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Éléments pour une approche de l'autodidaxie

Christian Verrier

Autodidaxie » et « autodidacte » sont deux termes qui rendent compte d’une réalité très ancienne (on repère le terme autodidacte dès 1580). Tenter de cerner cette forme d’auto-apprentissage implique de passer par différents regards, historiques, sociologiques, anthropologiques, psychanalytiques, et les conceptualisations qui la travaillent sont nombreuses.

L’autodidaxie est un thème historique et complexe. Willem Frijhoff 1 synthétise les interrogations qu’elle suscite au regard de l’histoire : serait-elle une forme d’éducation alternative à celle de l’école ? Serait-elle davantage une sorte de variante ou une forme éducative primitive, antérieure à l’avènement des systèmes éducatifs et qui était vouée à disparaître à sa suite ? Pourrait-elle encore être une forme éducative qui, selon certaines trajectoires individuelles, pourrait dans certaines conditions économiques sociales ou culturelles suppléer le manque d’école ? On le voit, l’autodidaxie peut être considérée comme une pratique du passé ou comme une solution de rechange. On la remarque dans l’histoire lointaine, on la connaît aujourd’hui, et on peut raisonnablement présumer que, dans un monde en perpétuel changement, où les savoirs sont rapidement obsolètes, ses lendemains sont assurés dans le mouvement de l’éducation permanente individuelle de chacun.

Représentations et recherches sur l’autodidaxie

À côté de l’histoire, les recherches ont abordé l’autodidaxie selon différentes perspectives. Elle a été l’objet de multiples conceptions déterminant ses caractéristiques, ce qu’ont montré les expertises de l’Unesco 2 en repérant une forme d’autodidaxie qualifiée d’« aristocratique » (autodidaxie choisie, pure, individuelle, minoritaire, limitée) et une forme qualifiée de « prolétarienne » (autodidaxie imposée par les conditions de vie). Cependant, au-delà de ce clivage, l’autodidaxie est globalement considérée comme susceptible de constituer un moyen privilégié de l’épanouissement humain.

Sur le plan du quotidien, pour qu’il fasse son chemin dans la culture dominante parallèlement à une hétéroformation 3 active le jour mais endormie la nuit, l’autodidacte exercera ses apprentissages dans et à la faveur de cette « formation nocturne » si précieuse, permettant d’advenir à ce que le temps de la journée habituellement préréglé et pré-usiné étouffe et canalise. Gaston Pineau 4 explique que c’est dans les creux de l’activité quotidienne que ce nocturne formateur (la nuit bien sûr, mais également tous les espaces « vides » de la journée) vient se loger, offrant à qui en a le désir et la volonté autant de parenthèses à potentialités auto-apprenantes.

Le social joue un rôle évident dans la coupure de l’autodidacte « prolétaire » d’avec les systèmes hétéroformateurs institués, et ce modèle d’une autodidaxie dominée culturellement exerce une force d’attraction considérable dans le champ sociologique.

Selon qu’elle est aristocratique ou prolétarienne, il est une autodidaxie qui sera d’avance reconnue et légitimée en vertu du titre hautement diplômant détenu par celui qui la pratique, l’autre étant illégitime et profane. Les autodidactes relevant de l’autodidaxie prolétarienne seront supposés soit fascinés et aliénés culturellement par le système scolaire, soit au contraire capables de s’en distancier, ces deux positionnements sociologiques permettant à Pierre Bourdieu de distinguer entre autodidactes « ancien style » et autodidactes « nouveau style 5 ».

La situation des autodidactes dans le système scolaire à l’époque où ils en sortent permet aussi au sociologue d’établir des différences entre ceux qui seraient en quelque sorte plus autodidactes que d’autres, d’où la catégorisation entre « vrais » ou « faux » par exemple 6. Cette distinction s’établit en fonction de l’interruption de la scolarité, que l’on situe généralement dans cette conception sociologique à la fin du premier cycle de l’enseignement secondaire. Cette approche scientifique est intéressante, elle permet de mettre en parallèle les représentations communes et savantes qui se fixent sur l’autodidaxie et lui donnent ce profil évolutif si changeant et difficile à saisir : en fonction de quel(s) critère(s) peut-on vraiment considérer que telle personne est autodidacte ?

