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Politik für Bibliotheken

die Bundesvereinigung Deutscher Bibliothekesverbände (BDB) im Gespräch

München : K. G. Saur, 2000. – 207 p. ; 24 cm. - ISBN 3-598-11436-2 : 56 DM / 28,63 euro

par Dominique Lahary

Ce volume de mélanges a été réuni en l’honneur du départ de Birgit Dankert de son poste de « porte-parole » (nous dirions présidente) de la BDB, l’Union fédérale des associations allemandes de bibliothèques (Bundesvereinigung Deutscher Bibliothekesverbände). Le lecteur français pourrait s’imaginer qu’un ouvrage intitulé Politique pour les bibliothèques porte essentiellement sur la définition et la mise en œuvre d’une politique en faveur des bibliothèques par les autorités constituées et en premier lieu par l’État central. Mais seul l’article d’Aloys Lenz, intitulé « Politique culturelle et bibliothèques dans le contexte fédéral », aborde le mot « politique » de ce point de vue. Encore est-ce pour rappeler l’absence de compétence de l’État fédéral en la matière et l’autonomie des Länder et des communes. L’auteur voit dans l’absence de loi sur les bibliothèques l’occasion d’une féconde émulation entre Länder et entre communes, même si certaines zones accusent un regrettable retard, comme le pourtant prospère Land de Hesse dont il présente le cas.

Si une politique est présentée au long de ce volume, c’est avant tout celle mise en œuvre par les associations professionnelles pour le développement des bibliothèques et la préservation des conditions leur permettant l’exercice de leur mission. Deux expressions reviennent avec insistance au fil des pages : berufspolitische Arbeit, qu’on pourrait traduire mot à mot par « travail professionnellement politique », et Lobbyarbeit, « travail de lobbying ».

Le lobbyarbeit

Treize des dix-neuf articles sont consacrés à la défense et à l’illustration de ce Lobbyarbeit. La situation des associations professionnelles de bibliothèque en Allemagne est complexe. D’un côté existent des associations de personnels, traditionnellement structurées en fonction du cadre statutaire, et qui maintiennent en partie la double césure entre le « service élevé » (équivalent approximatif de nos conservateurs) et les autres niveaux d’une part, entre les bibliothèques publiques et les bibliothèques « scientifiques » (nous dirions « d’étude et de recherche ») d’autre part, encore qu’un processus de fusion ait ces dernières années simplifié ce paysage. De l’autre côté, une « association des bibliothèques allemandes » (deutscher Bibliotheksverband) représente les autorités de tutelle des bibliothèques de toutes natures. Il faut ajouter à cela les subdivisions d’une partie de ces associations par Land, mais aussi une multitude de regroupements formels et informels fondés sur la discipline ou la nature de l’institution.

Dès 1969 avait été créée la Conférence des bibliothèques allemandes (deutsche Bibliothekskonferenz) en vue de fédérer ce foisonnement. Jugée insuffisante et handicapée par la règle de l’unanimité, elle s’est transformée en 1989 en Union fédérale des associations allemandes de bibliothèque (BDB), dont ce volume célèbre le dixième anniversaire.

Tous les auteurs conviennent que la BDB, « voix de toutes les bibliothèques et de tous les bibliothécaires, moteur du développement des bibliothèques, interlocuteur pour tous ceux qui s’intéressent aux bibliothèques, défenseur de tous ceux qui ont besoin des bibliothèques » a bien rempli ses missions (améliorer la représentation des bibliothèques, rendre plus efficace le travail de relations publiques, renforcer la coopération entre les associations). Mais un échec cinglant et un succès retentissant ont particulièrement marqué la dernière décennie du siècle.

L’échec, c’est la disparition en 1999 de l’Institut allemand des bibliothèques (Deutsches Bibliotheksinstitut), organisme qui était financé pour l’essentiel par les Länder et assumait une double mission d’expertise et d’entretien de services communs. N’ayant pas réussi à convaincre les décideurs de sauver l’Institut, la BDB voit à la fois confirmées et alourdies ses missions nationales de coordination et d’expertise.

Le succès, c’est ce que nos collègues nomment « l’intégration germano-allemande » (deutsch-deutsche Integration). Quelques mois après la fondation de la BDB, le mur de Berlin s’effondrait. Dès le 9 décembre 1989, une première réunion était organisée entre représentants des bibliothèques de l’Ouest et de l’Est. Suivirent à la fois une intégration des associations professionnelles et un travail auprès des autorités pour obtenir des fonds en faveur de la construction d’une bibliothéconomie moderne dans ce qu’on a rapidement appelé les « nouveaux Länder ». C’est que l’obsolescence d’un réseau dense et centralisé est apparue brutalement, brisant le mythe du « pays lecture » (Leseland). Sa modernisation s’est accompagnée d’une réduction du nombre de bibliothèques publiques, en partie remplacées par des bibliobus.

Mais la BDB, « association toit » (Dachverband) selon l’expression allemande, qu’Engelbert Plassmann compare plaisamment à l’Umbrella Organization anglo-saxonne (un toit protège toujours, tandis qu’on n’ouvre son parapluie que quand il pleut), est elle-même membre d’autres regroupements. Elle siège au sein de la Conférence allemande de littérature (deutsche Literaturkonferenz) avec des associations d’auteurs, éditeurs, libraires. Cette conférence constitue une des huit sections du Conseil allemand de la Culture (deutscher Kulturrat), qui fédère également les représentants du monde de la musique, des arts, de l’architecture, de l’audiovisuel ou de l’éducation artistique.

