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Des collections spécialisées pour l'histoire contemporaine

Quelques fonds originaux de la BDIC

Geneviève Dreyfus-Armand

Par le seul fait que la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) soit une bibliothèque de recherche spécialisée dans l’histoire du monde contemporain, la documentation rassemblée présente des caractéristiques particulières. La BDIC a pour mission de collecter les documents qui permettent de connaître, d’interpréter et d’écrire l’histoire du temps présent depuis le début du XXe siècle.

La diversité des sources historiques est une nécessité première pour la recherche historique qui requiert, en effet, le croisement et le recoupement de sources multiples, en particulier de sources dites primaires. Une pluralité d’approches et de points de vue doit être envisageable. Autant qu’il est possible, le document écrit doit également pouvoir être confronté à d’autres matériaux, qu’ils soient iconographiques, sonores ou audiovisuels.

C’est pour toutes ces raisons que la BDIC, depuis ses origines en 1914, s’efforce quotidiennement de rassembler les matériaux nécessaires à la connaissance du monde contemporain. Dès les premiers jours de la Grande Guerre, la démarche des fondateurs, les Leblanc, est originale ; ce couple d’industriels parisiens entreprend de rassembler des documents de tous les pays, belligérants ou non, en de nombreuses langues et sur des supports divers. Souhaitée comme un « laboratoire d’histoire » par les parlementaires de 1917 – lors de la donation à l’État des collections Leblanc – la BDIC a poursuivi dans cette voie assez largement novatrice à l’époque, que les évolutions ultérieures de la recherche historique et des grandes bibliothèques sont venues conforter. Les collections de la BDIC sont ainsi composées d’ouvrages de différentes natures – écrits scientifiques et universitaires, chroniques journalistiques, mémoires, autobiographies, témoignages, albums illustrés –, de publications périodiques variées – presse d’information, revues spécialisées, bulletins à diffusion limitée, presse clandestine –, de littérature « grise », d’archives privées et de tracts, de documents iconographiques – photographies, affiches, estampes, peintures et dessins –, de documents sonores et audiovisuels. Actuellement implantée sur deux sites, la bibliothèque sur le campus de l’université de Paris X-Nanterre et son département iconographique, le Musée d’histoire contemporaine, dans l’Hôtel national des Invalides, la BDIC rassemble ainsi plus de trois millions de documents.

Dans cet ensemble, si nombre de documents ont pu être achetés, parce qu’ils se trouvaient dans le commerce et que leur prix correspondait aux possibilités financières de la BDIC, d’autres sont entrés d’une manière différente. C’est le cas, en particulier, pour la quasi-totalité des archives privées et pour certaines collections iconographiques ou audiovisuelles. Des fonds originaux, parce qu’uniques, ont pu être ainsi rassemblés et mis à la disposition des chercheurs. Lieu de recherche, bibliothèque où l’on doit pouvoir consulter des documents uniques, la BDIC a la préoccupation d’apporter sa contribution à la recherche sur le monde contemporain, en suscitant des pistes de recherche novatrices à partir de nouvelles archives, qu’elles soient imprimées, manuscrites ou audiovisuelles. Nous en étudierons brièvement la collecte diversifiée et nous en décrirons plus longuement les thématiques principales, avant de préciser quel traitement en a été fait au long des décennies et quels sont les projets actuels de la BDIC en la matière.

Les modalités d’entrée des fonds originaux

Ces fonds originaux entrent à la BDIC par des biais extrêmement variés.

Donations individuelles ou d’organismes

Ces fonds sont, en tout premier lieu, donnés par des acteurs ou des observateurs de la vie politique ou sociale française et internationale, des collectionneurs, des militants politiques ou syndicaux, des historiens ou des responsables de mouvements associatifs. Ce sont donc des archives privées, rassemblées par des personnes ou par des organismes qui souhaitent les confier à une institution publique – universitaire de surcroît – afin de les mettre à la disposition de leurs contemporains. Il s’agit, dans l’immense majorité des cas, d’une démarche spontanée de la part des détenteurs de ces collections, soucieux que l’histoire des événements ou des mouvements dans lesquels ils ont été plus ou moins directement impliqués soit conservée dans un lieu ouvert à tous.

