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Un nouveau type d'étudiant ?

Rôle des bibliothèques universitaires et des bibliothécaires dans la formation permanente au savoir

Christina Tovoté

« Ce n’est plus dans les amphithéâtres ou dans les salles de cours que bat le cœur de l’université, mais dans le centre de ressources documentaires. » - Peter Scott, The Guardian, 29 septembre 1998. 1

Cet article porte sur l’acquisition et l’approfondissement permanents des connaissances offerts à de nouveaux types d’étudiants et de bibliothécaires dans un nouvel environnement : le centre de ressources documentaires.

Il y est plus spécifiquement question de la manière dont les bibliothèques des nouvelles universités suédoises s’organisent pour répondre aux besoins de certaines catégories sociales (immigrés, étudiants déjà entrés dans la vie professionnelle, ou issus de familles qui, auparavant, n’avaient pas accès à l’enseignement supérieur). À cet égard, il a paru intéressant de présenter le travail engagé à l’université de Malmö en direction de ces nouvelles catégories d’étudiants autour du concept d’« alphabétisation informatique », de livrer quelques éléments de comparaison avec la situation des bibliothèques universitaires anglaises et de décrire les accords passés entre les bibliothèques universitaires et publiques des deux pays (Suède et Grande-Bretagne).

Cette réflexion s’organise à partir du postulat suivant : le rôle inédit que les bibliothèques universitaires doivent jouer par rapport à cette population d’étudiants très hétérogène impose aux bibliothécaires de ces institutions d’élargir leurs compétences et de travailler en liaison avec les autres personnels de l’université comme avec des professionnels extérieurs.

Une autre université pour une ville qui change

Inaugurée le 1er juillet 1998, l’université de Malmö est une des plus récentes de Suède. Vingt-cinq kilomètres seulement la séparent de la ville de Lund, un peu plus au nord, et de sa vénérable université, qui, avec trente-cinq mille étudiants inscrits, compte parmi les plus importantes et les plus prestigieuses du pays. L’université de Malmö a, quant à elle, été créée pour satisfaire les besoins et les exigences d’une population bien différente.

Troisième ville suédoise par le nombre d’habitants, Malmö fut pendant longtemps une cité commerciale et industrielle prospère. Depuis quelques dizaines d’années, cependant, elle vit à l’heure du déclin économique. Les usines traditionnelles qui employaient une bonne partie de ses habitants ont dû fermer à cause de leurs installations obsolètes, et seules quelques rares entreprises se sont ouvertes à la place. En conséquence, le chômage a augmenté. De plus, c’est également à Malmö que les immigrés sont les plus nombreux. La ville a donc de toute évidence besoin de nouvelles perspectives, et c’est dans ce cadre qu’on a pensé y installer une nouvelle université. En la matière, la politique du gouvernement consiste à intégrer l’enseignement supérieur au schéma d’aménagement de la région.

Au lieu de se constituer autour des départements universitaires classiques, l’université de Malmö a choisi de définir des domaines d’enseignement pluridisciplinaires. À l’automne dernier, au terme de sa première année de fonctionnement, neuf mille étudiants y étaient inscrits, chiffre qui devrait être porté à quinze mille au cours des six années à venir. L’université de Malmö a surtout pour vocation d’attirer des personnes qui, jusque-là, n’avaient jamais pensé bénéficier de l’enseignement supérieur, ou qui en ont été écartées parce qu’elles ne remplissaient pas les conditions d’admission. Ses étudiants sont, dans leur majorité, engagés dans des programmes qu’ils ont définis en fonction de leurs intérêts personnels, et travaillent individuellement ou en groupes. L’apprentissage s’appuie essentiellement sur la résolution de problèmes. Ces nouveaux groupes auront vraisemblablement besoin d’un soutien particulier.

Les programmes d’études couvrent tous les cycles, niveau de recherche inclus, ainsi que des cours de formation continue proposée à celles et ceux qui ont un emploi dans la région. Les contacts avec les milieux industriels et professionnels locaux sont jugés essentiels et les projets de partenariat vivement encouragés par les autorités de tutelle. À n’en pas douter, le succès de l’université de Malmö repose pour une bonne part sur la qualité de sa bibliothèque.