Prenant en considération des éléments de nature plus psychologique, mais toujours liés au social, les déclassements et déracinements (éloignement progressif du milieu socioculturel et affectif d’origine) sont fondamentaux pour saisir le cheminement autodidacte. Ces effets désocialisants qui « décalent » l’autodidacte par rapport aux normes en vigueur dans les milieux où il évolue lui donnent une réactivité particulière, lui permettant d’être plus « sensible » socialement que l’apprenant commun. Il reçoit et renvoie en un écho immédiat les dysfonctionnements sociaux, que ce soit sur le plan scolaire ou sur celui, plus général, du fonctionnement de la société. Pour traduire cette idée, Richard Hoggart 7 utilise pour qualifier les autodidactes l’image d’« antenne sensible de la société ».

S’il est possible de déterminer quelles sont les motivations conscientes qui déclenchent l’apprentissage autonome parce qu’elles sont énoncées par la personne elle-même, de par leur nature les mobiles inconscients sont plus difficilement identifiables. Cependant une hypothèse sérieuse pose que le social en son émanation scolaire a pu priver l’autodidacte du savoir et de l’enseignant, cet « Autre » qui manquera tant et qui sera parfois remis en question à cause de l’énorme lacune que constitue son absence, le savoir institué recevant ainsi de nouvelles impulsions parfois décisives par l’entrée en autodidaxie de sujets ne pouvant socialement ou psychiquement faire autrement 8. Mais si la frustration de l’enseignement et du savoir non transmis parvient parfois à être dépassée par l’autodidacte en une « percée » dans le savoir, le danger demeure constant que cela ne se réalise pas, que la personne s’enferme en un fantasme d’auto-engendrement 9 niant l’hétéronomie indispensable à la relativisation de l’autonomie et ignorant le couple indépendance/dépendance nécessaire au fonctionnement non enfermant de l’apprentissage autonome.

À cette problématique rapidement présentée, il faut ajouter le travail d’Hélène Bezille, qui pense distinguer trois formes principales d’autodidaxie : une autodidaxie « créatrice », qui serait légitimée par ses résultats quand ceux-ci donnent lieu à l’invention de nouveaux procédés ou produits, l’autodidacte interrogeant ici les compétences de l’ingénieur formé classiquement ; une autodidaxie « initiatrice », qui peut prendre la forme d’une initiation au sein d’une association, d’un groupe d’amitié et constituer l’amorce d’une orientation professionnelle ; enfin une autodidaxie « réparatrice » servant à combler les manques de connaissances ou à les actualiser, y compris dans le champ professionnel 10.

Autodidaxie et scolarisation

Nous considérons quant à nous que l’autodidaxie est un auto-apprentissage volontaire – quel que soit le niveau scolaire antérieur de l’apprenant – s’effectuant hors de tout cadre hétéroformatif organisé, en ayant éventuellement recours à une personne-ressource. 11 Cette définition a été formulée pour distinguer l’autodidaxie de certaines formes d’autoformation qui peuvent s’en différencier considérablement, allant parfois jusqu’à inclure dans l’acte autoformateur des dispositifs où la présence d’un tiers formateur est dominante 12.

Cependant, si on excepte quelques cas rarissimes toujours possibles, compte tenu du développement depuis plus d’un siècle d’un enseignement obligatoire hautement structuré, il est probable qu’il n’existe plus guère, dans un pays comme la France, d’autodidactes faits tout d’une pièce d’autodidactisme, qui n’auraient jamais connu d’hétéroformation et auraient tout appris exclusivement par eux-mêmes.

Une conception plus fidèle à la réalité consiste à présenter un processus autodidactique collaborant généralement avec une personne-ressource (sans que celle-ci devienne mentor), dépendant de son environnement, de la scolarité vécue par le passé. L’autodidaxie ne peut plus être conçue comme entière, strictement repliée sur elle-même. L’autodidacte « Robinson Crusoé du savoir » est une métaphore récurrente, par ailleurs précieuse pour estimer la nature des représentations attachées à l’autodidaxie 13, mais elle relève d’une sorte d’archétype présent dans l’inconscient collectif. Les recherches montrent que s’il existe bien un apprentissage individuel se tenant à l’écart des institutions enseignantes, la personne en situation d’autodidaxie a fréquemment recours à d’autres personnes pour orienter, perfectionner, voire évaluer son apprentissage.