Innombrables donateurs qui, grâce au réseau solide de confiance et de collaboration tissé avec les conservateurs de la BDIC, ont choisi cette dernière pour y déposer leurs archives. Certains noms apparaîtront plus loin dans les descriptifs de fonds. Compte tenu des impératifs liés aux espaces de conservation et à la capacité à traiter ces documents dans un délai raisonnable, les propositions sont parfois si nombreuses que la BDIC est contrainte d’en décliner certaines si la nature des fonds ne s’inscrit pas nettement au cœur des thématiques principales de la BDIC. On ne peut cependant que se réjouir que de telles initiatives, véritablement citoyennes, se tournent vers la BDIC, alors qu’il y a encore quelques années elles se dirigeaient vers des organismes étrangers.

Ce sont aussi des associations de chercheurs en histoire ou spécialisés sur une thématique ou une aire géographique précise qui ont choisi la BDIC comme dépositaire des documents collectés au cours de leurs recherches. Afin de remplir au mieux sa mission d’aide à la recherche, la BDIC travaille en étroite collaboration avec des chercheurs extérieurs, qu’ils soient rattachés à des structures institutionnelles de recherche, regroupés en associations ou intervenant à titre personnel. La BDIC a ainsi noué des partenariats divers qui ont en commun d’être centrés sur la collecte et le traitement d’archives, sur leur conservation, leur valorisation et sur le développement de la recherche dans le domaine concerné.

Ainsi, le Groupe d’études et de recherche sur les mouvements étudiants (Germe) mène, avec la BDIC, un travail de ce type. Au début des années 1990, la BDIC avait reçu quelque 300 cartons d’archives de l’Unef (Union nationale des étudiants de France) portant sur la période 1929-1971, cette dernière date correspondant à l’éclatement de l’Unef en plusieurs organisations. Ces fonds avaient pu être traités grâce notamment aux jeunes chercheurs qui créèrent le Germe en 1995. L’aide accordée en 2000 par la Direction de la recherche a permis de compléter les collections pour la période postérieure à 1971, de traiter les fonds nombreux nouvellement collectés, de réaliser des inventaires sur papier – accessibles également en ligne – et de numériser les documents les plus rares, ceux de la Seconde Guerre mondiale 1. Grâce au Germe, des centaines de cartons d’archives sont entrées récemment à la BDIC et ont été traitées par des étudiants en archivistique qui collaborent avec l’association.

Ce travail en amont sur les archives a alimenté les travaux de jeunes chercheurs et il a été poursuivi par l’organisation de journées de réflexion – la première s’est tenue à la BDIC en février 2000 – consacrées aux archives étudiantes. Ces tables rondes ont compté avec la participation de chercheurs, d’archivistes et de responsables étudiants. Avec pour objectif de contribuer à décloisonner la recherche et parvenir à une meilleure coopération entre lieux de conservation d’archives contemporaines.

Une collaboration du même ordre a été menée avec l’association « Mémoires de 68 », créée pour impulser les recherches sur les années 1960 et qui avait décidé de déposer à la BDIC les archives récupérées par ses soins auprès de particuliers. L’association avait pris contact avec la BDIC à la suite de la présentation, au Musée d’histoire contemporaine-BDIC, d’une exposition consacrée au thème Mai 68. Les mouvements étudiants en France et dans le monde 2. Ainsi, des centaines de cartons d’archives ont été données à la BDIC et traitées par des spécialistes grâce à une aide spécifique de la Direction de la recherche. Un inventaire des sources utiles pour l’étude de cette période, disponibles en France et dans quelques pays étrangers, a été publié 3. La réalisation de ce travail a donné lieu à la tenue, pendant quatre années, d’un séminaire de recherche et d’enseignement à l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS) sur le thème « Événements, cultures politiques et modes de vie des années 1968 », puis à l’organisation d’un colloque international en 1998 et à l’édition d’une publication scientifique 4. L’articulation entre une exposition présentant l’état de l’historiographie sur un thème, l’ « invention » de sources nouvelles destinées à faire avancer la recherche historique, le traitement des fonds ainsi collectés, la recherche, l’enseignement et la diffusion des connaissances a été ainsi menée dans toutes ses dimensions.

