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Bibliothèques publiques scandinaves et formation tout au long de la vie

Une place à conquérir

Britt Marie Häggström

En 1996, la Commission internationale pour l’éducation au XXIe siècle présentait à l’Unesco le rapport intitulé Learning : the Treasure Within. L’ancien président de la Commission européenne, Jacques Delors, y écrivait en introduction : « Notre siècle fut autant marqué par le bruit et la fureur que par un progrès économique et social dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’a pas été équitablement partagé. La Commission estime que si l’enseignement doit sans cesse s’attacher à élargir les connaissances et les compétences, il représente aussi, avant tout peut-être, un outil exceptionnel pour faciliter l’épanouissement personnel et forger des liens entre les individus, les groupes, les nations. »

Cette déclaration devait influencer la circulaire de la Commission européenne sur la formation tout au long de la vie, document publié en octobre 2000, suite aux débats organisés sur ce thème en mars de la même année au sommet européen de Lisbonne.

De la « remise à niveau » à la formation tout au long de la vie

Cette circulaire de la Commission européenne sur la formation tout au long de la vie personnelle témoignait d’une volonté nouvelle, même si l’idée dont elle s’inspirait (le besoin de remettre périodiquement à jour les connaissances) remonte aux débats politiques des années 1960. À l’époque, on pensait que l’acquisition de connaissances nouvelles relevait de l’initiative individuelle et qu’il revenait à chacun de la définir selon ses intérêts propres. Malgré son côté visionnaire, ce point de vue au demeurant assez vague en resta à un niveau conceptuel et ne fut jamais transformé en stratégies générales qui auraient permis de l’inscrire dans la réalité. Il donna simplement lieu à plusieurs programmes de formation précisément ciblés, mis en œuvre au cours des années 1960 et 1970. L’idée que la formation doit être poursuivie tout au long de la vie refit surface à la fin des années 1980 et au début des années 1990, ainsi qu’on l’a vu, par exemple, avec le rapport de l’Unesco mentionné ci-dessus.

La formation tout au long de la vie ne peut être dissociée des programmes de remise à niveau proposés dans le cadre de l’enseignement officiel, mais il s’agit cependant de tout autre chose. De par sa continuité, elle a une portée et des répercussions infiniment plus étendues, entre autres parce qu’elle supprime les frontières établies entre les différents secteurs de la vie publique : politique éducative, politique du marché du travail, politique industrielle, politique régionale, politique sociale et politique culturelle, autant de domaines qui intéressent la formation tout au long de la vie et dont cette dernière est largement tributaire.

D’où la nécessité de doter les systèmes nécessaires à son accomplissement d’une stratégie nationale cohérente, de prévoir des moyens de coordination et de coopération efficaces entre les différents secteurs, et de définir une infrastructure susceptible d’encourager l’apparition de nouvelles formes d’apprentissage. La formation tout au long de la vie ne se décrète pas, ou pas simplement, d’en haut ; elle dépend en grande partie de l’engagement individuel. Les autorités de l’État n’en doivent pas moins offrir à tous les citoyens, et sur l’ensemble du territoire national, les occasions de cet élargissement du savoir. Les syndicats aussi sont concernés, par exemple s’agissant des conditions à mettre en place pour assurer l’élargissement permanent des connaissances parallèlement au temps de travail, ou amener les employeurs à l’envisager de façon positive.

La circulaire publiée à cet égard par la Commission européenne énumère six priorités :

– Nouvelles compétences pour tous, dans l’objectif d’assurer un accès généralisé et constant à l’apprentissage nécessaire pour acquérir ou renouveler les savoirs qui permettent de participer pleinement à la société de l’information. Cinq grands domaines ont en la matière été définis à Lisbonne : technologies de l’information, langues étrangères, culture technologique, monde du travail et rapports sociaux.

– Augmentation du niveau d’investissement en ressources humaines.

– Innovation en ce qui concerne l’enseignement et l’apprentissage, dans l’objectif de développer des méthodes d’enseignement et d’apprentissage efficaces, ainsi que les contextes propices à la continuité de la formation tout au long de la vie.

– Évaluation de l’enseignement, dans l’objectif d’améliorer la manière dont la participation aux programmes de formation personnelle continue et leurs résultats sont perçus et appréciés, en particulier s’agissant de l’enseignement non institutionnel.

