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Organisation de la recherche en bibliothèque au Royaume-Uni

Peter Brophy

Les diverses catégories de bibliothèques et les centres de documentation du Royaume-Uni peuvent se prévaloir d’une longue tradition de recherche. Non seulement, en effet, les départements de bibliothéconomie (intitulé aujourd’hui obsolète, mais qui n’a pas entraîné la disparition de ces entités diversement rebaptisées) ont pour vocation de mener à bien des recherches de type universitaire, mais les bibliothèques de toutes catégories procèdent de leur côté à des études riches d’enseignements et qui leur valent des financements supplémentaires.

Nous examinerons ici l’éventail couvert par ces activités de recherche – en ne faisant que survoler la recherche universitaire 1 –, avant de donner des précisions sur la formation à la recherche proposée aux étudiants en bibliothéconomie.

La recherche universitaire

Tous les départements universitaires sans exception étant impliqués à des degrés divers dans la recherche, ils rivalisent entre eux pour obtenir des fonds de recherche, tant par le biais des « Exercices d’évaluation de la recherche » organisés tous les cinq ans à l’échelle du pays, qu’en sollicitant des subsides auprès des conseils pour la recherche, des milieux industriels, des fondations et autres organismes. De par sa nature, la bibliothéconomie appelle l’interdisciplinarité, ce qui amène les spécialistes des bibliothèques à travailler avec des informaticiens, des statisticiens, des sociologues, des muséologues, et bien d’autres. Le champ même de ces recherches est donc extrêmement vaste. Pour nous en tenir à quelques exemples, il couvre indifféremment la recherche d’information sous ses différents aspects, les applications technologiques, l’apport des bibliothèques sur les plans social et personnel, la bibliographie historique, la conservation des documents… L’enjeu est précisément d’arriver à faire la synthèse de ce déploiement d’activités de recherche, et plusieurs auteurs s’efforcent en conséquence de dégager une interprétation cohérente de la « nouvelle bibliothèque » qui se profile aujourd’hui (2).

Les sommes allouées par le gouvernement sur la base des Exercices d’évaluation de la recherche vont directement aux universités, qui, à leur tour, les répartissent entre leurs divers départements.

Étant donné le caractère compétitif du financement de la recherche, il est de l’intérêt des départements universitaires de recruter des chercheurs de haut niveau et d’encourager le développement des techniques de recherche au sein de leur personnel. Ces dernières années, leurs responsables ont en conséquence pris des initiatives importantes pour renforcer leurs capacités de recherche.

Par ailleurs, le service Recherche et développement de la British Library (BLRDD), devenu par la suite le Centre de recherche et d’innovation de la British Library (BLRIC), a longtemps financé l’essentiel des recherches dans ce domaine. En 1999, ce rôle a été transféré à la Commission des bibliothèques et des centres de documentation, mais la fusion de cette dernière avec la Commission des musées et des galeries d’art au sein de Re:source (le Conseil des musées, des archives et des bibliothèques, créé en avril 2000) a mis un terme à la longue et édifiante histoire de ce mode de financement spécifiquement conçu pour la recherche en bibliothéconomie. La Stratégie de recherche récemment publiée par Re:source est au mieux une déclaration d’intention annonçant que cet organisme va commanditer des enquêtes afin de préciser sa ligne de conduite en la matière – ce qui est encore loin de la recherche au vrai sens du terme et laisse mal augurer de cette source de financement pour la recherche universitaire.

La recherche fondée sur la pratique

À côté des recherches proprement universitaires, le secteur des bibliothèques et des centres de documentation tel qu’il s’est constitué au Royaume-Uni dispose d’une longue histoire en matière de recherche et de développement.

On peut en effet soutenir que certaines des innovations et des idées les plus fructueuses apparues au siècle dernier sont le fruit de recherches menées sur le terrain d’intervention des bibliothèques. Féru de littérature scientifique, S.C. Bradford a énoncé sa « loi de la dispersion », alors qu’il travaillait comme bibliothécaire au Musée scientifique de Londres (1). Le projet PEBUL (acronyme de Project for Evaluating the Benefits from University Libraries) vit le jour à l’université de Durham dans les années soixante ; bien qu’il ne soit plus d’actualité aujourd’hui, il permettait, à partir d’une technique de programmation linéaire rétrospective, d’inférer des décisions budgétaires les priorités définies par les bibliothèques (8). Dans le contexte cette fois de bibliothèque nationale, Donald Urquhart, fondateur de la Bibliothèque nationale de prêt de Boston Spa (absorbée depuis par la British Library), appliqua des modèles statistiques aux pratiques des bibliothèques pour introduire les concepts toujours utilisés aujourd’hui de « facteur de réussite » et de « disponibilité de la demande » (13).