Ceci implique de délivrer une sorte de seconde définition de l’autodidaxie, complémentaire de la première. En réalité nous serions aujourd’hui en présence d’innombrables et fréquentes phases autodidactiques s’intercalant entre des périodes hétéroformatives. Toute existence apprenante est constituée de périodes hétéroformatives et autodidactiques enchevêtrées, se succédant et s’enrichissant mutuellement. Si l’autodidacte « pour la vie » n’existe certainement plus, l’autodidaxie, par le jeu de ces phases, est omniprésente, et de plus en plus elle s’exprime « transitionnellement ». En fonction de quoi il semble possible d’avancer que chacun d’entre nous, quel que soit son niveau scolaire, qu’il appartienne aux classes « dominées » ou « dominantes », qu’il pratique momentanément une autodidaxie prolétarienne-illégitime ou aristocratique-légitime, possède dans ses multiples apprentissages une dimension autodidacte. Nous serions tous en certains domaines des autodidactes, et puisque nous ne pouvons plus l’être « totalement », nous le sommes au moins en une spécialité, une discipline donnée, sous réserve, et pour ne pas diluer la notion à l’infini, que l’auto-apprentissage considéré soit suffisamment suivi et durable. Ce qui naturellement n’exclut pas un groupe social d’autodidactes qui auraient abandonné l’école au seuil du second cycle de l’enseignement secondaire, comme le suggère la sociologie.

La scolarité initiale facilite l’autodidaxie future, ne serait-ce que grâce aux bases élémentaires qu’elle délivre. Paradoxalement, la scolarisation semble engendrer aujourd’hui des actes autodidactiques en grand nombre, à la fois parce qu’elle fonctionne comme un repoussoir pour de nombreux élèves que l’expérience scolaire n’a guère séduits et parce qu’elle parvient malgré tout à transmettre les connaissances élémentaires indispensables à tout apprentissage autonome, celles-là mêmes que les autodidactes du XIXe siècle devaient acquérir par eux-mêmes. Dans un rapport ambivalent, l’école peut générer et faire vivre l’autodidaxie, par son action elle contribue au développement des périodes autodidactiques dont nos existences sont tissées.

Rapport de l’autodidaxie aux livres

La personne que nous continuerons par facilité de nommer autodidacte peut supposer que les livres qu’il lui faut lire seront trouvés un peu au hasard. Malgré l’existence d’autres voies d’accès au savoir, les livres apparaissent toujours comme des véhicules culturels premiers. Naturellement, les endroits où ils se conservent deviennent éminemment précieux tant symboliquement que stratégiquement.

Le début de toute autodidaxie vue comme appropriation culturelle classique a longtemps été marqué par la rencontre avec « Le » livre, celui qui va constituer une sorte de « révélation » et enclencher un processus tendu vers une connaissance susceptible de devenir le moyen d’un nouvel « être au monde » transformant la personne s’autoformant. Les livres vont être les compagnons de chaque instant, l’un des vecteurs primordiaux de l’accès au savoir. Pour l’autodidacte, selon l’expression de Benigno Cacérès, se cultiver est « aller au livre ». 14 Sur un registre mythique, le livre est symbole de science et de sagesse et il est intéressant de noter que, dans certaines versions du Graal, il est identifié à la Coupe en un symbolisme assez clair : « La quête du Graal est celle de la Parole perdue, de la sagesse suprême devenue inaccessible. » 15 Pour l’autodidacte, les livres trouvés après une quête semée d’embûches sont les dépositaires des savoirs que la parole du maître n’a pas transmis. Une sorte de sacralité orne le livre et sacralise son contenu, d’où son importance. Par son intermédiaire et son déchiffrage, ce qui n’est pas su pourra l’être, une affiliation avec la sphère intellectuelle pourra advenir.