– Réflexion sur l’orientation et l’aide à apporter, dans l’objectif que chacun puisse facilement accéder à des informations et des conseils de qualité sur les formations proposées.

– Multiplication des structures de formation sur tous les points du territoire.

Les bibliothèques publiques et la formation tout au long de la vie

Dans une société de formation tout au long de la vie, les bibliothèques publiques deviennent des lieux de mise en relation de l’environnement éducatif et culturel local (institutionnel ou non) avec les ressources globales d’information et de savoir. Elles sont donc appelées à jouer un rôle de tout premier plan dans l’élaboration et le suivi des futurs systèmes destinés à assurer la formation tout au long de la vie. En bref, les bibliothèques sont des préalables nécessaires, sinon suffisants, à la démocratisation du savoir.

L’essor des technologies de l’information et de la communication a d’ores et déjà permis la constitution de réseaux d’information grâce auxquels les utilisateurs des bibliothèques publiques de moindre importance ont accès à des sources d’information en provenance du monde entier.

Le personnel des bibliothèques publiques est par ailleurs en mesure de les guider ou de les former, par exemple dans les domaines de la recherche documentaire ou de l’évaluation qualitative des sources d’information. En d’autres termes, les bibliothèques publiques s’imposent comme des partenaires pédagogiques à part entière au sein du système éducatif au sens large. Le manifeste de l’Unesco sur les bibliothèques ne dit pas autre chose lorsqu’il reconnaît qu’elles prennent une part essentielle à la formation des individus tout au long de leur vie. Il faut donc cesser de considérer ces établissements comme des services improductifs ou de simples lieux de rencontre.

Les bibliothèques n’étaient cependant mentionnées qu’une seule fois dans le projet de circulaire de la Commission européenne, au même titre que les jardins publics ou les arrêts de bus qui seraient, eux aussi, des centres d’apprentissage ! Cette circulaire a fait l’objet d’un processus de consultation au sein des États membres, et dans sa version actuelle elle privilégie l’acquisition des connaissances sur l’enseignement, ce qui devrait jouer en faveur des bibliothèques. De manière plus précise, les bibliothèques sont désormais citées parmi les ressources offertes à la formation tout au long de la vie, et perçues comme des centres de formation diversifiés. Au vu de la conjoncture qui semble se dessiner, les bibliothèques et le personnel professionnel qu’elles emploient seront très certainement amenés à redéfinir leurs missions et leurs conditions de travail afin d’adapter leurs structures institutionnelles et leurs compétences aux nouvelles exigences de leur public. Quels que soient les changements à opérer, il ne faut toutefois pas perdre de vue que les bibliothèques devraient toujours développer leurs efforts en matière de formation de leurs utilisateurs.

Les tendances observées dans les pays scandinaves

En Suède

En Suède, plusieurs initiatives ont été prises afin de dynamiser le rôle joué par les bibliothèques dans le développement permanent des connaissances individuelles. Les choses se mettent lentement en place, mais elles vont visiblement dans le bon sens. Au niveau national, par exemple, une circulaire récente engage le ministère de l’Éducation et le Conseil des affaires culturelles à unir leurs efforts. Au niveau régional ou municipal, plusieurs accords signés entre les bibliothèques publiques et les établissements d’enseignement précisent les modalités de leur coopération dans le domaine de la formation tout au long de la vie. Par ailleurs, un certain nombre de projets centrés sur les différentes formes de cette coopération et le rôle imparti aux bibliothèques sont actuellement à l’étude dans les communes et les régions.

Il reste cependant bien des problèmes à résoudre, et les groupes de pression doivent exercer une vigilance de tous les instants. Pour citer un point qui intéresse particulièrement les associations professionnelles, au lieu de se percevoir spontanément comme des membres actifs dans le processus, ou la situation, d’approfondissement des connaissances, l’ensemble des bibliothèques – et des bibliothécaires – continuent à se considérer comme des fournisseurs de services. Toutefois, lorsqu’on informe les bibliothécaires que leur public est constitué à plus de 60 % par des gens désireux de compléter leurs connaissances et qu’on les interroge sur la manière dont ils répondent à cette demande, ils comprennent bien sûr qu’ils sont partie prenante du processus d’instruction. Pour le moment, l’important est, semble-t-il, de sensibiliser la profession à cette réalité.