Le nouveau rôle de la bibliothèque universitaire

Pour les responsables de cette université d’un nouveau genre, la bibliothèque doit témoigner de l’ouverture de l’université sur le monde, et elle est donc essentielle à la vie du campus. Ils la conçoivent comme un lieu de rencontres et de débats, un lien qui rattache l’université à la ville et à l’ensemble de ses habitants. « La bibliothèque, plaque tournante du système d’information de l’université » : ainsi s’intitule le chapitre décrivant le rôle de la bibliothèque et du centre de ressources documentaires de l’université de Malmö. Il y est notamment affirmé : « La bibliothèque a la double mission d’être un réservoir de connaissances pour l’ensemble des disciplines et un lieu de rencontres pour l’échange social. […] Afin de mieux tirer parti des possibilités offertes par les nouvelles technologies de l’information, il importe tout particulièrement de [lui] attribuer le rôle et les compétences esquissées par la commission de programmation » (4).

Ce rapport fut suivi de la publication d’un appel d’offres architectural pour la construction du nouveau centre de ressources documentaires. « Les objectifs globaux poursuivis par l’université de Malmö ont une importance cruciale pour la conception des espaces de la bibliothèque. Dotée d’une mission centrale au sein de l’université, la bibliothèque doit servir de centre de ressources documentaires et d’enseignement accessible à l’ensemble des étudiants et des personnels universitaires. Au cœur du système d’information de l’université, la bibliothèque assurera également, en coopération avec la bibliothèque municipale de la ville de Malmö, la liaison avec les réseaux régionaux, nationaux et mondiaux » (7).

Le centre de ressources documentaires

Qu’entend-on au juste par centre de ressources documentaires (Learning Resource Centre) pour reprendre le terme en usage au Royaume-Uni ?

L’un des modèles de la bibliothèque de l’université de Malmö se trouve en Angleterre. Il s’agit du Centre Adsetts, de l’université Sheffield Hallam, très admiré ici pour son atmosphère, son côté novateur et son efficacité. Il regroupe une bibliothèque, des services informatiques et de production audiovisuelle, ainsi que l’Institut d’études et d’enseignement de l’université. Ce centre, dont l’organisation a d’ailleurs inspiré d’autres universités anglaises (elle a ainsi été reprise pour la conception des nouveaux locaux de la bibliothèque de la Metropolitan University de Leeds), fut à plusieurs reprises visité par des groupes de Malmö et d’autres villes suédoises ; les renseignements et les conseils prodigués par ses responsables nous sont infiniment précieux (3).

Le rapport « Studenternas bibliotek » (La bibliothèque des étudiants) expose comme suit le nouveau rôle attribué à la bibliothèque universitaire. « Dans un modèle de cursus universitaire plus personnalisé et laissant plus de place à l’initiative individuelle, la capacité des étudiants à se servir de l’information participe de façon cruciale à la qualité de l’enseignement. Ces compétences informelles sont essentielles à l’acquisition permanente des connaissances. Il convient, pour cette raison, de former les étudiants à la recherche documentaire et à l’utilisation de la bibliothèque de façon beaucoup plus complète, selon des modalités plus clairement définies et mieux intégrées aux programmes d’enseignement universitaires » (9).

Le centre de ressources documentaires est organisé dans la perspective des usagers. Couplé avec le service informatique, il est équipé d’installations fonctionnelles aussi bien destinées à la recherche documentaire qu’aux activités d’enseignement et d’étude, à l’organisation de groupes de discussion, à la production et à la présentation de textes (imprimantes, photocopieuses, scanners). Cette exigence de qualité rend le personnel très demandeur de formations à même de développer ses compétences et le savoir acquis « sur le tas ».

Un métier de plus en plus exigeant

« Conan le bibliothécaire ? Non, il n’a pas le bon profil. Dans l’imagerie populaire, les bibliothécaires ne font pas partie des héros qui tentent de conquérir de nouveaux territoires. Mais pour soumettre le territoire propre à l’Internet, les plus qualifiés sont bel et bien les bibliothécaires, et non les cow-boys. L’Internet se constitue d’information, et nul ne sait mieux organiser l’information que les bibliothécaires, eux qui se penchent sur la question depuis des millénaires » (8).

