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Lectures, n° 111 à 116, novembre-décembre 1999 à septembre-octobre 2000

Bruxelles : Centre de lecture publique de la Communauté française de Belgique. ISSN 0251-7388. Abt annuel (6 numéros) : 1 200 FB/ 29,75 e ; Étranger : 1 400 FB/ 34,71 e ; Prix au n° : 200 FB/ 4,96 p - Étranger : 250 FB/ 6,20 e

par Pierre-Jacques Lamblin

La revue bimestrielle Lectures, publiée par le Centre de lecture publique de la Communauté française de Belgique, est connue des lecteurs du BBF. Bernard Grelle 1 en a fait récemment une présentation dans ces colonnes et en a bien dit le caractère original et l'intérêt. Je voudrais rappeler, ici, en préambule, deux caractéristiques importantes. Lectures est une revue associative, d'un organisme chargé d'une mission de service public par la Communauté française. Lectures est donc une publication doublement militante : pour la langue française d'abord, qui n'est parlée que par moins de la moitié de la population belge, et pour la « lecture publique », vocable devenu chez nous un peu désuet - à tort - et qui ne reprend vigueur dans notre pays que quand une fièvre obsidionale saisit nos bibliothèques, comme le débat sur le droit de prêt nous en donne actuellement un exemple.

Donner une analyse de six numéros d'un périodique professionnel est un défi impossible à relever dans le cadre nécessairement limité de ces colonnes, aussi me contenterai-je de relater les quelques conclusions personnelles d'un voisin géographique et professionnel, qui n'est séparé de la Wallonie-Bruxelles que par le pointillé de la frontière, et qui a constamment à l'esprit la réalité complexe d'une monarchie constitutionnelle, état fédéral où l'on parle trois langues et où la population francophone n'est pas politiquement et économiquement la mieux lotie.

Un éclectisme de bon aloi

Chaque numéro de Lectures contient un « dossier ». Par exemple, celui du n° 111 2 est consacré aux 4es journées des nouvelles technologies de la Communauté française et celui du numéro 112 s'intitule Littérature pour ados, littérature de passage, littérature d'évasion : la littérature des 10-15 ans. Voilà un éclectisme de bon aloi : la diversité des dossiers et des articles milite de facto contre la spécialisation abusive qui nous menace et contre « une technicisation excessive de la culture professionnelle », selon les propos de Bertrand Calenge dans sa conférence introductive à ces Journées des nouvelles technologies. Nous nous posons tous des questions sur les mutations que les techniques de traitement informatisé de l'information imposent d'ores et déjà à notre métier. C'est précisément l'idée d'une certaine permanence du métier, dans ses adaptations nécessaires, que l'on retrouve dans ce dossier. Métier au sens de maîtrise d'un ensemble de savoirs et de savoir-faire nécessairement divers et mis au service du public.

Les bibliothécaires deviennent les responsables d'une nouvelle pédagogie et de nouveaux outils pédagogiques de formation et d'autoformation du public : sites Web de bibliothèques, outils de recherche avec environnement hypertexte, etc. Les réseaux de bibliothèques, avec Internet, renouvellent la notion et les modalités de la coopération, et permettent d'imaginer de nouveaux services de fourniture de documents au public. Lectures milite pour la collaboration pour la défense de l'usage collectif et de l'accès libre et gratuit à l'information face à la commercialisation des usages individuels, beaucoup plus rentables pour des éditeurs avides de cumuler toutes les redevances possibles de copie, de consultation, d'usage et de prêt.

Le style de Lectures, et particulièrement celui de ses dossiers, qui allient les exposés théoriques et pratiques dans une démarche pédagogique qui sait éviter le jargon et les dérives technicistes évitables, mériterait une étude approfondie que le temps, la place et mon ignorance en analyse linguistique m'interdisent de faire ici. Lectures est un produit associatif, le ton général est à l'évidence celui d'un groupe où tout le monde se connaît dans une aire géographique (l'ensemble Wallonie-Bruxelles) de superficie assez modeste ; mais cela n'explique pas grand-chose. La Belgique est à la fois très proche et très lointaine : elle nous est proche par la géographie et par la langue de 40 % de sa population ; elle est lointaine par une complexité linguistique, politique et administrative auprès de laquelle nos structures françaises paraîtraient presque simples. Peut-être pouvons-nous faire dans Lectures l'analyse politique d'une entreprise volontariste et conviviale de domination de cette complexité. Il est agréable d'y rencontrer des textes qui ont une démarche pédagogique de grande clarté (Atika Cohen, «  Les produits multimédias : leur complexité technique ») et des auteurs qui ont la délicieuse élégance de s'excuser d'employer un langage simplifié (Carine Doutrelepont, «  Droits d'auteur et produits multimédias »).

