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Offre de lecture et d'écriture

Justifications statistiques et impensés lettrés

Bernard Pudal

L’offre de lecture et d’écriture ne cesse de s’imposer, par mille et un vecteurs, accompagnée de cris d’alarmes et d’émois. Il est inutile en ce lieu d’en rappeler les diverses modalités. Cette offre désintéressée, généreuse, a pour elle l’Académie et l’avant-garde, la droite et la gauche, les associations caritatives et le ministère de la Culture, les bibliothèques et les écoles, les journalistes et les penseurs.

Ce qui veut dire qu’elle a pour elle des présupposés si évidemment partagés qu’il ne vient à personne, sauf épisodiquement, l’idée que ces présupposés puissent être largement construits pour d’autres raisons que celles qui sont alléguées. Cette construction prend elle-même de multiples formes pleines d’enseignements. Je m’arrêterai ici sur ses mésaventures statistiques, ayant esquissé ailleurs l’analyse d’autres aspects de cette étonnante construction sociale 1.

La production statistique de l’offre

L’offre de lecture et d’écriture, comme toute politique d’intervention publique, s’arme de données statistiques visant à administrer la preuve de son bien-fondé. Il en est ainsi des enquêtes Pratiques culturelles des Français censées mesurer et différencier les grands, moyens, petits et non-lecteurs ; il en est ainsi de l’enquête internationale comparative sur la littératie 2 commanditée par l’OCDE (Office de coopération et de développement économiques), prise en charge par l’Office canadien de statistique, fondée sur un questionnaire élaboré par ITS (International Testing Service). Il est inutile d’en rappeler les « résultats », puisque ceux-ci sont largement contestés. Ces deux enquêtes ont en effet fait l’objet toutes deux de contre-enquêtes fort instructives auxquelles il convient d’accorder la plus grande publicité.

Combien de livres avez-vous lu ?

Avec les moyens du bord, Anne-Marie Chartier, Jocelyne Debayle, Marie-Paule Jachimowicz 3 ont essayé de « tester » l’imposition de problématique inhérente à la question classique : combien de livres avez-vous lu le mois dernier ? Elles remarquent à juste titre que cette question, dans son apparente simplicité, est loin d’être aussi évidente dès qu’on la questionne à son tour.

« Lorsqu’on demande à quelqu’un de déclarer combien de livres il a lu dans le mois ou le trimestre écoulé, comment interpréter les réponses ? Comment procède celui qui répond ? Fait-il une évaluation approximative ou recherche-t-il les titres des ouvrages qu’il a réellement lus ? » 4 Telles sont les questions que se posent les auteurs.

Elles remarquent tout à fait judicieusement qu’« on se trouve, avec les déclarations de lecture, devant un problème de méthode qui se pose rarement aux sociologues. En effet dans les enquêtes sociologiques qui recourent à des entretiens, on demande généralement aux personnes auprès de qui on enquête soit des informations factuelles (vérifiables), soit des jugements subjectifs (opinions, représentations, appréciations diverses) que l’on cherche à relier à différents autres paramètres. Or, dans ce cas précis, il est demandé de construire une variable “objective” (les lectures sont une réalité factuelle), mais qui n’est pas d’emblée disponible à l’informateur. Elle demande une remémoration tout à fait inhabituelle, puisque personne n’a de raison de quantifier ses propres lectures, ni en unités d’objets (combien ?), ni en temps (durée ?), ni en typologie des supports (part des magazines) » (p. 75). En dehors des effets de légitimité conduisant soit à surévaluer, soit à sous-évaluer ses lectures, la lecture présente une spécificité : si certaines pratiques sont « mémorables », nombre de pratiques sont trop banales pour l’être. C’est le cas de la lecture.