Ce problème n’est pas étranger au fait que la tâche confiée aux bibliothèques publiques suédoises reste assez floue. Leur mission devrait être redéfinie par l’État, et mise en œuvre au niveau local. La loi sur les bibliothèques doit être révisée d’ici peu, et la profession espère que le nouveau texte clarifiera le rôle incombant aux bibliothèques publiques.

En Finlande

La situation est assez différente en Finlande, pays où les grandes villes sont rares et où la population se répartit surtout dans des communes rurales. Par ailleurs, plus de 80 % des Finlandais sont inscrits dans une bibliothèque (contre 65 % des Suédois). Les bibliothèques finlandaises sont donc particulièrement bien implantées dans le tissu social.

La loi-programme 2001-2004 sur les bibliothèques publiques finlandaises contient plusieurs propositions importantes. Elle reconnaît que les bibliothèques (tant municipales que régionales ou nationale) exercent des tâches et des responsabilités très diverses en ce qui concerne la culture, le développement permanent des connaissances, l’évaluation qualitative de l’information, et, en les qualifiant de « centres de formation » accessibles à toutes les catégories d’âge, elle souligne la place essentielle que leur confère leur accessibilité.

La loi-programme insiste également sur le rôle des réseaux de bibliothèques, qui renforcent la capacité de ces dernières à répondre à la demande individuelle de formation tout au long de la vie. Elle précise que si ce réseau bénéfice d’un financement de l’État, c’est parce que les bibliothèques remplissent une mission comparable à celle des établissements d’enseignement, qu’elles partagent en conséquence la responsabilité de la qualité de l’instruction, et qu’enfin les services qu’elles assurent dépassent les limites des circonscriptions administratives dont elles dépendent. Ce document qui renforce encore la position déjà bien établie des bibliothèques finlandaises dans le système d’enseignement va incontestablement dans le sens des progrès à accomplir.

En Norvège

En Norvège, les bibliothèques participent déjà de façon notable à la formation tout au long de la vie. Les bibliothécaires qui en sont bien conscients s’interrogent sur les moyens à mettre en œuvre pour s’acquitter au mieux de ce rôle – en demandant par exemple ouvertement si « les bibliothèques peuvent devenir les écoles de la nouvelle réforme éducative ». Le fait que les bibliothèques soient aussi des lieux d’échange pour des gens souvent éloignés géographiquement est en soi un élément de réponse. Leur rôle est en l’occurrence lié à la situation sociale et culturelle de leurs utilisateurs, autrement dit au besoin de ces derniers de rencontrer des personnes dans le même cas qu’eux et d’avoir accès à l’ensemble des documents et des supports d’information mis à leur disposition par la bibliothèque.

Parallèlement, les bibliothèques s’emploient activement à développer un réseau d’information sur l’enseignement et des méthodes de recherche documentaire. En effet, les bibliothécaires norvégiens essaient de déterminer si, et dans quelle mesure, ils peuvent former le grand public à la sélection des sources documentaires. Enfin la profession dans son ensemble travaille à modifier le regard que portent sur elle les décideurs politiques.

Au Danemark

En ce qui concerne le Danemark, le premier paragraphe de la loi sur les bibliothèques déclare que « la bibliothèque publique a pour objectif de promouvoir l’information, l’enseignement et l’activité culturelle en mettant ses fonds de livres et d’autres documents à la disposition de tous ». Pour l’instant, le rôle qui leur incombe dans la formation tout au long de la vie n’est pas autrement pris en compte.

Les pages qui précèdent résument succinctement des réflexions personnelles sur la situation qui prévaut actuellement dans les pays scandinaves. Partout des débats ont lieu sur la place des bibliothèques publiques dans la formation tout au long de la vie, et même si les priorités diffèrent d’un pays à l’autre, tous s’accordent à reconnaître qu’elles ont un rôle important à jouer en la matière. Espaces d’intégration, et non d’exclusion, les bibliothèques sont des lieux de mise en relation des individus, aussi bien localement que par rapport à la mondialisation du savoir. En Scandinavie comme dans le reste du monde, elles peuvent donc notablement influer sur la transformation de l’enseignement traditionnel en système de formation tout au long de la vie.

Janvier 2002

  1.  (retour)↑  Traduit de l’anglais par Oristelle Bonis
  2.  (retour)↑  Traduit de l’anglais par Oristelle Bonis