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Valérie Tesnière

Le Quadrige, un siècle d'édition universitaire

1860-1968

Paris : PUF, 2001. – 491 p. ; 24 cm. - ISBN 2-13-051727-7 : 248 F – 37,80 euros

par Frédéric Saby

En publiant la monumentale Histoire de l’édition française 1, de 1983 à 1986, Henri-Jean Martin et Roger Chartier ont ouvert la voie à un profond renouvellement des études sur le livre et l’édition. Les années 1990 ont vu la publication successive de plusieurs monographies sur les éditeurs français, permettant ainsi de mieux saisir le développement d’une activité aussi fondamentale du monde intellectuel. On se souvient, pour ne prendre qu’un exemple récent, de la remarquable étude de Jean-Yves Mollier sur Louis Hachette 2. Valérie Tesnière, en publiant une importante étude sur les Presses universitaires de France (PUF), s’inscrit finalement dans ce mouvement fécond.

Un monument de l’édition française

C’est à un véritable monument de l’édition française que cet ouvrage est consacré ; un monument qui, en outre, a fait ces derniers temps, a fait parler de lui au-delà de la presse professionnelle, en raison des difficultés dans lesquelles cette vieille entreprise phare du quartier Latin s’est trouvée. Gérard Desseigne, dans Le Monde, en appelait même à un classement de la librairie générale du boulevard Saint-Michel comme « lieu de mémoire », au même titre que l’Olympia ou l’Hôtel du Nord 3.

L’origine des PUF, avant même que le nom n’apparaisse, se situe dans la deuxième moitié du XIXe siècle, dans cette époque qu’Henri-Jean Martin et Roger Chartier avaient qualifiée de « temps des éditeurs », pour reprendre le titre du troisième volume de l’Histoire de l’édition.

Le parti pris de l’auteur est original. Comme souvent lorsqu’on veut traiter une question relative à l’histoire de l’édition, l’une des principales difficultés tient aux sources. Les éditeurs sont souvent discrets et leurs archives ne laissent que difficilement apparaître l’image de leur activité. La disparition du brevet de libraire en 1871 a également pour conséquence la disparition d’une source d’archives importante pour les historiens. Dans le cas particulier des PUF, il s’ajoute une contrainte supplémentaire parce que cette maison est issue de la fusion de quatre fonds éditoriaux. Mais l’auteur a pris un autre point de vue : interroger la production éditoriale des PUF et poser la question fondamentale de la politique éditoriale vue à travers le catalogue.

La figure marquante des origines est celle de Félix Alcan. Né en 1841 dans une vieille famille de la communauté juive de Metz, il entre en 1862 à l’École normale supérieure où il noue de solides amitiés, surtout parmi les littéraires alors que lui-même avait intégré dans une section scientifique. C’est ainsi que commence à se constituer un solide réseau, avec par exemple Ernest Lavisse ou Gabriel Monod ; un peu à l’image de celui qu’avait pu constituer quelque trente ans auparavant Louis Hachette.

Les débuts d’Alcan dans l’édition se font dans une association avec Germer Baillière, véritable personnage de roman, mais dont la marque sur le métier d’éditeur est très intéressante. Il donne à l’édition scientifique tout son sens, avec en particulier des amortissements longs, compensés en grande partie par des droits d’auteur faibles. Après 1883, quand Alcan mène seul l’affaire, les méthodes qu’il utilise en sont largement inspirées. À Pierre Janet qui se plaignait à mots à peine couverts du sort fait à ses droits d’auteur pour l’édition de sa thèse, Alcan répondait : « Mon ami, les thèses, c’est comme la communion des saints. Je les accepte toutes aux mêmes conditions et je perds sur beaucoup d’entre elles ; il faut bien que je me rattrape quelquefois » (p. 140).

Le catalogue de Baillière, renforcé ensuite par Alcan, atteste bien de cette place particulière prise par cet éditeur dans le monde de l’édition scientifique et universitaire. On pourrait citer le cas des revues, dont par exemple la Revue historique fondée par Gabriel Monod, tout autant que le rôle essentiel d’Alcan dans le développement des grands débats de l’époque. Durkheim publie chez lui, mais également Gabriel de Tarde, dont l’apport à la sociologie, très différent de celui de Durkheim a largement été éclipsé, jusqu’à une époque toute récente, par l’aura de ce dernier.

Un partage des territoires

On voit ainsi se dessiner, dans le monde de l’édition française de ce tournant du XXe siècle, une sorte de partage des territoires entre les trois grands éditeurs : Hachette pour le primaire, Colin pour le secondaire et Alcan pour le supérieur.

L’affaire Dreyfus est un moment clé de cette histoire. Alcan, dès le début, se déclare convaincu de l’innocence de Dreyfus. Et Valérie Tesnière remarque, de manière très pertinente, le changement de tonalité dans les catalogues de l’éditeur en comparant ceux qui précèdent 1895 à ceux qui suivent 1905. Des auteurs comme Durkheim, qui hésitaient à rester chez Alcan, décident, après l’Affaire, de continuer à publier chez lui. On ne peut douter de l’importance d’une telle décision quand on sait la marque qu’a imprimée Durkheim sur les études sociologiques en France.

