, surtout avec l’EKZ ; cette centrale d’achat pour les bibliothèques à Reutlingen ne fournit pas seulement les livres déjà équipés, mais aussi les données bibliographiques pour le catalogue.

Plus frappant encore, sont la persistance du catalogage local et le temps qui lui est consacré. J’ai toujours eu l’impression que les collègues français tiennent à tout faire eux-mêmes et que l’usage d’acheter les données au lieu de les produire s’impose difficilement. La constitution des catalogues par récupération des données est pourtant moins chère que la production, qui accapare un temps élevé de personnel. Cette situation semble d’autant plus paradoxale que les bibliothécaires français disposent, pour les achats et une récupération immédiate, de multiples possibilités de récupération de notices de libraires, et que j’ai cru comprendre que la BnF fournit aussi bien ses fichiers d’autorité que ses notices bibliographiques, ce qui permettrait non seulement de faire des économies, mais d’harmoniser les accès à l’échelon national.

Cette situation s’explique sans doute en partie par la faible mise en œuvre des méthodes et outils de management et d’évaluation du travail des bibliothèques, notamment des outils d’analyse des coûts et des performances. Il y a, certes, des publications françaises qui offrent tous les outils nécessaires, mais il semble que ces outils ne sont pas encore appliqués partout, même si on peut constater un grand progrès au cours des dix dernières années 3.

Les animations et la promotion des collections

Ce qui provoque en revanche l’admiration (et, encore une fois, un peu de jalousie, car c’est une activité non seulement utile, mais aussi valorisante et agréable) des bibliothécaires allemands, c’est la richesse des programmes d’action culturelle que proposent les bibliothèques françaises : conférences, expositions, activités pour enfants, programmes de lecture, ateliers d’écriture, écrivains en résidence, activités hors les murs et autres animations diverses. Au cours de ces dernières années, beaucoup de bibliothèques allemandes ont dû renoncer à ces activités, surtout par manque de personnel (car cela accapare beaucoup de temps), mais aussi de financement et de possibilité de partenariats appropriés.

J’ai moi-même toujours apprécié la qualité des expositions réalisées par les bibliothèques françaises, souvent consacrées à la mise en valeur des collections patrimoniales et effectuées par le personnel de la bibliothèque.

Les activités promotionnelles nationales, comme « la fureur de lire » et le matériel imprimé qui l’accompagne sont remarquables. On ne trouve presque plus rien de tel en Allemagne. Ces activités ont été les premières victimes des réductions de budget et de personnel.

Les services de référence et d’information

Les bibliothécaires allemands sont, comme les bibliothécaires scandinaves et anglo-saxons, très surpris de voir les bibliothèques publiques françaises, même les plus modernes, déserter les champs de l’information et de la documentation.

On ne trouve par exemple pratiquement jamais de services destinés aux entreprises locales. Les entrepreneurs ou les professions libérales (architectes, avocats, etc.) ne semblent pas être considérés comme devant relever du champ de la bibliothèque municipale.

On a un peu l’impression que tout ce qui ne relève pas directement de la culture et/ou des loisirs, mais revêt un caractère utilitaire, pratique, est d’emblée considéré comme étranger au monde des bibliothèques publiques. Nous constatons pourtant tous les jours à quel point ces services sont appréciés et correspondent à un besoin. Il semble en outre, vu de l’extérieur, que c’est prendre un bien grand risque que de vouloir placer délibérément la bibliothèque publique en dehors de préoccupations – des citoyens et des élus politiques – aussi importantes que la formation et les enjeux du développement économique et de l’emploi qu’elles recouvrent.

Pour résumer

Il y a sans doute des différences dans l’organisation du travail des bibliothèques en France et en Allemagne, il y a des accents différents dans le travail quotidien et dans les convictions des bibliothécaires, mais on peut dire que l’image générale des bibliothèques françaises chez les collègues allemands est dominée par deux sentiments : sympathie (et même admiration pour ce qui a été réalisé dans les vingt dernières années) et jalousie. Et maintenant il serait intéressant de voir comment les bibliothèques allemandes sont perçues par les collègues français !

Juillet 2002

  1.  (retour)↑  Peter Borchardt, « Einst Stiefkind: jetzt gehegt und gepflegt (Autrefois un enfant mal-aimé : désormais un enfant choyé et soigné) », Börsenblatt für den deutschen Buchhandel, n° 78, 1983, p. 2042-2045.
  2.  (retour)↑  Ministère de la Culture, Les bibliothèques en France. Rapport au premier ministre établi en juillet 1981 par un groupe interministériel présidé par Pierre Vandevoorde, directeur du livre, Paris, 1982.
  3.  (retour)↑  Cf. Aline Girard-Billon et Thierry Giappiconi, « National Report France », Performance Measurement and Quality Management in Public Libraries, IFLA Satellite Meeting, Berlin, 25-28 August, 1997, Proceedings, Berlin, 1998, p. 48-72.