La coopération avec les éditeurs et libraires, regroupés dans le Börsenverein, est célébrée par Roland Ulmer, président de cet organisme qu’on peut comparer au Cercle de la librairie français. Il réaffirme le rôle commun des bibliothèques, éditeurs et libraires dans le développement de la lecture et la diffusion de la littérature, ce terme étant à comprendre au sens large d’écrits narratifs, informatifs ou scientifiques.

Un emboîtement de structures

Ce qui frappe à la lecture successive de ces textes émanant de bibliothécaires ou de représentants de leurs partenaires, c’est cet emboîtement de structures qui rassemblent des parties dont les intérêts divergent. Cette divergence est à la fois confirmée et réaffirmée, dans le même temps que la nécessité de leur conciliation sur la base d’objectifs communs. Cette résolution de divergences assumées se décline sur trois niveaux : les bibliothèques, le livre, la culture.

Gabriele Beger, dans un texte particulièrement éclairant intitulé « Droit d’auteur et bibliothèques : un conflit d’intérêts ? », illustre cette dialectique de la confrontation-conciliation dans un cadre juridique bien plus proche du contexte français que du copyright anglo-saxon. La résolution de la contradiction entre droits patrimoniaux des auteurs, mais aussi intérêts économiques des éditeurs et missions des bibliothèques, s’exprime en termes d’exceptions, mais aussi de compensation, un droit de prêt à la charge de l’État fédéral, des Länder et des communes, mais non des utilisateurs, ayant été instauré dès 1973. L’auteur présente bien évidemment les nouvelles difficultés introduites par le développement de l’information électronique, domaine dans lequel la BDB a effectué un travail commun avec ses partenaires de l’édition et de la librairie.

L’Union fédérale, qui a dû prendre en charge une réunification inattendue, semble aujourd’hui très préoccupée par le renouvellement de la donne qu’implique l’avènement de la société de l’information. Dans ce contexte, le rapprochement avec le secteur de la documentation est significatif. En 2000, la BDB a organisé à Leipzig un congrès commun avec la DGI, société allemande pour les sciences et pratiques de l’information (Deutsche Gesellschaft für Informationswissenschaft und Informationspraxis), que l’on peut comparer à l’ADBS (Association des professionnels de l’information et de la documentation) française, et ce rapprochement est sans doute appelé à s’approfondir.

L’engagement européen et international est naturellement souligné par plusieurs auteurs, notamment à propos d’EBLIDA (European Bureau of Library, Information and Documentation Associations) et de l’IFLA (International Association of Libraries Associations and Institutions). Soulignons enfin que la BDB, seule ou avec ses partenaires de la chaîne du livre, de l’information et de la culture, publie des « papiers » courts et percutants qui synthétisent ses positions sur des sujets, tels que la société de l’information, le droit d’auteur ou les mutations de la profession.

On le voit, cet ouvrage est, pour qui déchiffre la langue de Goethe, l’occasion d’une intéressante plongée dans le monde des bibliothèques allemandes. On peut aussi en tirer quelques leçons d’outre-Rhin dont il est permis de s’inspirer. Comme dans tout volume de mélanges, des sujets divers sont abordés, comme le rôle des instituts Goethe en matière de bibliothèque ou la coopération européenne entre bibliothèques nationales. L’éditeur Saur livre pour sa part une contribution sur... les mélanges.

Le présent compte rendu ne saurait mieux s’achever que sur l’évocation des deux premiers « porte-parole » de la BDB, qui donnent chacun une interview. Le directeur de la bibliothèque universitaire de Goettingen, Elmar Mittler, qui fut le premier titulaire de ce poste (1989-1994), évoque ses efforts en vue d’une unification des associations de bibliothécaires et de bibliothèques qui n’ont pu porter leurs fruits aussi loin qu’il l’aurait souhaité. Il rappelle le formidable chantier ouvert par la réunification, et souhaite en conclusion que les problèmes soulevés par les droits d’auteur dans le contexte électronique trouvent une solution convenable.

On apportera naturellement une attention particulière à Birgit Dankert, à qui sont dédiées ces pages. Très connue dans les milieux professionnels allemand, européen et international, celle qui, après avoir fait de l’action culturelle en milieu rural, dirigea dix ans durant l’école de bibliothéconomie de Hambourg, livre dans un entretien avec son successeur Georg Ruppelt un témoignage émouvant, non seulement sur son mandat à la tête de l’Union fédérale (1994-2000) mais également sur l’ensemble de sa vie professionnelle. Les moments forts vécus à l’occasion de la réunification (un « travail épuisant ») sont rappelés, ainsi que le bilan de la BDB, largement positif bien que la tâche lui paraisse inachevée (« nous sommes encore la réunion de quatre voix plutôt que l’expression d’une seule »).

Au moment de mettre fin à un parcours professionnel bien rempli dans lequel elle avoue avoir réinvesti un peu de cette « euphorie soixante-huitarde », elle exprime deux regrets que nous pouvons entendre bien au-delà de l’Allemagne : « Nous n’agissons pas assez en coordination ; à cause de notre surcharge de travail, d’un certain autisme et d’un certain esprit de concurrence nous n’osons pas assez le collectif », et « nous pensons trop peu en grandes visions ».

Voici justement trois visions ou recommandations pour le futur proche. « Le mot d’ordre local access, global information est pour les bibliothèques de l’avenir tout à fait pertinent. » « Les bibliothèques doivent demeurer des institutions culturelles. » Enfin, « les bibliothèques ne doivent en aucun cas jouer un média contre l’autre ni s’engager dans une commercialisation des documents. » Elle plaide pour le maintien du principe de solidarité entre petites et grandes bibliothèques et souhaite que des compétences telles que les connaissances littéraires et la familiarité avec les utilisateurs ne se dissolvent pas dans un profil de qualité standard des professionnels de l’information.