Autre exemple, l’association « Mémoire grise à l’Est » a donné à la BDIC nombre de témoignages sonores et audiovisuels d’acteurs et de témoins des phases cruciales de l’histoire est-européenne, correspondants des visions non officielles des pays ex-communistes à une époque où s’exerçait un monopole d’État sur le passé. Quant à lui, le Centre d’études et de recherches sur les migrations ibériques (Cermi), dont l’objectif est de coordonner les recherches sur les migrations liées à la Péninsule ibérique, a déposé à la BDIC des documents uniques, notamment sur les camps d’internement français de l’année 1939 5. Le Cermi, qui a son siège social à la BDIC, publie depuis plusieurs années une revue 6 et contribue activement aux activités de centres de recherche universitaires, en particulier des universités de Paris 7 et Paris 10-Nanterre.

Programmes internationaux de sauvegarde d’archives

Un autre mode de collecte de fonds originaux correspond aux programmes de sauvegarde de sources documentaires, organisés pour recueillir, avec l’aide de chercheurs extérieurs et de correspondants locaux, des documents d’un intérêt historique certain, menacés de disparition dans leur pays d’origine : publications du « printemps de Prague » ou des syndicats clandestins polonais, périodiques édités dans la mouvance péroniste en Argentine ou nouvelle presse russe informelle apparue avec la Perestroïka, etc.

Des collections importantes relatives à l’histoire sociale et politique de l’Amérique latine ont pu être rassemblées, dans le cadre de programmes de récupération et de sauvegarde d’archives menés par l’association Cesame 7 (Centre pour la sauvegarde de la mémoire populaire) et la BDIC, avec l’aide du ministère des Affaires étrangères et conjointement avec d’autres organismes européens, tels que l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam, la Fondation Feltrinelli de Milan et la Direction espagnole des archives.

Les archives de la Central obrera boliviana ont pu être microfilmées, pour la période allant de 1952 à nos jours et elles permettent d’étudier la vie politique comme la vie économique et sociale de la Bolivie, tant l’histoire de ce syndicat unitaire se confond avec celle du pays tout entier. Une telle opération a permis de contribuer à la sauvegarde locale de ces archives. Au Pérou, un autre programme, mené en collaboration avec la Bibliothèque nationale de Lima, a conduit à la reproduction de périodiques rares du début du siècle et d’archives d’histoire sociale.

Enfin, compte tenu de l’ouverture des archives russes et afin de faciliter le travail des chercheurs, des archives sont microfilmées directement à Moscou. La sélection est opérée, pour la BDIC, par un chercheur spécialiste de la question, comme cela a été fait pour les archives des volontaires des Brigades internationales partis de France pour aller défendre la République espagnole. Un comité de pilotage associant des représentants des Archives de France, du Conseil international des archives, du CNRS, du Secrétariat aux anciens combattants et des associations d’anciens volontaires avait déterminé les modalités du travail. Le fonds ainsi rassemblé représente plus de mille dossiers et environ 120 000 pièces. En cours de traitement, il sera bientôt accessible.

Quelques exemples de fonds spécialisés

Il n’est guère pensable d’évoquer ici tous les fonds originaux de la BDIC. Il s’agit seulement d’en indiquer les principaux, liés à quelques centres d’intérêt fondamentaux de la bibliothèque.

