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Le Comble du bibliothécaire

Dominique Lahary

Ainsi donc l’article de Claude Poissenot suscite les passions. Mon premier mouvement est de m’étonner de cette passion, puisque les questions qu’il pose peuvent être débattues et le cas échéant critiquées par les armes de la raison et l’épreuve des faits. Mon second est de voir dans cette passion le signe qu’il touche un point sensible chez les bibliothécaires, et que ce premier mouvement, pour compréhensible qu’il soit, mérite d’être dépassé par le développement d’un débat raisonné et contradictoire.

La thèse de Claude Poissenot se donne pour ce qu’elle est : une hypothèse, fondée sur les macrostatistiques relatives aux pratiques culturelles des Français, et qui demande à être vérifiée. Elle ne peut que nous heurter de front, et sembler à première vue scandaleuse à nombre d’entre nous qui travaillons parfois depuis longtemps – avec sincérité, engagement et la conviction d’une certaine efficacité – à ouvrir les services de lecture publique au plus grand nombre et à s’adresser à toutes les couches de la population. Mais ni la sincérité des engagements professionnels ni la réalité de leur impact, qui reste à mesurer, ne sont ici en cause.

La thèse de Claude Poissenot, qu’une collègue résume brutalement ainsi, pour l’approuver d’ailleurs : « Les bibliothécaires font des bibliothèques à leur image et attirent le public qui leur ressemble », mérite d’être examinée.

Lorsque je fréquentais l’école primaire, au tournant des années 1950 et 1960, circulaient dans les cours de récréation des plaisanteries pas toujours très fines sur le thème du comble. L’une d’elle m’est revenue après la lecture de l’article de Claude Poissenot : « Quel est le comble du cycliste ? C’est de descendre de vélo pour se regarder pédaler. »

Nous ne savons pas toujours, ne voulons pas toujours nous regarder travailler, nous abstraire de notre engagement professionnel pour porter sur notre activité un regard dégrisé. J’ai parfois l’impression que plus nous fondons la lecture publique sur des principes élevés et ne souffrant aucune discussion, dans une sorte de surlégitimation de nos missions et activités, moins nous supportons ce recul.

Si nous sommes peut-être mal placés pour nous « regarder pédaler », laissons au moins les autres le faire, et considérons que tout regard extérieur, si dérangeant soit-il, n’est pas a priori scandaleux, mais au contraire bienvenu.

Prenons donc au sérieux l’hypothèse de Claude Poissenot, qui, rappelons-le, ne concerne explicitement que les masses, non les parcours individuels, qu’il nomme les « trajectoires improbables » 1, et permettons que des études de terrain en éprouvent la validité et les limites.

Novembre 2001 2

  1.  (retour)↑  Dans l’article « Pour une bibliothèque polyvalente : à propos des best-sellers en bibliothèque publique » paru dans le numéro 189, 2000, du Bulletin d’informations de l‘ABF, j’avais émis l’hypothèse que la volonté prescriptive des bibliothécaires de lecture publique n’avait qu’un impact marginal en facilitant dans des parcours individuels de lecture des rencontres inattendues. Je pensais que c’était déjà beaucoup.
  2.  (retour)↑  Ndlr : La réaction de Dominique Lahary relève, me semble-t-il, du malentendu, que la lecture des réponses à Claude Poissenot aura sans doute dissipé. Tout de même, trois questions : des « discussions passionnées » sont-elles incompatibles avec « un débat raisonné et contradictoire » ? Les bibliothécaires devraient-ils pédaler le nez dans le guidon, entre deux rangées de sociologues qui les regarderaient passer ? Tout regard extérieur, certes bienvenu, devrait-il décourager l’analyse critique ? (A.-M. B.)