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Dominique Poulot

Patrimoine et musées

l'institution de la culture

Paris : Hachette Supérieur, 2001. – 223 p. ; 21 cm. – (Carré Histoire). ISBN 2-01-145183-3 : 13,57 euros

par Dominique Varry

Ce petit ouvrage s’adresse à un public bien ciblé. Court, publié dans une collection de manuels universitaires, sa couverture porte un autocollant rouge qui annonce la couleur : « Capes Agrégation 2002-2003 ». Souhaitons-lui cependant un succès qui dépasse l’actualité d’une question de programme, et le lectorat des candidats des concours de recrutement de l’enseignement secondaire.

Le format de la collection explique la présentation de l’ouvrage : une bibliographie sélective classée dans l’ordre des sections de la table des matières ; des chapitres ouverts par un résumé introductif, et clos par un choix d’une demi-douzaine de textes en moyenne venant éclairer et conforter la démonstration de l’auteur ; l’absence de notes, mais l’introduction de références bibliographiques supplémentaires, entre parenthèses, dans le corps même du texte.

Naissance et transformations d’une institution

Maniable, bien documenté, l’ouvrage permet en un peu plus de 200 pages l’évocation de la naissance et des transformations d’une institution, le musée, et d’une notion aux contours fluctuants, le « patrimoine ». Connu pour ses nombreux travaux consacrés à ces questions, Dominique Poulot, professeur à l’université Paris I, était mieux placé que quiconque pour synthétiser une abondante littérature et balayer une histoire longue, tout en rappelant un certain nombre d’enjeux contemporains qui concernent toutes les structures de conservation.

L’introduction présente clairement le projet de l’auteur : « C’est à proposer une histoire du patrimoine dans les savoirs et les pratiques historiques et archéologiques, au miroir des représentations de la citoyenneté et de la nation, qu’on veut s’employer ici. » (p. 3) Elle souligne combien les XVIIIe et XIXe siècles ont constitué des moments stratégiques dans cette histoire des musées ; mais elle rappelle aussi l’importance pour l’émergence de la notion actuelle de « patrimoine » de la création d’un ministère des Affaires culturelles, confié en 1959 à André Malraux. Elle met enfin l’accent sur le fait qu’un patrimoine est transmis, « c’est-à-dire glosé, restitué, raconté, travaillé » (p. 4).

L’ouvrage se structure, comme il sied, en trois parties. La première évoque la fin du Moyen Âge, la Renaissance et l’Ancien Régime ; la seconde, centrale, est entièrement consacrée à cette charnière que constitue le XIXe siècle ; la dernière, enfin, porte sur la période contemporaine.

La première époque est bien sûr celle des cabinets de curiosité et des collectionneurs, mais, dès le XVIIe siècle, à l’instigation de Gabriel Naudé et de son Advis pour dresser une bibliothèque (1627), l’accent est mis sur l’ouverture des collections pour le développement du savoir. En 1683, l’ouverture de l’Ashmolean Museum d’Oxford marque la naissance du premier musée public européen. Quelques années plus tard, en 1694, le premier musée français naissait à Besançon, du legs de l’abbé Boisot. Remarquons toutefois que ce legs s’accompagnait aussi de l’ouverture d’une bibliothèque publique. Le développement des ventes publiques au XVIIIe siècle allant de pair avec la publication de catalogues et de « guides » à l’usage du collectionneur, la multiplication des écoles de dessin et des académies, comme le discours de l’Encyclopédie, ouvraient la voie à la création de musées dans différents pays européens, et à un projet de musée du Louvre porté par le comte d’Angiviller sous le règne de Louis XVI. La tradition antiquaire, les découvertes d’Herculanum et de Pompéi ne pouvaient que conforter ce mouvement.

