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L'édition universitaire et les perspectives du numérique

Annie-Claude Bindyk

Comme tous les ans, les professionnels du livre s’étaient donné rendez-vous au Salon du livre de Paris, dans les allées et sur les stands, mais aussi lors des nombreuses rencontres du lundi 25 mars. Cette année, le BBF rend compte de trois d’entre elles : « Livres et manuscrits : connaître les matériaux pour mieux les conserver », « L’édition universitaire face au numérique : état des lieux et perspectives », et enfin, « Le libraire, commerçant ou acteur culturel ? ».

Une conférence, intitulée « L’édition universitaire et les perspectives du numérique », s’est appuyée sur la présentation des résultats d’une étude du marché de l’édition universitaire 1 pour envisager celui de l’édition universitaire numérique. À l’issue de l’exposé de Marc Minon 2, chercheur au Laboratoire d’étude sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication à l’université de Liège et directeur d’études à T2i, s’ensuivit un débat – animé par François Gèze, des éditions La Découverte – entre le public et les intervenants, Serge Eyrolles, président du SNE, Jean-Sébastien Dupuit, président du Centre national du livre, et le directeur général de Havas Éducation et Référence, Arnaud Langlois-Meurinne.

Un marché faible et atomisé

De 1999 à 2000, l’évolution du marché de l’édition universitaire – situé entre 220 et 250 millions d’euros – est caractérisée par une faible demande, en raison d’une prescription universitaire molle et utilitariste fonctionnant sur un modèle de consommation scolaire (manuels et compléments de cours) ou professionnel (à partir du deuxième cycle universitaire). Une distorsion très importante s’observe suivant les domaines disciplinaires ; ceux où la prescription fonctionne bien progressent, comme l’économie, la gestion et le droit, ou se maintiennent, comme la médecine ; d’autres secteurs se sont effondrés, comme les sciences pures (les étudiants scientifiques sont plus attirés par les titres anglo-saxons) ou les sciences humaines et sociales, ce qui s’explique par l’entrée sur le marché de nouveaux acteurs qui ont développé des stratégies innovantes et gagnantes sur des micro-niches.

En outre, ce marché est très atomisé puisque cent maisons assurent moins de 70 % de la production éditoriale, les grands groupes d’édition ne produisant que 20 % des titres bien qu’ils représentent 30 % des nouveautés. En effet, l’édition universitaire est caractérisée par un nombre important d’acteurs publics.

Les dépenses affectées aux produits électroniques ne représentent que 3 % de l’ensemble des sommes consacrées à des produits éditoriaux tous supports confondus. En définitive, 1 % seulement de ces dépenses est consacré à des produits électroniques français.

Les effectifs et les budgets des bibliothèques ont augmenté, certes, mais cela n’a pas modifié le volume des demandes de celles-ci. Le chiffre d’affaires de l’édition universitaire est stagnant en francs courants et a donc chuté de plus de 10 % en francs constants. Or, selon Marc Minon, c’est justement parce que le marché de l’édition universitaire papier est faible que le fait d’investir de l’argent dans des produits électroniques garde toute sa pertinence.

Opportunités et obstacles

Marc Minon souligna les atouts des publications électroniques : la visibilité des travaux universitaires est meilleure grâce aux possibilités de navigation hypertextuelle, et le coût de la conservation numérique est avantageux, comparé à celui de la conservation du papier. De plus, l’université est un secteur privilégié pour l’édition électronique, affirma-t-il, car Internet est l’enfant de l’armée et de l’université. Il compléta en précisant que, selon les enquêtes réalisées par Médiamétrie, la consultation de documents numériques est une pratique courante chez les chercheurs, à condition que l’utilisation d’Internet se fasse dans des conditions optimales de confort.