La fin des années soixante vit la création de deux organismes qui allaient avoir une influence essentielle sur la recherche en bibliothèque. L’Unité de recherche sur la gestion des bibliothèques (LMRU), d’abord située à l’université de Cambridge, puis transférée à Loughborough (et renommée Centre de gestion des bibliothèques et des centres d’information, ou CLAIM), travaillait au sein de l’université, avec le statut d’un département à part entière, mais tout en maintenant des rapports très suivis avec le personnel des bibliothèques ; les études sur les indicateurs d’efficacité et de performance des bibliothèques sont un exemple typique des travaux entrepris à son initiative (12, 10). Parallèlement, l’Unité de recherche sur les bibliothèques (LRU), ouverte à l’université de Lancaster et installée dans les locaux mêmes de la bibliothèque universitaire, mena à bien plusieurs études importantes, d’intérêt tant local que national ou international, et systématiquement ciblées sur le travail de terrain. Citons notamment :

– le document intitulé Systems Analysis of the University Library (6) ;

– les données rassemblées sur le recoupement des collections des grandes bibliothèques du Royaume-Uni (7), qui s’avèrent des plus utiles pour l’étude de faisabilité en cours sur le catalogue collectif du Royaume-Uni ;

– le projet Library Management Game financé par l’Office d’information scientifique et technique (OSTI), qui, à partir de cas concrets tirés de la pratique, a permis d’élaborer un programme de simulation interactif destiné à l’enseignement (5).

Ces quelques exemples de travaux ayant bénéficié de financements extérieurs ne doivent pas faire oublier que beaucoup de bibliothèques s’occupent sérieusement de conduire des études susceptibles d’intéresser l’ensemble de la profession, et dont elles communiquent largement les résultats. À cet égard, il faut tout particulièrement mentionner la collection de documents de recherche éditée conjointement par les anciens Instituts d’études techniques supérieures de la ville de Londres et de Newcastle, à l’origine de la publication des Council of Polytechnic Librarians’ Working Papers.

Cette tradition de recherche fondée sur la pratique s’est poursuivie dans les années quatre-vingt-dix et perdure toujours, structurée maintenant par de grands programmes, dont le plus important est sans doute eLib, le programme pour les bibliothèques électroniques conçu à partir des recommandations éminemment convaincantes du rapport Follett (Commission des finances de l’enseignement supérieur en Angleterre, Commission des finances de l’enseignement supérieur en Écosse, Commission des finances de l’enseignement supérieur au Pays de Galles, et ministère de l’Éducation d’Irlande du Nord, 1993) (9). L’apparition du concept de « bibliothèque hybride » et l’attention qu’il a suscitée ont également été déterminantes (4). Ce travail de longue haleine permet d’expliquer que tous les documents aujourd’hui publiés sur la situation des bibliothèques du Royaume-Uni fassent abondamment référence aux effets et aux implications de la recherche (3).

La formation aux techniques de recherche

Nul ne conteste aujourd’hui au Royaume-Uni que la formation des bibliothécaires doit, entre autres, porter sur l’acquisition des techniques de recherche. La quasi-totalité des programmes d’enseignement exige donc des étudiants qu’ils effectuent une recherche personnelle, présentée sous forme de dissertation ou de rapport. Ils sont ainsi tenus de démontrer, non seulement qu’ils connaissent les méthodologies de base de la recherche sur le plan théorique, mais qu’ils sont en mesure de mettre ce savoir en pratique. Ils travaillent le plus souvent sur un problème concret qui se pose dans une bibliothèque ou un centre d’information – l’impact d’un nouveau service sur le public, par exemple, ou le bien-fondé d’une méthode d’introduction récente.

Pour mener à bien leur tâche, les étudiants doivent évidemment posséder les bases des techniques de recherche. Les programmes élaborés à cette fin s’articulent généralement autour des points suivants :

– élaboration de la question faisant l’objet de la recherche ;

– évaluation des travaux de recherche publiés ;

– rédaction d’un projet de recherche ;

– rapport de lecture ;

– stratégies de recherche ;

– recueil des données, constitution d’un échantillon et conduite d’une enquête ;

– analyse des données au moyen des outils disponibles (SPSS, entre autres 2) ;

– présentation des résultats de recherche.

Cet enseignement vise à inciter les étudiants à appliquer ces techniques à leurs études, à s’en servir pour rédiger leur rapport final et à suffisamment se familiariser avec elles pour y recourir par la suite dans leur pratique professionnelle.

Un secteur dynamique

La recherche en bibliothéconomie telle qu’elle se pratique au Royaume-Uni est aujourd’hui un secteur dynamique qui se caractérise par l’égale importance accordée à l’approche universitaire et aux études de terrain. La formation à la recherche prévue à tous les niveaux des cursus proposés aux futurs bibliothécaires permet aux étudiants d’en maîtriser au moins les techniques de base. Dans un monde en perpétuel changement, ces compétences ne peuvent que les aider à exercer utilement leur métier.