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Internet en médiathèque : pragmatisme et responsabilités

Christophe Evans

J’interviens dans ce débat en tant que chargé d’études en sociologie au service Études et recherche de la Bibliothèque publique d’information (BPI). Je souhaite par conséquent contribuer à la discussion en faisant quelques rappels concernant la sociologie de l’offre et de la réception culturelle avant d’évoquer brièvement l’expérience de la BPI en matière d’accès « libre » et gratuit à Internet 1.

Remarques contextuelles sur l’offre et les pratiques

Avant d’aborder les questions polémiques (limitation des accès, censure des contenus…), une mise au point s’impose en ce qui concerne l’offre et l’usage d’Internet dans les médiathèques françaises. Il faut d’abord rappeler qu’une médiathèque – une bibliothèque qui propose un accès à Internet mérite ce qualificatif – est un espace public au sens fort du terme ; un espace qui a des caractéristiques propres, des contraintes particulières et des règles. S’il existe mille et une façons de privatiser un tel espace commun, de l’accaparer pour soi temporairement, il faut reconnaître en définitive que sa dimension collective est et doit rester déterminante : c’est là que résident sa spécificité et sa force. Ayant pratiqué l’observation anthropologique en bibliothèque, je regrette pour ma part, lorsqu’il est question de l’avènement des bibliothèques virtuelles, que cette dimension collective soit souvent occultée dans les analyses prospectives au profit de la fonctionnalité et de l’utilitarisme. Il ne faut pas oublier qu’un ensemble d’individus réunis sous un même toit finissent par produire une sorte de communauté (même si les interactions sont rares et faibles), a fortiori quand ils sont engagés dans des activités culturelles au sens large. Nous sommes ici au-delà de la « foule solitaire » décrite par Riesman, sur le terrain d’une forme « d’intimité publique », comme se plaisait à le formuler Christian Baudelot à propos des usagers de l’ancienne Bibliothèque nationale 2.

Nombreux sont les observateurs qui font remarquer que les usages d’Internet sont encore en construction et qu’ils sont loin d’être stabilisés (c’est le constat que font Emmanuel Pedler et Olivier Zerbib 3). On peut se dire d’ailleurs que lorsque les usages privés se développeront, c’est-à-dire quand le taux d’équipement des ménages en micro-ordinateurs et les abonnements à des fournisseurs d’accès décolleront, une partie des usages publics diminuera d’autant. Surfer sur Internet demande du temps, du calme pour certains, un contexte personnalisé, voire un isolement, toutes choses que le cadre public d’une médiathèque n’autorise pas nécessairement. D’après l’AFA (l’Association des fournisseurs d’accès à l’Internet), on compte 7,1 millions d’abonnements individuels souscrits à ce jour en France, parmi lesquels 600 000 seulement concernent des accès à haut débit. Le Crédoc avance pour sa part le chiffre d’un Français sur cinq connecté à son domicile 4.

On mesure donc pour le moment l’importance que représentent les accès publics à l’Internet, aussi bien en terme d’usage que de familiarisation : selon la même enquête du Crédoc, 11 % des Français déclarent ainsi profiter des points d’entrée sur le réseau à partir des lieux publics (mais pour 80 % des internautes, l’ordinateur personnel à domicile demeure le meilleur moyen d’accès).

Contre-vérités en matière de réception

La lecture de l’article de Jack Kessler m’incite également à penser que, même animés des meilleures intentions (lutter contre le terrorisme et la pédophilie), on va parfois trop vite et trop loin en tentant de contrôler à la source les champs de production. Sans m’étendre ici sur le fait que les réactions négatives face à la nocivité présumée de certains contenus culturels ou informationnels demeurent éminemment variables en fonction des époques et des aires géographiques 5, je rappellerai qu’il arrive souvent que des formes de pensée mécanistes finissent par passer pour des analyses éclairées (lorsqu’il est question par exemple des modalités de réception culturelle du commun des mortels).

Il en va ainsi du raisonnement qui postule que l’exposition à un type de document (texte ou image) entraîne systématiquement une sorte de contamination. Selon ce principe, la consommation d’images violentes, mortifères ou bêtifiantes déboucherait, notamment chez les jeunes, sur des attitudes ou des comportements similaires, comme si les individus étaient eux-mêmes programmables. Sans aller jusqu’à prétendre qu’il n’existe aucun lien de cause à effet en la matière, ce qui serait tout aussi absurde, il faut se rendre compte que les choses sont beaucoup plus complexes. Nombreuses sont les enquêtes aujourd’hui qui montrent ainsi que des filtres personnels ou sociaux viennent s’intercaler au moment de la réception 6. L’éventail des réactions est assez large en fait : il va de l’engagement total à la distanciation la plus forte en passant par toutes les modalités d’euphémisation ou de détournement imaginables. À mon sens, de toute façon, les plus grands risques courus, notamment par les plus jeunes consommateurs, le sont surtout en privé, précisément quand les enfants échappent à toute forme de contrôle social.