L’entre-deux-guerres

Pour la période de l’entre-deux-guerres, il convient de mentionner un important fonds – plus de 1 100 cartons – permettant l’étude de nombreux pays entre 1915 et 1922 : la documentation rassemblée par le Bureau d’étude de la presse étrangère (Bepe), organisé dès 1915 par Julien Cain et rattaché au ministère de la Guerre puis des Affaires étrangères. Ce fonds consiste en dépouillements de la presse quotidienne et périodique de divers pays et en notes de synthèse rédigées par les correspondants du Bepe dans les pays alliés ou neutres. L’aire géographique concernée est vaste, de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie à la Russie, de la France et ses colonies à l’Empire britannique et aux États-Unis ou de l’Amérique latine à la Roumanie. De multiples aspects sont évoqués : situation militaire, politique intérieure et extérieure, économie, finances et mouvements sociaux. Les documents du Bepe constituent un complément appréciable aux archives diplomatiques.

Les documents du Bepe relatifs aux conférences de paix des lendemains de la Première Guerre mondiale sont complémentaires des archives données par la famille de Mathilde et Paul Mantoux, réunies par l’historien, collaborateur d’Albert Thomas dès 1915 et interprète lors de la plupart des conférences interalliées. Les archives Mantoux – essentiellement des documents manuscrits et dactylographiés – concernent les diverses conférences qui se tiennent d’octobre 1915 à novembre 1918, le Conseil suprême interallié et la Conférence des préliminaires de paix en 1919, les réunions des chefs de délégation des cinq grandes puissances de 1919 et 1920. Des dossiers Paul Mantoux-Albert Thomas abordent de très nombreuses questions politiques, stratégiques et territoriales. Sur les tendances pacifistes de l’entre-deux-guerres, citons le fonds Jules Prudhommeaux, du nom du militant pacifiste et coopérateur, secrétaire puis directeur du mouvement pacifiste intitulé Centre européen de la fondation Carnegie ; ce fonds comporte notamment les publications de l’Union internationale des associations pour la Société des nations et les comptes rendus de nombreux congrès et conférences pour le désarmement et la défense de la paix du début du siècle à 1939.

Enfin, toujours sur cette même période, il faut attirer particulièrement l’attention sur les archives de la Ligue des droits de l’homme du début du XXe siècle à 1940. Archives spoliées par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale, emportées de Berlin à Prague puis à Moscou par l’Armée rouge à la fin de la guerre, et tout dernièrement restituées par la Russie à leur propriétaire. En 2000, la Ligue des droits de l’homme a décidé de déposer à la BDIC ce fonds considérable, plus de 600 cartons. Devant l’importance et l’intérêt de cette donation, la BDIC a modifié ses programmes de traitement d’archives et consacré le maximum de ses moyens humains et financiers au classement du fonds. L’inventaire est sur le point d’être disponible en ligne et sa publication est en cours de préparation, mais d’ores et déjà des chercheurs travaillent sur ce fonds. On peut suivre l’histoire des instances nationales et locales de la LDH durant la période, ses relations et démarches institutionnelles et les quelque dix mille requêtes individuelles adressées à la Ligue. Ces archives seront au centre des journées d’études organisées en octobre 2002 par la BDIC et l’Institut fédératif de recherches « Archives et histoire des relations internationales » qui y est implanté depuis 2001 8.

