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À quoi sert l'Internet à l'université ?

Anne-Marie Bertrand

Organisé par la bibliothèque universitaire (BU) de Paris 8, le 7 mars dernier, le débat « À quoi sert l’Internet à l’université ? » fut l’occasion de passer en revue un certain nombre de clichés et d’idées reçues sur Internet (l’Internet, disait le titre irrespectueux du débat) et de les combattre. En effet, après une intervention faussement naïve de Jean-Louis Fournel, enseignant à Paris 8, un jeu de rôles opposa un défenseur de la cause d’Internet à son procureur – l’ordre des interventions disant bien quelle était la tonalité (réservée, critique) donnée par les organisateurs à cette après-midi de réflexion.

La cause de la défense

Chargé de défendre la cause d’Internet, Roland Pintat, conservateur à la BU de Paris 8, traita opportunément la question dans son intégralité : non seulement Internet à la bibliothèque, mais Internet à l’université – c’est-à-dire, Internet dans les pratiques éducatives et documentaires.

Il employa cinq arguments à l’appui de sa démonstration (sachant qu’il était, dit-il, dans « le rôle de l’apologue »). D’abord, Internet est un outil inégalable d’accès à la connaissance – argument courant, sur lequel il est passé rapidement. Ensuite, Internet est un outil pédagogique adapté à l’individualisation actuelle du savoir et à l’enseignement à la carte qui a aujourd’hui les faveurs des étudiants (l’étudiant choisit ce dont il veut faire l’apprentissage et comment il veut l’apprendre) ; Internet permet à l’étudiant de faire fi de la médiation ; il est, par ailleurs, un accès incomparable pour les étudiants empêchés de se déplacer, que ce soit pour des raisons géographiques ou parce qu’ils travaillent – c’est là une des raisons de créer des campus numériques. Le troisième argument de Roland Pintat est qu’Internet permet de recomposer une communauté éducative, rendue malaisée par la massification de l’université : dans l’environnement numérique, des séquences de « travail coopératif » peuvent être imposées (comme sur le campus numérique de l’université de Limoges), les rapports avec les enseignants sont plus personnalisés, des tutorats se mettent en place – l’isolement est rompu. Les chercheurs, quatrième argument, peuvent acquérir de l’autonomie grâce à Internet : les publications sont possibles sans le poids de la tutelle d’un directeur de thèse, ou sans le passage sous les fourches caudines de publications toutes puissantes. Enfin, les bibliothèques françaises peuvent combler une partie de leur retard sur les bibliothèques des universités anglo-saxonnes, en partageant leurs ressources grâce à la numérisation des documents.

Les éléments d’accusation

Après la thèse, l’antithèse : Olivier Fressard, conservateur lui aussi à la BU de Paris 8, apporta la contradiction aux propos de Roland Pintat. En guise de préambule, il releva le traitement tout à fait privilégié qu’Internet reçoit dans les bibliothèques, où il est accueilli en tant que média, en tant que tel, sans considération de contenu – ce qui déroge à toutes les traditions bibliothécaires.

Sans répondre trait pour trait aux cinq éléments développés par Roland Pintat, Olivier Fressard examina, pour les combattre, trois idées reçues sur Internet, la liberté d’accès, la qualité de l’information, la symbolique hédoniste. D’une part, Internet, dont l’accès est libre mais moyennant l’usage des moteurs de recherche, donne accès à tous types d’informations (universitaire, pratique, ludique, prohibée…), ce qui conduit à une confusion des sphères – l’usage d’Internet produisant un intermédiaire entre sphère publique et sphère privée. D’autre part, Internet est un très médiocre système d’information et de documentation : les moteurs de recherche ne couvrent pas tout le réseau (notamment ni les catalogues de bibliothèque ni les banques de données) ; comme il n’y a ni indexation ni classification des contenus, la recherche entraîne un bruit considérable, avec un accès décontextualisé au savoir et à la culture et une confusion des types et niveaux intellectuels des documents.

Enfin, la réfutation de la signification symbolique d’Internet : l’accès universel à l’information est tributaire de la capacité à sélectionner et à critiquer l’information, ce n’est pas un donné ; l’autonomie supposée fait peu de cas des nécessaires médiations (des enseignants et des bibliothécaires) ; les qualités attribuées au e-learning évacuent deux fonctions de l’enseignement « présentiel », la socialisation et le poids de la parole vivante ; quant à la rapidité de la recherche, elle est symboliquement contredite par les termes usuellement employés, la navigation invitant plutôt au vagabondage.

Après la thèse et l’antithèse, le débat ne permit pas de réaliser la synthèse, mais souleva un certain nombre de points (qui eux-mêmes posaient question), comme la fiabilité de l’information, la question des droits d’auteur, les usages à encourager ou contrôler dans les bibliothèques et la formation des usagers. Un débat critique, donc, au-delà de la séduction d’Internet, et qui posa les bonnes questions – les réponses sont pour plus tard.