Contrôle social, auto-contrôle et encadrement

L’expérience accumulée à la BPI me fait dire que ce que l’on pourrait qualifier de « contrôle délégué » se révèle somme toute assez efficace pour éviter un certain type et surtout un certain volume de détournements (au sens de l’institution). Il s’agit en fait d’immerger les postes de consultation au sein des espaces publics (voire dans les zones mêmes de déambulation) et de les placer en hauteur, de préférence à proximité des bureaux d’information. La session Internet se déroule ainsi au vu et au su de tout le monde (pour peu que l’endroit soit fréquenté, ce qui est le cas de la BPI) et ce procédé favorise en général l’autocensure : on peut partir en effet du principe qu’il n’est pas si évident de consulter un site pornographique ou nazi au milieu d’une assemblée hétérogène.

Certes, le public de la BPI a des caractéristiques particulières. Parmi les 10 % d’usagers qui, chaque jour, consultent Internet en navigation libre, les trois quarts viennent par exemple pour chercher quelque chose de précis que la collection n’est pas à même de leur offrir dans bien des cas (le nombre de sites consultés par session est, par ailleurs, peu élevé). Compter sur l’auto-contrôle n’empêche pas, cela dit, une forme de surveillance flottante exercée par le personnel, voire un encadrement particulier des modalités d’accès ou une programmation des activités. Ce sont là deux solutions que préconisent notamment Serge Pouts-Lajus et Sophie Tiévant pour endiguer l’appétit des amateurs de jeux vidéo et de chat qui accaparent les accès libres, une troisième solution consistant à faire payer les accès me paraissant moins pertinente pour les raisons que j’ai évoquées plus haut.

Éviter autant que faire se peut la censure directe et la limitation des accès ne doit toutefois pas nous dispenser d’une réflexion critique à l’encontre d’une certaine « idéologie du web », fort bien analysée par Philippe Breton 7. Cette vulgate plus ou moins explicite consiste notamment à dire que le réseau des réseaux, basé sur la liberté et l’affranchissement des frontières, est générateur en soi d’émancipation et ne saurait à ce titre être bridé de quelque manière que ce soit (d’où l’image positive des hackers, véritables Robins-des-bois modernes). S’il n’est pas question d’embrigader à nouveau les bibliothécaires dans une croisade morale ou civique, il me semble en effet qu’il est tout aussi néfaste de se laisser embarquer au moyen de discours libertaires qui finissent parfois par se transformer en une véritable forme de pensée libérale anti-régulatrice pour dire les choses un peu vite.

  1.  (retour)↑  Rappellons que l’expérience a débuté en 1995 à la BPI avec une dizaine de postes dédiés à l’Internet. Elle se poursuit actuellement à travers la dissémination dans les espaces de consultation de l’établissement rénové de quelque 50 postes accessibles gratuitement à tous les usagers moyennant une réservation immédiate effectuée sur place et pour une durée d’utilisation plafonnée à 45 min (chats, messageries et son audio étant interdits à ce jour).
  2.  (retour)↑  Christian Baudelot, Claire Verry, « Profession : lecteur ? Résultats d’une enquête sur les lecteurs de la Bibliothèque nationale », BBF, 1994, t. 39, n° 4.
  3.  (retour)↑  Emmanuel Pedler, Olivier Zerbib, Les Nouvelles technologies à l’épreuve des bibliothèques : usages d’Internet et des cédéroms, Paris, BPI-Centre Georges Pompidou, 2001.
  4.  (retour)↑  Baromètre de la diffusion des nouvelles technologies en France, novembre 2001, Collection des rapports, n° 220, Crédoc.
  5.  (retour)↑  Le sociologue Jean-Marie Charon, spécialiste des médias, rappelle que la presse destinée à la jeunesse fait l’objet d’un contrôle particulier. Elle est régie en France par une loi cadre qui date de 1949 : l’hebdomadaire Tarzan a ainsi été contraint de cesser de paraître en 1952 « en raison de la nudité relative du héros et de son absence d’enracinement familial et professionnel » !
  6.  (retour)↑  On peut citer notamment les travaux du psychanalyste Serge Tisseron qui, à partir d’enquêtes empiriques, étudie les réactions des adolescents face à la violence télévisuelle et cinématographique (S. Tisseron, Enfants sous influence. Les Écrans rendent-ils les enfant violents ?, Paris, A. Collin, 2000).
  7.  (retour)↑  Philippe Breton, Le culte de l’Internet, une menace pour le lien social ?, Paris, La Découverte, 2001, coll. « Sur le vif ».