La Seconde Guerre mondiale

En ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale, citons la sténographie des procès de la Haute Cour de justice et le fonds Jacques Delarue – donné récemment par l’historien, lui-même acteur d’épisodes importants de l’histoire du XXe siècle – composé du dossier d’instruction de la Gestapo française à la Libération. Un fonds Jean Védrine concerne les prisonniers de guerre rapatriés, l’action des divers organismes en charge de la question comme celle du Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés. Si le fonds Victor Leduc dépasse chronologiquement la période de la guerre (de son activité au Parti communiste puis au Parti socialiste unifié), il contient des documents sur son activité pendant la Résistance. Sur cette dernière, il faut mentionner les archives du réseau Turma-Vengeance : les informations fournies par Turma permettaient à l’équipe de Vengeance d’entreprendre des actions étendues sur différentes régions, l’Ile-de-France, la Normandie et une partie de la région Centre. Les archives comprennent des bulletins d’engagement des agents, des listes de membres, des états de service ; elles sont riches également sur les aspects techniques du réseau, sur les actions de résistance, les missions effectuées et sur les divergences de vues après guerre.

Toujours sur la Seconde Guerre mondiale, il convient de signaler le fonds récemment donné par l’Association des déportées et internées de la Résistance (Adir), présidée jusqu’à son décès par Geneviève Anthonioz-de Gaulle. Il s’agit des archives rassemblées par l’Adir sur les femmes déportées dans l’Allemagne nazie pour faits de Résistance : correspondances, rapports, témoignages, listes de déportées, situation des victimes après la guerre, démarches diverses, dépositions devant des tribunaux, travaux des commissions d’indemnisation des victimes d’expérimentations pseudo-médicales, etc. Ce fonds inestimable sur des événements dramatiques du XXe siècle est accompagné de photographies, mais aussi d’objets divers (matricules, vêtements, figurines ou mouchoirs confectionnés dans les camps) conservés au Musée d’histoire contemporaine-BDIC.

Mouvements politiques et sociaux

En ce qui concerne l’histoire des mouvements politiques et sociaux, de nombreux fonds sont consultables à la BDIC, tels le fonds Max Lazard – sur l’organisation du travail avant 1914 –, le fonds Michel et Jeanne Alexandre – sur la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) de 1914 aux années 1950 –, le fonds Gabrielle Duchêne – sur les mouvements de femmes de l’entre-deux-guerres – ou le fonds des Cahiers Spartacus sur le socialisme avant et après la Seconde Guerre mondiale.

Le fonds Daniel Guérin, militant engagé dans de nombreux combats politiques du siècle et historien de la Révolution française, comporte, outre ses œuvres complètes, environ 800 dossiers d’archives : documents recueillis par l’auteur pour les besoins de sa vie militante ou d’historien. De grands thèmes d’intérêt du donateur apparaissent, toujours liés à la vie politique de l’époque : arts et littérature, sexualité, autobiographie, mouvement ouvrier, fascisme et antifascisme, Révolution française, États-Unis, colonialisme et anticolonialisme, armée et antimilitarisme. Le fonds comporte une correspondance abondante avec de nombreux interlocuteurs.

La dimension internationale est essentielle à la BDIC et de nombreux fonds existent sur l’histoire politique et sociale de divers pays. Le don fait par Lidia Campolonghi des archives de son père Luigi Campolonghi permet d’étudier l’émigration antifasciste italienne en France et, particulièrement, l’activité de la Lega italiana dei Diritti del l’Uomo. Le fonds Lazzaro Rafuzzi vient compléter le précédent, par une intéressante documentation sur le Parti socialiste italien en exil et la LIDU, de 1929 à 1939. Les archives Vlandas, ancien dirigeant du Parti communiste grec et chef de l’État-major de l’armée démocratique pendant la guerre civile, donnent de nombreuses informations sur le communisme en Grèce, le mouvement communiste international, l’émigration politique grecque et la guerre civile grecque. Les centaines de dossiers d’archives du secrétariat unifié de la Quatrième Internationale rendent possible non seulement l’étude des organisations qui, dans le monde, se réclament de ce courant du trotskisme, mais également celle de la vie politique de nombreux pays, entre 1944 et 1968 ; correspondance, documents internes, rapports de voyage, textes d’autres organisations voisinent avec bulletins intérieurs et coupures de presse. Pour les mouvements contestataires des années 1968-1978 aux États-Unis, mentionnons le fonds François Lasquin : il comporte des documents sur les Black Panthers, les étudiants, l’opposition à la guerre du Vietnam, les mouvements féministes et homosexuels, les minorités hispaniques, les prisons, la drogue et la vie urbaine.