À ce rôle classique qui consiste à recueillir l’information, à l’organiser et à la distribuer, les bibliothécaires d’aujourd’hui et de demain doivent ajouter les talents de pédagogue. Les bibliothécaires de la Metropolitan University de Leeds estiment qu’ils ont, à cet égard, des fonctions de « tuteurs » ; ceux de la bibliothèque municipale de la même ville se considèrent comme des « formateurs ». En Suède, un timide changement s’opère dans les formations en bibliothéconomie et sciences de l’information. Ce n’est que récemment qu’ont été mis en place des cours de pédagogie et de développement des compétences, également proposés via les réseaux numériques, aux bibliothécaires ne pouvant y assister physiquement. Aux États-Unis, l’Association des bibliothèques universitaires et de recherche a lancé « Immersion ‘99 », une université d’été conçue à l’intention des bibliothécaires qui entament leur carrière et de ceux qui n’ont aucune expérience de l’enseignement. L’idée devrait être reprise par les Pays nordiques, en association avec les bibliothèques universitaires anglaises (10).

« Les bibliothécaires récemment diplômés possèdent quantité de compétences nouvelles, affirme Britta Heyworth, de la bibliothèque municipale de la ville de Leeds. Depuis quelque temps déjà, les cours dispensés dans les écoles de bibliothéconomie sont adaptés en conséquence. Les choses évoluent avec l’arrivée de ce personnel doté de qualifications jusque-là inconnues. De plus, nous sommes nombreux à compléter notre formation, en suivant les cours qui nous sont proposés et en prenant sur notre temps. »

Le projet de formation des usagers de l’université de Malmö

Qui est ce nouveau type d’étudiant et pourquoi doit-on le qualifier d’« initié en recherche d’information » ?

Selon l’ALA, l’Association des bibliothécaires américains, quelqu’un d’« expérimenté en recherche d’information » doit être capable de trouver, d’évaluer, de traiter et d’utiliser l’information (10).

À cet égard, il est de la responsabilité des bibliothèques d’apprendre aux nouvelles catégories d’étudiants à acquérir cette maîtrise et à combler ainsi l’écart qui les sépare des étudiants traditionnels, mieux familiarisés avec la société de l’information. C’est précisément à l’intention de ces nouvelles catégories d’étudiants qu’a été conçu le projet actuellement à l’étude à l’université de Malmö et soutenu par le BIBSAM (Département de la Bibliothèque royale chargé de la planification et de la coopération). Ce projet a pour objectif la formation d’usagers qui n’ont pas d’expérience en bibliothèque.

L’université de Malmö a pour vocation d’attirer un très large public d’étudiants, composé notamment d’immigrés, d’adultes n’ayant jamais suivi d’études supérieures, d’employés de petites et moyennes entreprises désireux de parfaire et de compléter leurs compétences professionnelles. Apprendre à ces divers groupes à chercher l’information qui leur est nécessaire fait partie des tâches qui incombent désormais à la bibliothèque. Cela suppose bien sûr un personnel qualifié et des méthodes d’enseignement adaptées, élaborées en l’occurrence avec l’aide du corps enseignant de l’université.

Ce projet a pour but de permettre aux participants d’acquérir des connaissances suffisantes pour maîtriser la recherche documentaire. Il implique que les conseillers et les enseignants mobilisés pour sa réalisation mettent au point des méthodes à même d’assurer, dans l’immédiat et à l’avenir, cette formation des usagers de bibliothèque, et qu’ils développent leurs propres connaissances et compétences pédagogiques.

Le contenu de cette formation consistait en séminaires de méthodologie organisés à l’intention du personnel de bibliothèque et des formateurs sur les pratiques pédagogiques à adopter vis-à-vis d’usagers et d’étudiants adultes peu au fait des techniques de recherche documentaire. Ces séminaires, ouverts à toute personne intéressée, étaient suivis d’une formation pratique à la recherche documentaire des étudiants concernés, qui a permis de mettre en application cette partie théorique.

