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Voix au chapitre

Rencontres autour de la littérature de jeunesse contemporaine

Evelyne Beauquier

« L’image ne se laisse pas immédiatement posséder. Les lectures réitérées peuvent conduire le lecteur à découvrir des choses cachées. », Christian Bruel

À la bibliothèque Abbé-Grégoire de Blois, pour la 4 e édition de « Voix au chapitre » 1, les 23 et 24 octobre 2000, le Centre régional du livre (CRL) de la Région Centre proposait deux journées de formation autour des albums sans texte et par extension, des imagiers et abécédaires.

Est-il nécessaire de le rappeler, ce rendez-vous annuel pour les libraires, enseignants et bibliothécaires s’intéresse aux livres pour enfants qui dérangent les adultes. Non par souci de provoquer, comme le souligna Marie-Pierre Rigollet, chargée de mission au CRL Centre, mais plutôt par souci de comprendre des démarches singulières d’écrivains et d’illustrateurs, de déconstruire des productions commerciales, de mieux connaître les mécanismes de lectures chez les petits comme chez les grands. Par souci également de s’attaquer justement à ce qui pose problème et avec l’objectif d’avancer dans la réflexion.

Les albums sans texte ou l’intelligence d’avant les mots

Françoise Bosquet, de la galerie L’Art à la Page, à Paris, s’est attachée à présenter plusieurs albums sans texte pour en illustrer les variantes et les richesses de l’image.

Elle se refuse à parler de livre « sans texte », trop réducteur pour ces albums et défend plutôt l’idée qu’un album sans texte n’est pas un album dont on aurait supprimé le texte, mais bien son contraire : un album ouvert sur un texte intérieur personnel et unique, propre à chaque lecteur, un cheminement d’abord intime et silencieux. Le livre n’est plus alors sans texte, il est livre d’artiste, oeuvre ouverte à des lectures plurielles...

Pour illustrer, en diapositives, ses propos, Françoise Bosquet donna à voir des albums s’adressant à des publics différents avec des techniques différentes 2 : Dans la ville, de Sara, pour la technique du papier déchiré, les cadrages, la solitude du personnage et l’interrogation poétique de l’image, pour une esthétique de la sincérité ; Bus 24, de Guy Billout, pour la technique du dessin à l’aérographe et son apport fantastique, l’impuissance du personnage face à l’action, le décalage entre le rythme de la narration et la nature de l’événement, la logique absurde ; Un jour, un chien, de Monique Martin, pour la technique du trait, le traitement du mouvement, la transparence des émotions, l’écriture graphique ; Le jour de la lessive, de Christian Bruel, pour l’absence de couleurs, pour le fil conducteur de l’histoire qui est le fil à linge, pour toutes les propositions de l’image auxquelles l’imaginaire de l’enfant réagit.

Ces rencontres sont aussi l’occasion d’accueillir à Blois une exposition d’œuvres originales d’un créateur contemporain. Cette année, l’association Les Trois ourses 3 rendait hommage – par une exposition d’originaux conçue avec l’architecte Stéphane Cochet –, à Enzo Mari, designer, plasticien et graphiste italien, auteur avec Iela Mari de L’œuf et la poule 4. Les livres, les jeux et le mobilier qu’il a créés pour les enfants, dépouillés de tout élément superflu, racontent comment Enzo Mari travaille la forme... On a là tout l’apport du design à l’édition pour la jeunesse.

Une image vaut 10000 mots

Créatrice d’images depuis son plus jeune âge, par la suite auteur d’Anima 5, fresque éditée aux éditions du Sourire qui mord, Katie Couprie s’est demandée « comment partager ses images, avec beaucoup de personnes, dans un lieu qui aurait du sens » ; sa réponse est : avec le livre.

Interrogée par Lucette Favier, formatrice en littérature de jeunesse, sur son parcours éditorial – du Sourire qui mord aux Éditions Thierry Magnier –, Katy Couprie montra brillamment comment elle s’est coulée dans un genre convenu pour finalement le détourner et l’enrichir avec Tout un monde : le monde en vrac 6. Lucette Favier souligna alors qu’utiliser l’imagier comme genre (dont L’imagier du Père Castor marque l’histoire 7), c’est aussi vouloir donner la quintessence d’un objet, une manière univoque de le représenter. À cela, Katy Couprie réagit vivement en s’interrogeant sur les images à donner aux enfants et sur la responsabilité de l’artiste. Elle s’insurgea contre ce qui est donné à voir aux enfants dans les livres ; c’est pour elle une réduction du monde, une tentative de traduire quelque chose. Pour l’auteur, il y a des images différentes et c’est avec ces images-là qu’on doit communiquer.