Les auteurs se donnent alors pour objet d’« étudier plus précisément comment les déclarations sont dépendantes des représentations de la lecture et des problèmes de mémorisation par une approche monographique, centrée sur les processus de déclaration à l’œuvre dans les déclarations de lecture » (p. 78-79). L’enquête sur la procédure de remémoration effectuée auprès d’étudiants fait apparaître que les répondants écartent inconsciemment une part importante de leurs lectures. Sont très peu signalés, et pour certains étudiants « oubliés systématiquement, aussi bien les livres de “distraction”comme les bandes dessinées, les romans policiers, les livres lus à autrui, comme la littérature enfantine (très présente dans la vie quotidienne des jeunes mères de famille), les livres d’usage, soit personnels (guides, livres de cuisine, livres concernant l’hygiène ou la santé), soit professionnels (tous les manuels et livres de classe) » (p. 82-83). Cette contre-enquête permet sans grande difficulté de « multiplier par deux » le nombre de livres lus en un mois (en excluant de ce décompte les livres simplement consultés ou lus en partie). Par conséquent, concluent les auteurs, « à s’en tenir aux critères habituellement adoptés, la procédure de rappel incité que nous avons employée dans notre enquête fait basculer les étudiants interrogés du statut de lecteurs moyens au statut de très gros lecteurs » (p. 85). Enfin, « si les enquêteurs avaient procédé de la même façon, les statistiques en auraient-elles été bouleversées ? Peut-être, mais la question importante n’est pas là ». Si l’on ne peut qu’apprécier la remarquable diplomatie des auteurs qui ne contestent qu’en passant les résultats statistiques, il n’en demeure pas moins que leur contre-enquête laisse pour le moins songeur.

La baguette et le béret

Deux statisticiens, Alain Blum et France Guérin-Pace, ont été chargés d’expertiser 5 l’enquête de l’OCDE sur la littératie après que « la France » a été réduite à l’état de pays « arriéré » par les résultats de l’enquête.

Menée au total dans 20 pays, auprès de milliers de personnes interrogées sur la base d’un long questionnaire élaboré à partir de documents couramment utilisés (notices de médicaments, horaires de bus, modes d’emplois, articles de presse, etc.), l’enquête (International Adult Literacy Survey), administrée par des instituts de sondages, aboutit à Statistiques Canada qui met en route ses algorithmes statistiques pour calculer la répartition de la population en niveaux de compétences.

La France arrive avant-dernière, juste avant la Pologne, avec un taux de 40 % d’illettrés… Plus grave encore, trois quarts des Français « ne seraient pas capables d’effectuer les tâches courantes de la vie quotidienne, comme lire un journal, écrire une lettre, comprendre un texte court, une fiche de paie, etc. Et près de 50 % des Américains, 40 % des Hollandais, 28 % des Suédois ».

Personne n’est étonné aux États-Unis… la France vue de loin, le béret et la baguette… La contre-enquête des deux statisticiens français conduit progressivement le lecteur à prendre la mesure du fait que toutes les étapes de l’enquête ont comporté des failles : la conception du questionnaire, la traduction, la passation des tests, l’analyse des données collectées. Ils concluent que « le classement des pays, selon la répartition des niveaux, est une supercherie » (p. 121).

Ils n’en restent pas là. Il faut en effet s’interroger sur les origines de ces « erreurs » systématiques. Les auteurs retracent alors l’histoire des mesures d’intelligence depuis 1869, où Sir Francis Galton (1822-1911) publie Hereditary Genius. C’est toute l’histoire du Darwinisme social qui apparaît en arrière-plan. Blum et Pace suivent cette histoire jusqu’à nos jours, histoire qui oppose chez les psychométriciens les héréditaristes aux environnementalistes, histoire marquée par des best-sellers périodiques, à prétention scientifique, visant à démontrer le caractère « inné » de l’intelligence, histoire marquée aussi par l’élaboration de tests de plus en plus sophistiqués visant à mesurer cette « intelligence ».L’enquête de l’OCDE leur apparaît comme un avatar de cette histoire.

Une demande inventée ?

Ces deux contre-enquêtes ont en commun de mettre radicalement en cause les procédures statistiques non seulement quant aux résultats auxquels elles aboutissent, mais aussi quant aux présupposés idéologiques qui président inconsciemment à l’élaboration des tests ou questions.