Le premier volet du projet fut mené à bien avec le concours du service de formation des enseignants de l’université, qui mit à notre disposition des animateurs de séminaire dotés des compétences nécessaires.

Le second volet a bénéficié d’une aide importante sur le plan de l’encadrement des équipes. Des étudiants en bibliothéconomie de l’université de Lund ont participé à ce programme, à côté d’informaticiens sollicités en tant que conseils.

La bibliothèque municipale de Malmö était également impliquée dans le projet.

Partenariat entre bibliothèques universitaires et bibliothèques publiques

Les différences entre bibliothèques universitaires et bibliothèques publiques ont aujourd’hui tendance à s’estomper. Si, en Suède, les unes et les autres n’ont pas les mêmes autorités de tutelle et ne sont pas financées avec les mêmes impôts, la composition de leurs publics devient de plus en plus homogène : des gens de tous âges, désireux de compléter en permanence leurs connaissances. L’augmentation du nombre des programmes d’enseignement à distance assurés par les universités a pour corollaire le fait que les étudiants, par exemple, poursuivent leurs études en même temps qu’une carrière. Ils viennent parfois à l’université pour les partiels, ou pour assister à des cours, mais c’est essentiellement chez eux ou dans la bibliothèque locale qu’ils se consacrent à leurs études. Même s’ils possèdent un ordinateur personnel, ils ont néanmoins besoin d’assistance et de conseils pour la recherche documentaire, et de calme pour travailler. À cet égard, il est sans doute très important pour eux de pouvoir rencontrer d’autres personnes dans la même situation.

Autant le personnel des bibliothèques universitaires considère que les fonctions de tutorat et d’enseignement font désormais partie de son quotidien, autant cette tâche est nouvelle pour le personnel des bibliothèques publiques. Les formations qui lui sont proposées sont adaptées aux demandes des usagers inscrits dans ces établissements. Ce que nous avons coutume, en Suède, d’appeler « troisième mission » signifie que les bibliothèques universitaires sont ouvertes au grand public et doivent satisfaire l’envie des individus de suivre les cours qu’elles organisent. À l’heure actuelle, ces personnes sont renvoyées sur les bibliothèques municipales, mais dans un avenir proche nous serons tenus de les accueillir à côté des étudiants qui constituent notre principal public. Certaines bibliothèques universitaires vendent également leurs cours à des sociétés privées ou des institutions extérieures à l’université.

Un des atouts des bibliothèques municipales réside dans leur réputation d’établissements conviviaux tournés vers les préoccupations de la population qu’ils desservent. Les catégories sociales jusqu’alors exclues de l’enseignement supérieur hésitent moins à les fréquenter. Dans cette situation, une des options qui s’offrent à nous consiste à passer des accords entre bibliothèques universitaires et publiques, et à proposer des formations communes, ouvertes à tous ou nécessitant une inscription, avec des équipes mixtes d’enseignants. C’est là un des nombreux domaines où nous pouvons collaborer afin d’assurer la demande d’acquisition permanente des connaissances qui s’exprime à tous les niveaux de la population.

Au sein de l’Association des bibliothécaires suédois, une commission a été constituée autour des thèmes « Bildning, Utbildning, Forskning », en gros l’enseignement et la recherche, mais avec cette nuance introduite par le mot bildning qui désigne le savoir informel acquis grâce à l’expérience.

En tant que membre de cette commission, j’ai envoyé à toutes les bibliothèques universitaires du pays un questionnaire destiné à déterminer la nature de la coopération éventuelle entre bibliothèques universitaires et publiques. Cette enquête a permis de démontrer que la plupart des bibliothèques universitaires ont effectivement passé des accords de coopération avec des bibliothèques publiques et envisagent pour la plupart de les élargir. Dans l’ensemble, ce type de coopération est jugé profitable à plusieurs égards. Une des raisons souvent citées est qu’ils permettent de proposer des services aux étudiants et aux personnes suivant les programmes d’enseignement à distance ; un autre type d’arguments concerne l’amélioration du service de prêt, la possibilité de s’entendre entre établissements pour permettre aux usagers vivant à l’écart des villes d’emprunter des ouvrages, ou pour développer les compétences du personnel ; enfin, si certains bibliothécaires invoquent les critères économiques de coût et d’efficacité, d’autres avouent craindre que le concept de « bibliothèque collective » ne porte tort à la bibliothèque publique.