Mais le livre-symbole et le savoir convoité sont quelque part parmi les milliers de livres classés dans des bibliothèques de toutes sortes. Devant cette accumulation, un auto-apprentissage débutant qui n’aurait pas encore découvert ses premiers repères peut éprouver un sentiment d’angoisse. Par quel fichier, par quel rayonnage commencer, quel livre proposera la réponse la plus satisfaisante à des questionnements vitaux ? Dans la multitude d’ouvrages proposés, quel est celui qui sera le plus utile, le plus essentiel ? Vouloir savoir sans savoir comment savoir revient à se diriger en tous sens, en courant le risque de la perdition et du découragement.

Pour un autodidacte qui correspondrait à la définition classique du sans maître, la bibliothèque est un domaine dont l’entrée et la topographie sont inconnues, c’est un labyrinthe qui s’ouvre. En suivant Bénigno Cacérès 16, il faut se demander quelles secrètes pensées et quelles appréhensions le hantent quand, pour la première fois, il vient demander un ouvrage. Quel lien va-t-il établir entre sa vie de tous les jours et ce qu’il va lire ?

Même dans notre société où les médias sont devenus nombreux, directement disponibles, facilitant normalement l’approche du savoir, l’accès de l’autodidacte à des lectures adaptées à ses besoins demeure problématique. Il s’agit pour lui de découvrir le chemin conduisant aux livres, et s’il vient d’un milieu socioculturel où la pratique de la lecture n’est pas chose habituelle, l’implantation des bibliothèques est une question centrale. Lorsque ce chemin est trouvé, d’autres obstacles peuvent se dresser, sur le plan temporel cette fois : les jours et heures d’ouverture de la bibliothèque, la durée du prêt vont-ils correspondre à son rythme de vie, d’emploi et de loisir ?

D’autres difficultés sont encore à prendre en considération : sera-t-il mis à l’aise par la qualité de l’accueil, la classification adoptée sera-t-elle susceptible de lui convenir, pourra-t-il manier facilement des répertoires conçus de façon à lui permettre de choisir entre tel ou tel auteur, tel ou tel type d’ouvrage ? Le sentiment de sa propre ignorance parmi les rayonnages peut se transformer en un désarroi augmenté de la dimension intimidante des bibliothèques. L’autodidacte peut s’y sentir comme un imposteur, est-il bien à sa place ? D’où, dans un premier temps sans doute, au cœur de la bibliothèque, face aux livres, à la classification, aux ordinateurs, un mouvement simultané de conquête et de fuite.

Autodidaxie et bibliothèques

Contrairement à une représentation classique la transformant en une pratique absolument solitaire, l’autodidaxie fut toujours la conséquence de médiations de pratiques, de personnes, de lieux. Ainsi en va-t-il des travaux du jardin ou du savoir pharmaceutique des « gens de peu » 17, de la lecture individuelle, plus récemment des techniques audiovisuelles, de la vidéo, du cédérom, d’Internet 18, sans oublier bien sûr les bibliothèques. Pour beaucoup d’autodidactes, elles sont des lieux-ressources recherchés.

Une des représentations les plus célèbres de l’autodidacte en situation d’apprentissage dans une bibliothèque est d’ailleurs celle de Jean-Paul Sartre dans La Nausée : « Tout à coup, les noms des derniers auteurs dont il a consulté les ouvrages me reviennent à la mémoire : Lambert, Langlois, Labalétrier, Lastex, Lavergne. C’est une illumination : j’ai compris la méthode de l’Autodidacte : il s’instruit dans l’ordre alphabétique. » 19 Il n’a probablement jamais existé d’autodidacte répondant strictement à ce type d’apprentissage alphabétique, mais la caricature littéraire souligne que la maîtrise de la bibliothèque ne va pas de soi pour qui, sans les connaissances préalables nécessaires, entreprend d’apprendre seul.

Si elles sont depuis fort longtemps des lieux-ressources de l’autodidaxie, les bibliothèques doivent être en mesure de répondre aux attentes les plus diverses des autodidactes. Une vision idéale en ferait des lieux où on tiendrait compte de leurs désirs et besoins de lecture, les conseillerait en fonction de leurs spécificités sociales et psychologiques décrites plus haut, en fonction également du « style cognitif » de chacun d’entre eux.

