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Passe-Partout

Banque internationale d'ornements d'imprimerie

Silvio Corsini

De nombreuses éditions publiées sous l’Ancien Régime, principalement au XVIIIe siècle, n’avouent pas leur origine réelle. Sur les pages de titre, les adresses fictives (À Londres, chez Bold Truth) ou détournées (À Amsterdam, et se vend à Paris, chez Méquignon) égarent aussi bien les chercheurs, confrontés à l’établissement de l’édition critique d’un texte, que les bibliographes et les bibliothécaires, désireux de situer correctement une édition précise dans un ensemble de publications. Lequel d’entre eux n’a pas rêvé de disposer d’indices fiables permettant l’identification des productions issues d’une officine typographique donnée ?

Les techniques relevant de la bibliographie matérielle (on parle parfois de bibliologie), basées sur un examen comparatif du matériel et des pratiques typographiques ainsi que des papiers utilisés, constituent à ce propos un outil de première importance. Utilisées déjà ponctuellement sous l’Ancien Régime par les magistrats commis à la police du livre, elles ont suscité, dans la seconde moitié du XXe siècle, un regain d’intérêt indéniable de la part des spécialistes confrontés aux mille et une supercheries des imprimeurs d’autrefois.

Internet et les ornements d’imprimerie

Les connaissances accumulées dans ce domaine sont encore très lacunaires. Dispersées dans des publications parfois difficiles à obtenir, quand elles ne sont pas restées inédites, elles sont en outre peu accessibles à la communauté des chercheurs. Les possibilités de diffusion offertes par le réseau Internet semblent ouvrir à ce sujet des perspectives séduisantes. Ainsi a-t-on vu paraître sur la toile, au tournant du nouveau millénaire, plusieurs sites consacrés au matériel ornemental des imprimeurs (fleurons, bandeaux, lettres ornées, etc.). Citons pour mémoire la base « Moriane », créée par le professeur Daniel Droixhe (université de Liège) autour des ornements liégeois du XVIIIe siècle 1, ou encore les bases « Vignette » 2, et « Fleuron » 3, que j’ai développées dans le cadre de mes recherches sur les imprimeurs lausannois, et plus largement suisses romands, au siècle des Lumières.

Une des principales difficultés rencontrées dans l’utilisation de ces bases de données est due au fait que la recherche d’un ornement précis au sein d’une collection de plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d’images, ne va pas de soi. Rien n’est plus subjectif que l’interprétation textuelle d’une image, aussi simple soit-elle ! Où l’un voit une rose, l’autre voit une pivoine… Sans parler des motifs purement décoratifs dans lesquels il est difficile de déceler un objet clairement identifiable. Expérience faite, une recherche par dimensions offre souvent des résultats plus probants, pour autant que l’algorithme de recherche utilisé soit suffisamment souple pour tenir compte d’une certaine marge d’appréciation.

C’est pour pallier cette difficulté constituée par la description textuelle des images que s’est fait jour l’idée de recourir aux progrès accomplis ces dernières années dans le domaine de la reconnaissance des formes assistée par ordinateur. Fruit d’un programme de recherche réalisé en 1996 par le laboratoire de traitement de signaux de l’École polytechnique de Lausanne, le logiciel Todai permet de retrouver un ornement précis au sein d’un ensemble de plusieurs milliers de motifs, par décomposition et comparaison mathématique des images. Todai constitue le centre névralgique du site Passe-Partout 4, banque internationale d’ornements d’imprimerie portée sur les fonts baptismaux en 1997 par Daniel Droixhe et moi-même, à l’issue d’une rencontre de travail réunissant plusieurs spécialistes européens de l’étude de l’ornementation typographique.

Alimenté à partir de bases de données locales accessibles en ligne, Passe-Partout se présente comme une sorte de métacatalogue. Sa seule ambition est de permettre la recherche d’un ornement précis au sein d’une collection d’images déjà identifiées. Cette recherche (cf. Exemples de recherche)

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Exemple de recherche dans Passe-Partout a

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Exemple de recherche dans Passe-Partout b

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Exemple de recherche dans Passe-Partout c

peut s’opérer selon deux modes, soit à l’aide du logiciel de comparaison automatisé Todai, auquel on soumet une image numérisée, soit à l’aide d’une description sémantique à partir d’une liste fixe de mots-clés. Dans un cas comme dans l’autre, il est possible de limiter la recherche en précisant un certain nombre de critères supplémentaires (cf. les 5 exemples d’ornements):

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5 exemples d’ornements

– limitation de la recherche à une base de données locale précise ;

– dimensions de l’ornement (hauteur et largeur, en mm) ;

– indication d’une signature (telle qu’elle figure sur l’ornement) ;

– indication d’une devise (telle qu’elle figure sur l’ornement) ;

– précision de la nature de l’ornement (par ex. « bois/fonte » ou « composition typographique ») ;

– précision du genre de l’ornement (par ex. « fleuron/vignette » ou « lettrine/passe-partout »).