Pour l’étude du syndicalisme étudiant français, les archives de l’Unef et celles de la Mnef (Mutuelle nationale des étudiants de France) sont d’un intérêt primordial. Elles rendent possible une étude approfondie du syndicat et du milieu étudiant, surtout pour les années 1939-1980 ; les activités internationales du mouvement sont particulièrement présentes ainsi que celles de nombreuses associations générales d’étudiants de province.

Enfin, faute de pouvoir citer tous les dons individuels qui ont permis de constituer de nombreux dossiers sur les années 1960, rappelons les archives déposées par « Mémoires de 68 ». Les archives des Cahiers de mai permettent d’avoir un vaste panorama des luttes sociales en France au début des années 1970. Le fonds de la gauche prolétarienne et ceux de différents mouvements du même type permettent d’étudier le mouvement maoïste dans diverses régions françaises entre 1969 et 1975 ; le fonds Marnix Dressen constitue une source d’information sur les « établis » maoïstes. De nombreux dossiers concernent l’expérience autogestionnaire menée à l’usine Lip de Besançon dans les années 1970. Les papiers personnels de Pierre Grappin, donnés par la veuve de celui qui a été le doyen de la Faculté des lettres et sciences humaines de Nanterre pendant les événements de mai 68, peuvent être mis en regard des archives relatives à la création de l’université de Vincennes après la crise universitaire. Si le fonds Ramón Casamitjana comprend des documents sur la guerre d’Espagne et ses conséquences et sur le logement social en France – le donateur est ancien président de la Sonacotra –, il comporte également des pièces sur les mouvements catholiques de jeunesse de cette période. Autant de documents qui permettent de retracer l’histoire des multiples tendances politiques des années 1960-1970 et de nombreux itinéraires individuels.

L’Europe centrale et orientale et l’Amérique latine

Deux aires géographiques extérieures à l’Europe occidentale sont particulièrement représentées dans les collections spécialisées : l’Europe centrale et orientale et l’Amérique latine. De nombreux fonds concernent la première aire géopolitique, dont les archives de Zamiatine, écrivain du début du siècle, ou celles de Konstantin Rodzevitch, relatives à l’émigration russe en France après la révolution de 1917. Les archives du camp d’Ozerlag donnent des éléments d’information sur le Goulag soviétique. Divers dons en yiddish permettent d’étudier le mouvement ouvrier juif et la vie des communautés juives de l’Europe de l’Est avant la Seconde Guerre mondiale, l’action des partisans juifs pendant l’occupation hitlérienne, les Juifs en URSS à l’époque stalinienne ainsi que les communautés juives en France, aux États-Unis et en Amérique latine. Des manuscrits inédits de l’époque de la Seconde Guerre et des documents d’associations juives sont également présents. Il faut bien entendu mentionner les importantes collections polonaises « hors censure », notamment pour la période 1981 à 1989, et les collections de samizdats tchécoslovaques pour les années 1969-1989. Les publications « informelles » surgies dans l’ex-URSS et l’Europe de l’Est au tournant des années 1980 et 1990 ont été systématiquement collectées.

Pour l’Amérique latine, outre les collections déjà citées, mentionnons seulement le fonds Jean-Louis Weil. Ces archives du Secrétariat international des juristes pour l’amnistie en Uruguay contiennent des témoignages inédits, des rapports de mission, des listes de prisonniers et disparus, autant de documents relatifs aux périodes de dictature en Uruguay et au Paraguay.