La Révolution française

La Révolution française devait marquer l’arrêt de ces initiatives. C’est à elle, et au siècle qui suivit, qu’est consacré le cœur de l’ouvrage. De par ses travaux antérieurs, nul n’était mieux placé que Dominique Poulot pour traiter de ce moment essentiel. Confiscations, musée de l’an II, musée des monuments français, muséums des provinces, « conquêtes artistiques » en pays étrangers destinées à enrichir un « Louvre européen »... concoururent à ce que l’auteur dénomme « l’invention patrimoniale de la Révolution. »

Les restitutions de la Restauration eurent pour conséquence la création de musées nationaux partout en Europe, illustration parmi d’autres de l’éveil des nationalités. L’auteur nous brosse alors un tableau des différentes créations, sans oublier le Nouveau Monde et l’ouverture en 1858 de la Smithsonian Institution de Washington. Créée par le legs d’un Anglais, elle marquait la naissance d’un complexe muséal qui est aujourd’hui encore l’un des plus divers et vivants du monde. L’Amérique innovait aussi en créant, en 1872, le parc de Yellowstone, « inventant » ainsi le concept de patrimoine naturel.

Un chapitre entier de cette partie centrale est consacré à la naissance et au développement des musées français, à l’ancrage local hautement revendiqué. On y relèvera l’attribution en 1887 d’un statut pour les musées, à l’égal des bibliothèques, dont l’une des conséquences fut la création d’une inspection. On soulignera aussi la fièvre de constructions, souvent menées en parallèle à celles des bibliothèques publiques, dans des bâtiments voisins, voire mixtes (comme à Grenoble). Ce mouvement se double de celui de l’invention du « monument historique », pour lequel la monarchie de Juillet constitue, comme pour les bibliothèques, une étape primordiale, et la multiplication des sociétés savantes un instrument tout aussi essentiel. C’est aussi le temps de l’organisation d’une administration, et des premières « restaurations ». Le cas français est étudié en parallèle aux situations allemande et britannique (1894 voit la création du National Trust). À la fin du siècle, partout en Europe, apparaissent des législations nationales de protection.

Le XXe siècle

La dernière partie de l’ouvrage porte sur la période la plus récente. Un chapitre intitulé « De la patrie-patrimoine à sa contestation (1914-1970) » évoque les destructions massives opérées en Europe par les deux conflits mondiaux, par le développement des totalitarismes, et les pillages nazis. Cette époque est aussi celle du développement des musées de propagande. L’accent y est mis sur les initiatives françaises de l’entre-deux- guerres (musée de l’Homme, musée des Arts et Traditions populaires), sur les enjeux de la décolonisation, et sur l’organisation de la coopération internationale 1. Les deux derniers chapitres : « La modernisation des musées », et « Un nouveau patrimoine » évoquent brièvement des problèmes et enjeux contemporains (statuts, architecture, logiques marchandes, primat des expositions, enjeux européens, patrimoine naturel, patrimoine industriel, « patrimoine mondial » de l’Unesco...) bien connus des professionnels. En conclusion, l’auteur s’interroge sur la place respective de l’histoire et du patrimoine, et sur les enjeux d’une politique des patrimoines.

Quelques notations glissées dans ce compte rendu rappelleront que, si les bibliothèques ne sont évoquées que de façon très allusive dans cet ouvrage, leur histoire est bien proche de celle des musées. Regrettons un oubli : celui de l’existence d’un « patrimoine écrit », et un lapsus calami, page 116, qui fait de Charles Nodier le bibliothécaire de la Mazarine et non de l’Arsenal. Au-delà de son public premier, les agrégatifs, cet ouvrage devrait intéresser tous les bibliothécaires, et pas seulement ceux des collections dites « patrimoniales ». Il serait aussi à souhaiter qu’il soit lu et médité dans les bureaux des administrations culturelles nationales et territoriales.

  1.  (retour)↑  Icom (International Council of Museums) 1947 ; Iccrom (International Centre for the Study of the Preservation and Restoration of Cultural Property) 1958 ; Icomos (International Council on Monuments and Sites) 1965.