Cet engagement dans les débats importants de son temps n’empêche pas Alcan de rester particulièrement avisé sur la marche des affaires de sa maison. « L’alcanisme est [aussi] un système de mise en coupe réglée des institutions universitaires, de façon à ce que la diffusion forcément étroite laisse le moins de place possible à l’aléatoire. » (p. 145) Le système des « ouvrages recommandés par l’Instruction publique », qui permet de s’assurer la clientèle obligée des établissements d’enseignement, participe pleinement de ce système. Mais il est peu éloigné, tout compte fait, de ce qu’avait pu pratiquer quelques décennies auparavant Louis Hachette en s’assurant le débouché des manuels scolaires.

Alcan effectue également un travail essentiel, en collaboration avec ses directeurs de revue, qui repèrent les jeunes talents et leur proposent ensuite d’entrer dans le catalogue proprement dit. On accompagne ainsi véritablement le mouvement d’émancipation de l’université française.

L’après-guerre de 1914 voit des évolutions importantes. Tout d’abord parce que la génération qui a accompagné Alcan depuis le début disparaît. En outre, depuis quelques années se cristallisent des débats qui séparent les disciplines. Histoire et sociologie ne se parlent guère, ce qui se traduit, dans les catalogues, par une certaine difficulté dans le renouvellement. « L’histoire chez Alcan n’est pas terre d’accueil », nous dit Valérie Tesnière. En 1924, l’entreprise devient société anonyme, marquant ainsi l’abandon d’une forme de capitalisme familial, trait caractéristique de l’édition française, au XIXe mais également au XXe siècle.

C’est l’époque aussi où l’on réfléchit beaucoup à la question du coopératisme. L’idée est que, dans un contexte d’augmentation du nombre d’étudiants, sensible après la guerre de 1914, le monde universitaire doit prendre en main les destinées de la diffusion de son travail. L’idée est aussi que pour atteindre ce but, il faut maîtriser l’essentiel des éléments de ce que nous appelons aujourd’hui la « chaîne du livre », de l’imprimerie à la librairie.

Création d’une maison d’édition

En 1921, une maison d’édition est créée qui répond à ces ambitions et ces exigences : ce sont les Presses universitaires de France. L’originalité de cette organisation inquiète du reste les autres professions du livre et les imprimeurs protestent dès 1922, manifestant ainsi leur inquiétude de voir leur échapper une partie de leurs débouchés.

Jusqu’en 1925, la production reste modeste. Elle est très tournée vers les sciences, ainsi que vers la publication, sous forme de fascicules, de conférences et de cours. Elle s’étoffe à partir de 1925 avec le début de la publication de la monumentale Histoire générale, sous la direction de Glotz. Les décisions de publication sont prises par des comités techniques de spécialistes, sans directeur de publication unique.

Les années 1930 sont difficiles pour les éditeurs spécialisés dans l’édition du savoir. La figure de Paul Angoulvent doit ici être mise en avant, car c’est lui qui conduit le redressement de cette situation difficile en menant à bien, en septembre 1939, la fusion de quatre éditeurs scientifiques : les Presses universitaires de France, Alcan, Rieder et Leroux. D’où « le quadrige », figuré dans cette élégante marque d’éditeur que porteront désormais sur leur page de titre les ouvrages sortis des presses du nouvel éditeur ainsi constitué et qui prend le nom des Presses universitaires de France. Pour Valérie Tesnière, le choix de ce nom atteste l’option universitaire choisie – et non pas scolaire ou littéraire (comme aurait peut-être pu le permettre le catalogue de Rieder ou même celui de Leroux). Ce choix montre aussi tout le poids apporté par le catalogue d’Alcan dans cette fusion.

N’oublions pas non plus que le nom de Paul Angoulvent reste attaché à la collection Que sais-je ?, peut-être la plus célèbre des PUF. Les premiers volumes de la collection sortent en 1941, avec les caractéristiques qui en font le succès. Des caractéristiques très novatrices pour l’époque – vingt ans d’avance, souligne à juste titre Valérie Tesnière. Par exemple, demander à des auteurs universitaires de s’adresser à un public de fin d’études secondaires ou début d’études supérieures ; le petit format, jamais changé depuis l’origine et 128 pages, invariablement, à une époque où le livre de poche n’existe pas encore.

En proposant cette histoire du Quadrige, Valérie Tesnière apporte une belle pierre à l’édifice en cours de construction de la connaissance de l’édition française ; à la connaissance des mécanismes qui ont permis de passer du métier d’éditeur naissant, au XIXe siècle, à la pratique que nous connaissons aujourd’hui. Surtout, elle le propose en suivant une méthode originale qui se révèle en l’occurrence féconde : suivre et étudier l’histoire des éditeurs à travers, finalement, leur seule raison d’être, leur catalogue.

  1.  (retour)↑  Histoire de l’édition française, Paris Promodis, 1983-1986, 4 vol.
  2.  (retour)↑  Voir la recension qui en a été faite dans le BBF, 1999, t. 44, n° 6, p. 105-107.
  3.  (retour)↑  Gérard Desseigne, « La mort des PUF n’est pas fatale », Le Monde, 8 septembre 1999, p. 17.