Certainement l’autodidaxie doit-elle continuer de relever de l’autonomie de l’individu, il peut s’agir d’un choix personnel, cependant le bibliothécaire pourrait devenir l’une de ces personnes-ressources auxquelles l’autodidacte a souvent recours comme le montrent des recherches québécoises 20. En conséquence, en s’inspirant des éléments de réflexion proposés par G. Le Meur à la suite de la description de ce qu’il nomme une néoautodidaxie 21, il est possible de formuler quelques suggestions relatives au rôle que pourraient jouer les bibliothèques dans le processus autodidactique :

1. Confronté à une demande d’ouvrage, un bibliothécaire pourrait chercher à savoir s’il est face à une personne poursuivant une démarche autodidacte motivée, finalisée, en cours d’élaboration ou déjà élaborée. Si la demande est insistante, semblant aller au-delà du seul ouvrage recherché, la fonction de conseiller devient inévitable. Les avis et orientations seront fiables tout d’abord, puis tenteront de se situer dans une progression. Les manques possibles seront pris en compte (livres absents ou introuvables), des équivalents seront proposés, en renvoyant à d’autres bibliothèques. Au contraire, en cas de documentation abondante, la réponse s’efforcera d’établir des priorités, de faire apparaître des liens.

S’il existe des autodidactes débutants, on trouve aussi des autodidactes exigeants, qui sont devenus des spécialistes des thèmes qu’ils abordent, et la fonction de conseil jouera à plusieurs niveaux, en partant des différentes étapes d’avancement. Toutefois, les réponses éviteront l’effet de saturation et laisseront subsister le plaisir de la découverte personnelle, en un exercice subtil d’équilibre entre le renseignement trop complet et le renseignement insuffisant ou erroné.

2. Les autodidactes sont issus de milieux sociaux divers. On supposera que pour ceux d’entre eux appartenant aux milieux favorisés culturellement, l’accès aux livres pose moins de problèmes initiaux.

Il en va autrement pour les représentants des milieux plus défavorisés qui désirent accéder à des savoirs autres. Leurs caractéristiques sociales et culturelles sont différentes, et les bibliothécaires intégreront les habitus différents dans leurs conseils et leurs réponses facilitatrices, afin de simplifier l’appropriation des méthodes du travail intellectuel. Cette facilitation s’engagera en tenant compte de la timidité, voire de l’appréhension vis-à-vis de la bibliothèque, faisant en sorte qu’elles s’atténuent. La fréquentation de la bibliothèque peut devenir un moment de vie central pour l’autodidacte, il s’en appropriera d’autant mieux les ressources qu’il s’y sentira bien, comme dans un second « chez lui ».

3. Le bibliothécaire pourrait partir du principe que l’autodidacte ne « sait pas », mais qu’il aime apprendre et savoir par lui-même. Il s’agirait donc de mettre plus « directement » à sa disposition des pistes documentaires allant dans le sens d’un encyclopédisme bien compris, c’est-à-dire non pas une simple accumulation de savoirs, mais des savoirs reliés entre eux par les centres d’intérêts personnels.

Les autodidactes sont généralement curieux de nombreux domaines, ils entretiennent un rapport fort à l’apprendre. Ils sont motivés par des apprentissages dont les thèmes s’enracinent dans leur vécu, ce qui engendre parfois des demandes particulières, très spécialisées, qui peuvent sortir de la norme commune et dérouter.

Au-delà de leur vocation à renseigner, les bibliothécaires pourraient avantageusement, face à cette demande hétéroclite, contribuer à favoriser l’apprentissage de l’autodocumentation dont a constamment besoin la personne en situation d’auto-apprentissage. Donner les moyens de maîtriser cette auto-documentation, c’est participer au développement de l’autonomisation du sujet social apprenant-permanent tout au long de sa vie. Il s’agirait au final d’aider cet autodidacte à mieux faire par lui-même, et non de se substituer à lui dans sa démarche de recherche de supports d’apprentissage. Chaque autodidacte a un style d’autonomie qui lui est particulier, s’efforcer de le repérer et de le prendre en considération est fondamental.

