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Littérature contemporaine en bibliothèque

sous la direction de Martine Poulain. - Paris : Éd. du Cercle de la librairie, 2001. – 174 p. ; 24 cm. – (Bibliothèques). - ISBN 2-7654-0798-3/ ISSN 0184-0886 : 236,14 F – 36 euros

par Bertrand Calenge

Si la collection « Bibliothèques », des Éditions du Cercle de la librairie, est connue pour ses manuels et synthèses bibliothéconomiques, sa directrice Martine Poulain y poursuit également une autre ambition : réconcilier les bibliothécaires avec les contenus disciplinaires.

Avec ce volume, qui veut aider les bibliothèques à mener à bien l’une de leurs missions essentielles, « la diffusion de la création littéraire contemporaine », Martine Poulain – qui a dirigé l’ouvrage – rassemble onze courtes contributions qui apportent autant de points de vue divers sur un sujet complexe.

Une définition difficile

En effet, l’expression « création littéraire contemporaine » pose question en chacun de ses termes : cerner le contemporain reste délicat, tout comme la référence à la création. La littérature elle-même est-elle définissable ? Si Martine Poulain, rendant hommage à Paul Ricœur (« Temps et récit »), insiste d’abord sur la force de la narrativité, avant de relater le soupçon qui a longtemps frappé le roman, Marie-Charlotte Delmas s’attaque à la question elle-même. Elle montre bien que la notion de littérature oscille entre un caractère narratif et un caractère de forme : ce dernier, créant la distinction entre ce qui est jugé esthétique et ce qui ne l’est pas, conduit aisément à une vision élitiste de la littérature autant qu’à une subjectivité de sa définition. Marie-Charlotte Delmas souligne aussi la fonction du péritexte dans cette définition : l’éditeur, la collection, la présentation du volume contribuent à faire dire qu’on est ou non face à une œuvre littéraire. Bref, tout en la survalorisant, les bibliothécaires ne savent pas très bien ce qu’est la littérature, dès lors qu’ils abordent la création contemporaine et quittent le rassurant consensus autour des classiques.

Ce flou relatif court d’ailleurs dans toutes les contributions du volume, et gêne quelque peu la lecture. On peut adopter le parti pris de la liste commentée d’auteurs français (Marie-Odile André, pour les romans), l’essai plus convenu de l’histoire littéraire par ses écoles (Benoît Conort, pour la poésie française), si l’on veut avoir une lecture restrictive de la création contemporaine. On peut aussi couvrir tout le domaine de l’édition littéraire au sens recouvert par son champ économique (Annie Béthery), ou penser la littérature à travers ses codages dans la classification Dewey (Madeleine Deloule). Bref, et c’était bien sûr inévitable, le champ a du mal à être circonscrit. On peut toutefois s’interroger sur les implicites : si les œuvres dites de « création » françaises bénéficient d’un traitement de faveur, la littérature en langues étrangères est surtout évoquée à travers Mary Higgins Clark, Agatha Christie ou Stephen King, dont on peut se demander si les œuvres ont besoin des bibliothèques pour connaître une diffusion soutenue.

Littérature(s)

Ceci dit, l’ouvrage apporte un très utile panorama des auteurs français peu médiatisés, en les resituant dans des écoles ou en mettant en lumière les apparentements. On saura également gré à Jacques Chevrier et à Marie-France Eymery d’avoir su montrer la richesse extraordinaire des littératures francophones, comme à Jean-Claude Utard d’avoir dressé avec son habituel talent de bibliographe le panorama des revues littéraires (françaises, pour l’essentiel). En revanche, la contribution de Colette Bergeal, qui aborde la littérature sur Internet, convainc moins. Certes le cadre des réseaux est foisonnant, mais justement l’auteur l’embrasse trop largement, et présente surtout un état général de la littérature – y compris en langues étrangères, sachons-lui en gré ! – sur le Net : tous catalogues (OCLC, Research Libraries Information Network – RLIN !), toutes bases de textes en ligne (Association des bibliophiles universels – ABU, Gallica !), etc. Or la définition initiale du volume aurait dû amener à limiter la question aux textes contemporains… donc de moins de soixante-dix ans et encore soumis au cadre réglementaire des droits d’auteur, pour suggérer un point de repère. Cela aurait permis de creuser davantage la question de l’hyperfiction (seuls 4 sites sont mentionnés), ou d’aborder la question du débat actif autour de la littérature sur Internet (avec par exemple des sites comme http://www/zazieweb.com, non cité).

Bibliothèques

La question de la sélection, du traitement, de l’exposition et de la valorisation de la littérature contemporaine en bibliothèques n’est pas oubliée. Madeleine Deloule se penche sur les états d’âme et les hésitations du bibliothécaire de lecture publique, et constate les difficultés d’élaboration de critères de sélection, comme l’impossibilité de trouver un classement idéal. On aurait aimé que soient approfondies les pistes possibles : il existe une grande variété de critères de sélection (références à un bouquet de critiques, ratios de répartition des littératures, etc.) qui pourraient être discutés l’un après l’autre. Quant au constat, en une page, de la difficulté du désherbage, sans piste de réflexion opératoire, il déçoit carrément.

Du côté de ce qu’on appelle la valorisation, les informations et les propositions sont plus claires. Thierry Ermakoff montre la richesse des animations possibles autour de la littérature contemporaine, qui dispose d’un avantage énorme : les auteurs sont pour la plupart vivants ! D’où un panorama très intéressant des accueils et résidences d’écrivains, comme des ateliers d’écriture. Et c’est peut-être dans ce chapitre (le dernier !) que l’on comprend que la littérature contemporaine c’est peut-être tout simplement l’ensemble des textes narratifs produits par des auteurs vivants, des œuvres « à suivre » en quelque sorte !

C’est en abordant la question de la littérature contemporaine dans une bibliothèque d’étude, en l’occurrence la Bibliothèque nationale de France (Christine Genin), qu’on trouve paradoxalement la plus belle réflexion bibliothéconomique du volume. Paradoxalement, parce que le théâtre favori de la littérature contemporaine se situe plutôt dans les bibliothèques publiques. Mais justement, Christine Genin pose très bien la question : comment introduire dans une bibliothèque d’étude ou de recherche des auteurs dont les œuvres ne font pas aujourd’hui l’objet d’études académiques ? Et c’est dans ce chapitre, à mon avis, que tous les bibliothécaires, y compris de lecture publique, trouveront les meilleures pistes pour réfléchir à l’alchimie que représente la mise en côtoiement d’œuvres diverses et de statuts variés, à l’équilibre impossible entre notoriété et émergence, à l’humilité nécessaire devant l’inconnue reconnaissance de la postérité.

En définitive, cet ouvrage court (174 p.) apporte une quantité d’informations, et remplira à coup sûr un rôle de formation vraiment efficace auprès des bibliothécaires. Les inégalités relevées tiennent inévitablement à la complexité fluctuante du sujet, mais l’ensemble fournit une très utile mise en perspective de la création littéraire – surtout française et francophone – et de sa place possible dans tous les types de bibliothèques dans une politique volontariste de l’offre. Reste à voir maintenant comment les publics s’approprient cette création, c’est la question qui reste en suspens.