François Gèze rappela que de lourds investissements sont associés au numérique – le coût de la formation des utilisateurs, notamment des enseignants, s’ajoute à celui du développement de plates-formes d’apprentissage en ligne, celles-ci étant nécessaires à l’exploitation des contenus. De plus, des questions juridiques restent sans réponse : faut-il maintenir le droit exclusif de l’auteur tel qu’il existe depuis 1957, telle est la position du ministère de la Culture, ou créer des modèles de gestion des droits aux savoirs plutôt qu’aux supports ?

Pour Jean-Sébastien Dupuit, l’État est prêt à investir de l’argent dans des mutualisations numériques, mais encore faut-il définir à quel niveau l’intervention de l’État se justifie. Selon lui, les initiatives doivent émerger à la fois des éditeurs et de la communauté scientifique, et non pas seulement des institutions. Il ajouta qu’autant la complémentarité entre le papier et le numérique est un fait avéré, autant l’édition de documents électroniques seuls, jusqu’à présent, n’a jamais constitué une évidence de succès.

Stratégies politico-éditoriales

Marc Minon décrivit les diverses stratégies éditoriales possibles en fournissant des exemples d’initiatives s’inscrivant dans « l’économie du gratuit » : édition de sommaires ou de textes intégraux de la revue papier à des fins promotionnelles ou publication de suppléments au support papier (réalisation d’outils de dialogue avec les auteurs ou création de « sites compagnons » qui étendent les thèmes abordés dans les ouvrages). À côté de cette économie marginale du gratuit, le rôle majeur des agrégateurs fut souligné à travers trois différents modèles digitaux, empruntés au vocabulaire de la net-économie et illustrant différents usages d’Internet :

–Le Business to Consumer (B2C), de l’entreprise au consommateur, consiste à vendre du contenu numérique aux utilisateurs finals, à l’instar des librairies virtuelles, en reproduisant la logique commerciale du monde physique, à ceci près que la commercialisation est plus fine (vente d’une partie de l’ouvrage ou d’un article). Cependant, ce modèle se heurte à la réticence des utilisateurs à payer pour du contenu en ligne.

–Le Business to Business (B2B), de l’entreprise à l’entreprise, dans lequel l’agrégateur s’adresse à divers types d’acteurs qui achètent des publications pour le compte des membres de leur communauté. Cette stratégie est difficile à mettre en place car les investissements sont lourds et les retours très lents, ce qui nécessite la collaboration avec de nouveaux acteurs et la création de consortiums. De plus, à terme, ce modèle présente un risque de positions monopolistiques.

–Le Peer to peer (P2P), de pair à pair, modèle universitaire par excellence, dans lequel chacun peut être tour à tour auteur et lecteur, l’échange d’informations se faisant par l’intermédiaire d’agrégateurs, via un site ou grâce à un outil informatique spécifique. Ayant fait ses preuves dans l’économie du gratuit, ce schéma évolue aujourd’hui vers l’économie classique, mais on peut se demander si cette stratégie est viable à long terme.

Cette dernière ayant particulièrement retenu l’attention des participants, François Gèze dénonça les budgets actuellement insuffisants accordés par l’État français aux éditeurs électroniques, comparés à ceux alloués par le gouvernement britannique aux éditeurs anglo-saxons : environ sept mille périodiques universitaires anglophones seraient aujourd’hui disponibles en ligne en texte intégral contre moins d’une centaine de périodiques francophones. Un participant présenta le concept de « coopétition » (coopérer sur certains domaines tout en étant en compétition sur d’autres) comme une solution pour éditer du contenu sur les plates-formes numériques. Les intervenants conclurent que la force de succès consiste à mettre en place un cercle vertueux au sein duquel les investissements des institutions, les recommandations des professionnels de l’édition et les collaborations des chercheurs trouveraient leur place car tous ces acteurs ont intérêt à ce que la diffusion de contenus francophones soit multipliée.

  1.  (retour)↑  Cette étude a été réalisée par le cabinet T2i pour le Syndicat national de l’édition (SNE) avec le concours du Centre national du livre (CNL).
  2.  (retour)↑  La présentation faite au Salon du livre de Paris est disponible sur le site du Syndicat national de l’édition (SNE) : http://www.sne.fr/