Dans les deux cas analysés, les impensés qui sont au principe des enquêtes révèlent une vision du monde social marquée par un « racisme de l’intelligence » 6 pour le moins préoccupant. La question sur la lecture de l’enquête Pratiques culturelles des Français impose implicitement un seul type de lecture légitime, celui des livres d’auteurs mémorables, lus in extenso et culturellement reconnus. L’enquête sur la littératie semble habitée par une histoire que travaillent les fantasmes d’élites lettrées fort occupées à déplorer sans cesse « l’inculture des masses ».Tout se passe comme si l’offre de lecture et d’écriture avait non seulement besoin d’inventer, au moins pour une part statistiquement non négligeable, la demande, mais aussi de la justifier en décrivant les populations visées sous un jour apocalyptique. Une telle situation n’a en réalité rien pour surprendre. Elle attire l’attention sur la demande inhérente à l’offre, la seule peut-être qui soit ici réellement attestée. Ce sont les offreurs qui demandent qu’on prenne en considération leur offre en s’inventant une demande qui n’en demande pas tant… si l’on ose dire.

Mais le plus grave, on l’aura compris, ne réside peut-être pas tant dans cette invention que dans les attendus ou les sous-entendus qu’elle véhicule. Qu’il soit légitime d’offrir la culture légitime et de créer les conditions sociales d’accès à ces biens offerts, sans doute. Tout le problème est de savoir si l’on peut dissocier cette offre des impensés qui la structurent, et qui sont autant de mises en scènes d’écarts culturels.

À cette fin, il serait important de porter au jour, ainsi que nous y invitent les deux exemples précédemment étudiés, l’ensemble des présupposés idéologiques à l’œuvre dans les offres de lecture et d’écriture, donnant ainsi toute sa place à une histoire sociale de l’économie symbolique des processus de production et de nomination des écarts culturels, économie faite de différences et d’échanges réels, mais aussi d’écarts proclamés, simulés ou dramatisés où se jouent des représentations de soi et des stratégies habitées par toutes sortes de fantasmes sociaux 7.

  1.  (retour)↑  Cf. Bernard Pudal, « Les usages politiques de la symbolique lettrée, 1981-1995 », Lire, faire lire, sous la direction de Bernadette Seibel, Paris, Le Monde Éditions, 1995, p. 333-361 ; « Quelques remarques sur l’histoire des offres d’écriture, 1880-1997 », Les Actes de lecture, n° 61, mars 1998, p. 69-71 ; « Écritures non professionnelles et prises de parole », Les Actes de lecture, n° 69, mars 2000, p. 93-96.
  2.  (retour)↑  Littératie : « Aptitude à comprendre et à utiliser l’information écrite dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d’atteindre des buts personnels et d’étendre ses connaissances et capacités. »
  3.  (retour)↑  Anne-Marie Chartier, Jocelyne Debayle, Marie-Paule Jachimowicz, « Lectures pratiquées et lectures déclarées ; réflexions autour d’une enquête sur les lectures d’étudiants en IUFM », Les étudiants et la lecture, sous la direction d’Emmanuel Fraisse, Paris, PUF, 1993, coll. « Politiques d’aujourd’hui ».
  4.  (retour)↑  Article cité, p. 74-75.
  5.  (retour)↑  Alain Blum, France Guérin-Pace, Des chiffres et des lettres, (Des tests d’intelligence à l’évaluation du “savoir lire”, un siècle de polémiques), Paris, Fayard, 2000.
  6.  (retour)↑  L’expression est de Pierre Bourdieu, cf. Questions de sociologie, Paris, Éd. de Minuit, 1984, p. 264-268.
  7.  (retour)↑  On en trouvera maints exemples dans : Gérard Mauger, Claude Poliak, Bernard Pudal, Histoires de lecteurs, Paris, Nathan, 1999, coll. « Essais & Recherches : Série Sciences sociales. ».