Ainsi, Tout un monde est né d’une longue réflexion sur l’image et la lecture de l’image. Des images qui, pour devenir livre, s’écrivent, avant, pendant et après. Elles sont baptisées, dotées d’indications techniques ; dans le livre même, il y a des images en « train de se faire » ; l’auteur souhaite montrer que les images sont manipulées, et insiste sur leur fabrication. Images qui peuvent être gravure, eau forte, bois gravé, photographie, installation éphémère, pastels secs, infographies. Le livre, pour elle, est le seul endroit pour revenir sur une image et montrer à quelqu’un d’autre ; le seul qui offre de la contemplation librement.

Tout un monde, c’est aussi l’idée d’un inventaire pour faire le tour du monde. C’est un inventaire croisé (Katy Couprie et Antonin Louchard) non exhaustif, un livre de contextes des auteurs : celui du temps de réalisation, des lieux, des images, des personnes, du quotidien de chacun, de la position de création dans les souvenirs conservés. Le texte est absent, car le sujet est la lecture de l’image : liberté de lire de gauche à droite ou de droite à gauche, d’entrer ou de sortir selon une déambulation, la capacité de concentration de chacun.

La représentation du monde

Inviter Baptiste-Marrey 8 aux rencontres autour de la littérature de jeunesse était audacieux, sauf si l’on considère que l’album sans texte créé par des illustrateurs relève aussi du monde de l’art, de la narration, et pas seulement du monde de l’enfance.

Passionnant et passionné, Baptiste-Marrey démontra que la peinture inspire le romancier et que les rapports de l’artiste avec le visible ou avec le pouvoir sont de beaux sujets de roman ; le romancier et le peintre travaillent à partir du monde réel, de souvenirs, de mémoires qui se conjuguent et s’éclairent. Mais qu’en est-il de la représentation du monde ? Qu’est-ce que l’imaginaire à travers la peinture ou le roman, face à l’histoire, et dans le rapport entre le pouvoir de l’artiste et le pouvoir politique – par exemple, Goya et la répression française en Espagne ou Velasquez, des artistes qui ont pris de la distance avec le pouvoir ?

De même, l’auteur s’interroge sur les limites de la représentation : peut-on faire une image des camps de concentration ? Ou est-ce aller vers le non-respect des événements ? Claude Lanzmann affirme qu’on ne peut représenter l’horreur, mais qu’il faut en parler, la garder en mémoire, il en est différemment pour Zoran Music.

Enfin, ce qui intéresse avant tout Baptiste-Marrey dans son oeuvre, c’est un processus par lequel un homme, une femme contre des stéréotypes représentent le monde.

Ainsi une image vaut-elle dix mille mots... lisez les images.

Ces journées de réflexion autour d’une littérature qui bouscule, qui dérange, qui émeut, qui agite, qui innove, trouveront encore matière – nous le souhaitons vivement – pour une 5 e édition en 2001.

  1.  (retour)↑  Les actes de la 3 e édition sont parus : Voix au chapitre : actes des rencontres autour de la littérature jeunesse contemporaine, octobre 1999, Vendôme, Centre régional du livre de la région Centre, 2000.
  2.  (retour)↑  Sara, Dans la ville, Paris, Éd. Épigones, 1990 (épuisé) ; Guy Billout, Bus 24, Paris, Les livres d’Harlin Quist, 1998 ; Monique Martin, Un jour, un chien, Louvain-la-Neuve, Duculot, 1982 ; Christian Bruel, Le jour de la lessive, Paris, Gallimard-Le sourire qui mord, 1987 (coll. « Plaisirs ») (épuisé).
  3.  (retour)↑  Les Trois ourses, 2 passage Rauch, 75011 Paris. L’association défend des artistes dont elle aime le travail en direction des enfants. Elle conçoit des expositions, diffuse et édite des livres. Un dernier édité incontournable : On dirait qu’il neige, de Charlip Remy.
  4.  (retour)↑  Iela et Enzo Mari, L’oeuf et la poule, Paris, L’École des loisirs, 1970 ; Iela Mari, Mange, que je te mange, Paris, L’École des loisirs, 1980 (épuisé).
  5.  (retour)↑  Katie Coupry, Anima, Paris, Le Sourire qui mord, 1991 (épuisé).
  6.  (retour)↑  Antonin Louchard, Katie Coupry, Tout un monde : le monde en vrac, Paris, Th. Magnier, 1999.
  7.  (retour)↑  L’imagier du Père Castor en français, Paris, Flammarion, 1996.
  8.  (retour)↑  Baptiste-Marrey est l’auteur d’une oeuvre importante et multiforme dont une partie montre une réelle préoccupation pour le livre : Esquisse d’un discours sur le livre, Cognac, Le Temps qu’il fait, 1986 (coll. « Bibliothèque caractéristique ») ; Éloge des librairies avant qu’elles ne meurent, Cognac, Le Temps qu’il fait, 1991 (épuisé) ; Dialogues avec les icônes, Le Perrey, Éd. du Linteau, 1999 ; Éloge des bibliothèques, Paris, CFD/Hélikon, 2000 (coll. « Médialibre »).