À propos de la coopération entre bibliothèques publiques et universitaires, il convient ici de mentionner le projet Riding, actuellement poursuivi dans le Yorkshire, en Grande-Bretagne. Il suppose qu’à terme les usagers des deux catégories d’établissements pourront consulter les catalogues de toutes les bibliothèques de la région, ce qui leur donnera accès aux collections de l’ensemble de ses bibliothèques publiques et de ses neuf bibliothèques universitaires.

Britta Heyworth, responsable du projet intitulé « Lifelong Learning and the Online@Leeds » à la bibliothèque municipale de Leeds, croit fermement pour sa part à l’efficacité des accords passés sur le plan régional entre les établissements scolaires, les universités, les bibliothèques, les maisons de jeunes, les crèches, les conseils municipaux, les centres sportifs, les musées, les associations de bénévoles, etc. À partir du moment où tout le monde travaille ensemble, il devient possible de toucher la quasi-totalité de la population, explique-t-elle.

Reste cependant à convaincre ceux qui, en particulier au sein du système éducatif, estiment que le cadre traditionnel de l’école, du lycée ou de l’université est le lieu privilégié de l’enseignement. Cette idée a la vie dure. Toutefois, le gouvernement britannique vient enfin de réaliser que les bibliothèques ont à cet égard un rôle clé à jouer, et, dorénavant, pour bénéficier de crédits supplémentaires, les établissements scolaires devront apporter la preuve qu’ils travaillent main dans la main avec les bibliothèques publiques (1).

Problèmes et possibilités

Le suivi du projet décrit ci-dessus n’est pas sans soulever quantité de questions. Faudra-t-il continuer à procéder ainsi à l’avenir ? Disposerons-nous des ressources nécessaires ? Comment nous y prendrons-nous ?

Pour ma part, je pense qu’il faut poursuivre dans cette voie. Les différentes catégories d’étudiants engagés dans l’acquisition permanente des connaissances, et dont nous sommes en partie responsables, vont devenir de plus en plus exigeantes. Les bibliothèques des universités ayant explicitement pour mission de toucher ces étudiants « atypiques » doivent tout particulièrement continuer à appliquer cette démarche pédagogique. Il convient par ailleurs d’effectuer sur ces questions des recherches beaucoup plus approfondies et importantes que celles qui leur sont aujourd’hui consacrées, et de prévoir une évaluation précise des programmes d’enseignement, afin de pouvoir mieux juger leurs résultats et rectifier en conséquence la conception pédagogique d’ensemble.

Il est vraisemblable que les étudiants de demain se seront familiarisés avec l’usage de l’ordinateur, puisqu’un nombre de plus en plus important de foyers en seront équipés, mais cela ne veut pas dire qu’ils sauront automatiquement chercher et trouver l’information.

Une bibliothèque, universitaire surtout, est à bien des égards un lieu intimidant pour les personnes issues de familles écartées de l’enseignement supérieur. Grâce à l’organisation en petits groupes des cours de formation aux pratiques de la recherche documentaire, les étudiants se sont très vite sentis à l’aise avec le personnel, la bibliothèque et les ordinateurs. On aurait dit qu’un nouveau monde s’ouvrait devant eux. Il est également très satisfaisant de constater que ceux d’entre eux qui ont assidûment suivi l’ensemble du programme maîtrisent parfaitement les techniques de recherche documentaire. Lorsqu’ils reviennent ensuite à la bibliothèque pour leurs besoins personnels, les questions qu’il leur arrive de nous poser sont toujours pertinentes.