Un autre article serait nécessaire pour évoquer les collections originales de la BDIC sur d’autres supports que le papier ou les microformes. Pour donner l’envie de la découverte, bornons-nous à évoquer deux fonds récemment arrivés, en cours de traitement et non encore accessibles : le fonds de photographies Élie Kagan et les archives audiovisuelles de Mehdi Lallaoui. Dons d’importance, consentis dans un cas par la famille du photographe et dans l’autre par le réalisateur lui-même.

Le premier est constitué d’environ 300 000 photographies, qui brossent un tableau très complet de la vie politique, sociale et culturelle de la France entre la fin des années 1950 et le milieu des années 1990, certaines photos apportant des témoignages irremplaçables sur certains événements de notre histoire.

Le second correspond à plus de mille heures de rushes qui ont servi à la réalisation de 19 documentaires historiques ; ces films « bruts » sont une source d’information pour les chercheurs en histoire contemporaine qui pourront travailler sur l’intégralité des images et des interviews que les nécessités du montage laissent de côté. Ces archives audiovisuelles serviront tout autant à l’histoire urbaine, à celle d’épisodes refoulés de l’histoire nationale, à celle des deux guerres mondiales qu’à l’histoire coloniale.

Les instruments de travail et l’accessibilité

La plupart des fonds proposés par des donateurs sont composés de matériaux documentaires de nature diverse, livres, périodiques, photographies, archives proprement dites et, de plus en plus souvent à présent, accompagnés de documents sonores ou audiovisuels. Pour des raisons pratiques de traitement bibliothéconomique et de rangement en magasins, ces fonds privés ont longtemps été matériellement dissociés, chaque type de document étant traité dans le secteur correspondant de la bibliothèque ou du musée. Toutefois, l’unité intellectuelle des fonds a été préservée autant que possible par le biais des registres de dons et, parfois, par des listes de documents. Les fonds anciennement arrivés à la BDIC sont ainsi davantage repérables par leurs thématiques que par les noms des donateurs. Depuis un certain nombre d’années, des inventaires plus détaillés sont réalisés et les fonds sont moins dissociés. Si les monographies et les collections amples de périodiques sont traitées comme telles, certains documents – numéros isolés de périodiques ou photographies, par exemple – sont conservés dans les dossiers correspondants d’archives, ainsi que le pratiquent les services des Archives nationales.

Dans leur immense majorité, les divers fonds d’archives sont accessibles sans demande préalable ; seuls quelques cartons sont soumis à autorisation des donateurs ou comportent des délais de communication. Leur consultation s’effectue dans une salle spéciale, située entre le bureau de renseignements bibliographiques et celui du conservateur chargé de la consultation et placée sous vidéo-surveillance.

Les archives ont longtemps été traitées en « dossiers » thématiques. Depuis 1995, elles sont traitées en « recueils » de deux types : recueils de documents émanant d’un même auteur – collectivité ou personne physique – et recueils anonymes qui réunissent, par thèmes, des documents émanant d’auteurs différents. Parallèlement, ces recueils étaient signalés dans la base BN-Opale à laquelle la BDIC participait et les inventaires se trouvaient disponibles sur papier, dans un fichier spécial – celui des collections – ou comme documents séparés traités isolément. Pour des raisons liées au personnel en charge du traitement – souvent des doctorants non habilités à travailler dans la base nationale –, d’autres notices de recueils étaient entrées dans la base locale de la BDIC. Actuellement, les premières notices sont présentes dans le Sudoc et les autres le seront à mesure de l’intégration des bases « hors sources » dans le Sudoc (système universitaire de documentation) ; quant aux nouvelles, elles sont créées dans la base locale avant de pouvoir l’être directement dans le Sudoc. Les inventaires de fonds volumineux sont disponibles en brochure séparée et ils vont bientôt être mis en ligne. La publication de l’inventaire des archives de la Ligue des droits de l’homme est en voie d’achèvement.