4. En plus du « fonds » traditionnel qui évidemment continuera d’être protégé, et dont les apprentissages autodidactes continueront de faire ample usage, priorité sera donnée à la formation permanente du personnel des bibliothèques, qui, confronté au développement continu et accéléré des savoirs, doit être apte à rendre compte de ce qui se trame de nouveau en maints domaines où l’autodidacte s’en va puiser sans cesse au gré de ses intérêts et besoins.

Enfin, en plus de cette formation culturelle permanente tous azimuts, le bibliothécaire se familiarisera avec l’avancée des recherches sur l’autodidaxie et l’autoformation, afin d’élargir ses qualités psychopédagogiques permettant l’accueil, le repérage des centres d’intérêt et aiguisant sa sensibilité à ce qui détermine ontologiquement chaque démarche auto- apprenante.

Janvier 2002

  1.  (retour)↑  Willem Frijhoff, « Autodidaxie XVIe-XIXe siècles : jalons pour la construction d’un objet historique », Histoire de l’Éducation, 1996, n° 70, p. 6.
  2.  (retour)↑  Unesco, Réunion européenne sur les modalités d’apprentissage : rapport final et recommandations, Paris, Unesco, 1980.
  3.  (retour)↑  Formation par l’autre.
  4.  (retour)↑  Gaston Pineau, Produire sa vie, autoformation et autobiographie, Montréal, Edilig, Éd. St. Martin, 1983, p. 25-32.
  5.  (retour)↑  Pierre Bourdieu, La Distinction, critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1979, p. 91-92.
  6.  (retour)↑  Claude Poliak, La vocation d’autodidacte, Paris, L’Harmattan, 1992, p. 48-49.
  7.  (retour)↑  Richard Hoggart, La culture du pauvre, étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, Paris, Éditions de Minuit, 1970, p. 357-375.
  8.  (retour)↑  Paul-Laurent Assoun, « La passion d’apprendre ou l’inconscient autodidacte », Pratiques de formation Analyses, n° 23, p. 61-76.
  9.  (retour)↑  René Kaës, Didier Anzieu, Fantasme et formation, Paris, Dunod, 1973, p. 9-21.
  10.  (retour)↑  Hélène Bezille, « Compétences et autodidaxie. Entre pratiques et représentations », Questions de recherche en Éducation, INRP/Éducations, 1999.
  11.  (retour)↑  Christian Verrier, Autodidactes et autodidaxie, l’infini des possibles, Paris, Anthropos, 1999, p. 83.
  12.  (retour)↑  Philippe Carré, André Moisan, Daniel Poisson, L’autoformation ; Psychopédagogie, ingénierie, sociologie, Paris, PUF, 1997, 276 p.
  13.  (retour)↑  Nous avons tenté de montrer la richesse et l’épaisseur anthropologique de cet imaginaire collectif s’attachant à l’autodidaxie, en détaillant les images de Robinson Crusoé, du Guerrier, du Héros, de la Quête, du Phénix, du Naufragé, de l’Ile au trésor, etc. (Christian Verrier, Ibid., p. 179-201).
  14.  (retour)↑  Benigno Cacérès, Les autodidactes, Paris, Le Seuil, 1967, p.13.
  15.  (retour)↑  Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Paris, Laffont, 1952, p. 579.
  16.  (retour)↑  Benigno Cacérès, ibid.
  17.  (retour)↑  Pierre Sansot, Les gens de peu, Paris, PUF, 1992.
  18.  (retour)↑  Willem Frijhoff, ibid, p. 16 ; Claude Poliak, ibid., p. 133 ; Christian Verrier, ibid., p. 45.
  19.  (retour)↑  Jean-Paul Sartre, La Nausée, Paris, Gallimard, 1938, p. 49.
  20.  (retour)↑  Nicole Tremblay, Apprendre en situation d’autodidaxie, Montréal, Presses de l’université de Montréal, 1986.
  21.  (retour)↑  Georges Le Meur, Les nouveaux autodidactes : néoautodidaxie et formation, Lyon, Chronique sociale, 1998.