Au moment de l’affichage des résultats, un lien actif permet de renvoyer, pour chaque ornement proposé, aux renseignements récoltés à son sujet dans la base locale qui l’a signalé dans Passe-Partout : imprimeur(s) concerné(s), occurrences dans les ouvrages traités, etc.(cf. illustration « Structure de basse »

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Structure de base

Passe-Partout fonctionne sur le principe de l’échange et de la coopération, sans but lucratif. Chacun peut librement consulter la banque d’ornements et utiliser les informations qu’il y trouve. Sa mise à jour (ajout, suppression ou modification des données) est cependant réservée aux seuls chercheurs et institutions reconnus.

L’idée de Passe-Partout est d’offrir aux centres actifs dans le domaine de l’étude des ornements une plate-forme commune tout en évitant les lourdeurs et le travail de coordination qu’aurait impliqués la création d’une base de données unique alimentée par tous les membres. Chaque équipe qui participe à Passe-Partout conserve le contrôle total de ses informations, et continue de travailler selon ses propres modalités et avec les instruments de son choix. Concrètement, chaque ornement référencé au niveau local doit être versé dans Passe-Partout, où il est indexé à l’aide d’une liste préétablie de descripteurs, et traité par le comparateur afin de calculer et stocker son identité graphique, sous la forme d’une dizaine d’équations mathématiques.

À ce jour, plus de 3 000 ornements ont été validés dans Passe-Partout. Bien qu’en l’état Passe-Partout soit d’ores et déjà à même de rendre de précieux services aux chercheurs, il conviendrait, pour en faire un outil réellement performant, que le nombre des ornements validés et les aires géographiques traitées s’accroissent de manière considérable. Des enquêtes approfondies sur des centres comme Lyon, Rouen, Avignon, par exemple, sans même parler de capitales du livre comme Paris ou Amsterdam, permettraient d’acquérir une vision bien meilleure des politiques et pratiques éditoriales sous l’Ancien Régime. Un élargissement vers les siècles précédents serait également souhaitable.

La participation à Passe-Partout

Seuls les centres de compétences disposant d’une documentation établie sous la forme de bases de données informatisées accessibles sur le réseau Internet sont susceptibles de pouvoir signaler des ornements dans Passe-Partout. Les images numérisées introduites dans Passe-Partout doivent impérativement l’être dans une définition standardisée, en l’occurrence 200 points par pouce (des définitions variables nuisent aux performances du comparateur informatique). Dans la mesure du possible, on préférera des images en niveaux de gris et en format « jpeg » (les fichiers sont plus légers, et l’affichage est donc plus rapide).

La validation dans Passe-Partout d’un ornement préalablement traité au niveau local est une opération qui prend très peu de temps, de l’ordre de deux ou trois minutes.

Les centres de recherche qui participent à Passe-Partout sont les suivants :

– Bibliothèque cantonale et universitaire-Lausanne, base Fleuron. Actuellement, Fleuron contient plus spécialement des informations sur les ornements utilisés par les imprimeurs de Suisse française, ainsi que par les principaux ateliers lyonnais et avignonnais de la seconde moitié du XVIIIe siècle. L’idée fondatrice de cette base de données était de rendre attentifs les chercheurs sur la récurrence de certains ornements, quasiment identiques, dans des ateliers différents, récurrence à mettre en opposition avec l’unicité d’autres ornements, propres à une imprimerie donnée (ou dont les variantes se distinguent aisément). Fleuron comprend plus de 2 000 images. Un projet soutenu par le Fonds national de la recherche scientifique (CNRS suisse), qui a débuté en avril 2001, permettra, sur deux ans, d’étudier et de signaler l’essentiel du matériel ornemental des imprimeurs de Suisse romande, de Berne et de Bâle entre 1730 et 1780 environ.

– Bibliothèque cantonale et universitaire-Lausanne, base Vignette. Vignette est une base de données d’ornements utilisés par les imprimeurs lausannois actifs au XVIIIe siècle. Elle vise à permettre, par la comparaison du matériel ornemental, l’attribution aux presses lausannoises (actives dans le domaine de la contrefaçon et des livres « non avouables ») d’ouvrages publiés sous des noms d’imprimeurs fictifs ou de manière anonyme. Cette base constitue la pointe visible d’une enquête approfondie sur le matériel et les pratiques typographiques des imprimeurs lausannois du siècle des Lumières : relevé des ornements, enquête sur les caractères et usages typographiques, identification des papiers utilisés, recherches bibliographiques, etc. Elle recense actuellement près de 1 500 images, qui ne représentent toutefois qu’une faible partie de la documentation accumulée, en cours de saisie informatique.

– Centre d’étude du XVIIIe siècle (UMR 5050 du CNRS) -Montpellier, base Maguelone. Le projet Maguelone a été lancé récemment par le Centre d’étude du XVIIIe siècle de l’université Paul-Valéry de Montpellier. Il vise à rendre accessibles à la communauté des chercheurs les données accumulées lors d’enquêtes bibliographiques menées dans le cadre de divers projets (La Beaumelle, Raynal, etc.), auxquels le Centre est associé. Le signalement des ornements étudiés à Montpellier dans la base Passe-Partout devrait débuter cet été.