Le projet ambitieux sur lequel la BDIC a commencé de travailler est la réalisation d’un répertoire de ses fonds originaux. Tâche de grande ampleur puisqu’elle implique la révision complète des « dossiers » constitués au long de plusieurs décennies et l’intégration des notices correspondantes dans le Sudoc. Or, le travail bibliothéconomique « classique » – concernant l’acquisition et le traitement des ouvrages, des périodiques, des microformes, des documents audiovisuels ou électroniques – mobilise largement le personnel compétent et il faut trouver d’autres moyens de fonctionnement.

Bibliothèque d’histoire, la BDIC a fait sienne cette réflexion du philosophe Paul Ricœur : « Rien n’est en tant que tel document, même si tout résidu du passé est potentiellement trace. Pour l’historien, le document n’est pas simplement donné comme l’idée de trace laissée pourrait le suggérer. Il est cherché et trouvé. Bien plus, il est constitué, institué document, par le questionnement. » 9

C’est à partir des collaborations menées avec les chercheurs, à l’écoute de leurs propositions et de leurs demandes, mais aussi en essayant d’anticiper sur l’exploration de nouveaux champs de recherche – afin de continuer à assurer sa mission de « laboratoire d’histoire » – que des fonds originaux sont collectés et conservés par la BDIC.

Avril 2002

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Dessin de Boris Efimov, « Il ne se contente jamais d’un seul morceau » (URSS, 1939-1940). © MHC-BDIC. La légende en russe indique : «…Il ne se contente jamais d’un seul morceau, et en avalant ce morceau, il en repère déjà un autre. Plus il mange et plus il est affamé… L’horreur que cet homme inspire réside dans le fait qu’il ne dira jamais : je n’ai plus faim ! (Les Messieurs de Tachkent) »

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Lettre adressée à Daniel Guérin par Colette. © BDIC

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Lettre adressée à Daniel Guérin par Maurice Barrès. © BDIC

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Manifestation d’anciens déportés, 28 octobre 1967. Fonds Élie Kagan. © BDIC

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Robert Kennedy et Pierre Mendès France. Fonds Élie Kagan. © BDIC

  1.  (retour)↑  Accessibles sur le site Internet du Germe, avec lequel le site de la BDIC a établi un lien.
  2.  (retour)↑  Mai 68. Les mouvements étudiants en France et dans le monde, sous la direction de Geneviève Dreyfus-Armand et Laurent Gervereau, préface de René Rémond, Nanterre, BDIC, 1988, 303 p.
  3.  (retour)↑  Mémoires de 68. Guide des sources d’une histoire à faire, préface de Michelle Perrot, s.l., BDIC/Mémoires de 68/Verdier, 1993, 350 p.
  4.  (retour)↑  Les Années 68. Le temps de la contestation, sous la direction de Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy, Michelle Zancarini-Fournel, Bruxelles, Éditions Complexe, IHTP-CNRS, 2000, 527 p.
  5.  (retour)↑  Comme le fonds Maria Luisa Broseta Martí et des dessins réalisés dans divers camps du Sud-Ouest, ceux de Tomas Divi, conservés au Musée d’histoire contemporaine.
  6.  (retour)↑  Exils et migrations ibériques au XXe siècle.
  7.  (retour)↑  Pour des renseignements sur les partenariats nationaux et internationaux de la BDIC, cf. : http://www.u-paris10.fr/bdic/partenariats.htm
  8.  (retour)↑  Depuis cette date, le ministère de la Recherche a décidé d’implanter à la BDIC un Institut fédératif de recherches, destiné à œuvrer à la coordination de la documentation et de la recherche en histoire contemporaine. Cet IFR est placé sous la responsabilité d’un enseignant-chercheur – Robert Frank, professeur à l’université Paris I-Panthéon Sorbonne – et de la direction de la BDIC.
  9.  (retour)↑  Paul Ricœur, La Mémoire, l’histoire et l’oubli, Paris, Le Seuil, 2000.