Ce nouveau genre d’étudiants engagés dans un nouveau modèle d’études « sur mesure » amène le personnel des bibliothèques universitaires chargé de les guider et de les assister à rencontrer des groupes très diversifiés, aux niveaux de connaissance très variés. Parce qu’ils ont parfois derrière eux une histoire difficile et traumatisante, les étudiants issus des milieux de l’immigration viennent à nous avec des demandes singulières, différentes de celles qui nous sont posées d’habitude. Ceux qui ont déjà un certain âge se montrent souvent timides et hésitent à prendre la parole ; comme il est fréquent qu’ils se sous-estiment, nous sommes amenés à travailler sur leurs motivations, à veiller qu’ils n’abandonnent pas en cours de route, et à leur apporter le soutien dont ils ont besoin jusqu’à ce qu’ils éprouvent la satisfaction de maîtriser enfin la technologie de l’information, et qu’ils ne se sentent pas dépassés par elle.

Du fait de la compétition normale en milieu universitaire, ce type de formation au maniement des outils documentaires risque d’apparaître peu rentable, surtout aux yeux d’universitaires enclins à considérer qu’il s’agit d’une goutte d’eau dans l’océan. Une des tâches les plus exigeantes qui s’impose aujourd’hui aux bibliothécaires assurant ce soutien consiste à le faire reconnaître à sa juste valeur, et à convaincre ainsi l’université que l’acquisition de ces compétences est primordiale pour tous les groupes d’étudiants concernés ; elle conditionne en effet l’utilisation des ressources documentaires de demain.

Pour parvenir à ces résultats et obtenir les budgets nécessaires avec le concours des différents départements universitaires, il est indispensable de travailler plus étroitement avec le corps enseignant, de telle sorte que cette formation particulière finisse par s’intégrer au travail qu’ils effectuent normalement et aux programmes de cours. Former quinze mille étudiants répartis en petits groupes d’étude n’est pas du domaine du possible. S’il est exclu de pouvoir toucher tout le monde de cette façon, en revanche, il est à notre portée de sélectionner des responsables et de constituer des groupes soigneusement ciblés. En d’autres termes, la solution serait de proposer des formations de tous niveaux et de passer des accords avec les bibliothèques publiques de façon à ne laisser personne de côté.

L’ignorance des bibliothécaires en matière de pédagogie pose également problème en soi, mais la difficulté n’est pas insurmontable. Une formation dans ce domaine, alliée au développement des compétences professionnelles, à la constitution d’équipes de formateurs et à l’échange des connaissances et des savoir-faire sont autant de moyens qui permettraient de la lever.

Quant aux réticences parfois manifestées par les bibliothécaires d’un certain âge, elles pourraient à l’avenir se transformer en opportunités, selon la manière dont on les envisage. De tout temps, les bibliothécaires ont su guider au moins une ou deux personnes à la fois dans les salles de lecture. Spontanément, certains préfèrent s’occuper de petits groupes, tandis que d’autres aiment parler devant un auditoire nombreux. La création d’ateliers ou de groupes de recherche serait sans doute une bonne solution pour ceux qui se sentent plus à l’aise en petit comité.

Qu’elles soient universitaires ou municipales, les bibliothèques n’ont pas, dans la société de l’information d’aujourd’hui, de mission plus importante que de motiver leur personnel en milieu ou en fin de carrière, en élargissant ses compétences et en lui offrant la possibilité de les compléter sur le lieu de travail, et de faire valoir l’urgente nécessité d’organiser des formations pédagogiques en leur sein et dans les départements des sciences de l’information.

Conclusion

Je terminerai cet article en apportant une réponse positive au postulat énoncé au départ. Nous avons affaire à de nouvelles catégories d’étudiants, engagés dans des études qu’ils mènent de façon indépendante et dont ils se sentent responsables. Dans cette situation, il est impératif de fournir aux bibliothécaires des compétences pédagogiques. Par ailleurs, la collaboration entre bibliothèques universitaires et publiques s’avère absolument essentielle si l’on veut pouvoir toucher l’ensemble de cette nouvelle population étudiante qui aspire à développer ses connaissances sur le très long terme.

  1.  (retour)↑  Traduit de l’anglais par Oristelle Bonis.