La littérature pour adolescents

Très différent est le dossier Littérature pour ados, littérature de passage, littérature d'évasion : la littérature des 10-15 ans du n° 112 de Lectures, qui est le produit du colloque de la section belge francophone de l'IBBY (International Board on Books for Young People) organisé en décembre 1998. La littérature pour adolescents est un sujet qui me rappelle les empoignades idéologiques d'il y a une vingtaine d'années dans les bibliothèques françaises, quand le chômage, la mort, la drogue et ... le sexe ont fait - timidement - leur apparition dans des types d'ouvrages et de collections qui avaient jusqu'alors un peu tendance à cultiver le style boy-scout et l'eau de rose. Y a t-il une littérature pour adolescents ? N'y a-t-il pas simplement de la bonne et de la mauvaise littérature ? Faut-il écrire intentionnellement pour ce public ? Si oui, la bonne littérature susceptible d'intéresser les adolescents 3 serait celle qui leur permet de retrouver l'écho de ce qu'ils sont et de ce qu'ils croient qu'ils seront, comme le dit Christian Grenier dans un article du susdit dossier. Cela dit, cet article et le dossier lui-même nous laissent un peu sur notre faim. Nous ne pouvons qu'approuver Christian Grenier quand il affirme que la littérature pour adolescents doit assumer la « dualité constructive » de faire « comprendre le monde » et « maîtriser les nouveaux inconnus », mais la place trop importante qu'il donne à l'évolution scientifique et technologique est en elle-même un peu réductrice. Il y a sans doute possibilité de produire une bonne littérature de science-fiction pour adolescents, par exemple, qui serait autre chose que de la littérature « pour adultes » moins le contenu scientifique, technique, politique ou érotique que l'on peut y trouver. Oui, mais cela existe-t-il ? Si l'on investigue autour de soi, on se rend compte que ce qui plaît souvent aux adolescents lecteurs c'est ce qui n'a pas été écrit expressément pour eux. L'évocation in fine par Grenier de la prostitution d'adolescents, de leurs « problèmes d'adultes - la maladie, la mort, la séparation », du travail des enfants-esclaves et le regret implicite que les auteurs de littérature de jeunesse ne se fassent pas assez l'écho de ces questions nous renvoient par défaut à ce problème fondamental : qu'est-ce qu'un adolescent, faut-il écrire pour lui avec l'idée préconçue d'un niveau de lecture, dès lors qu'on sait bien qu'il a en même temps des préoccupations, et des lectures, de grand enfant et de jeune adulte ? Il est significatif que les références données par Arnaud de la Croix dans le premier article sont celles de livres qui peuvent être lus par des enfants de 11-12 ans, à part celle de Perceval de Chrétien de Troyes. Quant à conseiller Perceval comme littérature d'initiation et de passage à un adolescent de l'an 2000, cela me paraît très ambitieux, pour ne pas dire plus...

Analyse et critique bibliographique

« chapelle » que l'on trouve quelquefois dans certaines de nos revues spécialisées dans la littérature pour la jeunesse.

Il est nécessaire de revenir un moment sur cette structure originale qu'est le CLPCF 4. Il s'agit d'une ASBL, association sans but lucratif, chargée de missions de service public et « subsidiée », comme on dit en français belge, par la Communauté française. Parmi ces missions celle de la formation est importante. On trouve dans le numéro 112 le calendrier-programme de l'équipe « Formations » pour le premier semestre 2000. Ce programme a une diversité séduisante : animation, promotion, gestion de la bibliothèque (illettrisme, communication institutionnelle, lecture rapide et efficace, signalisation), bibliothéconomie (catalogage des ressources électroniques, déontologie, indexation Rameau), jeunesse (notamment documentaire de jeunesse et roman pour adolescents), littérature (notamment littératures étrangères) et nouvelles technologies (Internet, moteurs de recherche). Chaque stage coûte en général de 1 500 à 3 000 francs belges (divisez par six pour avoir le prix en FF) par stagiaire, ce qui n'est pas cher.

On conviendra qu'un tel éventail de sujets, dans un seul et unique organisme de formation, est tout à fait remarquable. Ce choix donne une image humaine, diversifiée et ouverte au monde du métier de bibliothécaire ; je crois que les bibliothèques publiques de Wallonie-Bruxelles sont notoirement plus ouvertes aux littératures étrangères en général, et aux littératures et langues de l'immigration en particulier, que leurs homologues françaises. Petit mais grand pays.

L'appartenance des bibliothécaires français à la même aire linguistique que leurs collègues de la communauté française de Belgique et la grande proximité de leurs missions ne nous en incitent que d'avantage à rechercher dans Lectures ce qu'on peut y trouver de nouveau et d'original sur des points de vue et des préoccupations qui sont très proches des nôtres. À nous qui appartenons à un État-nation où l'unilinguisme - autoritairement imposé - est la norme, il faut toujours un petit effort pour nous souvenir que Lectures représente en fait le point de vue et l'actualité des bibliothèques et de la documentation de la communauté française et que ce qui se pense, se dit et se passe dans la communauté flamande n'y est pas relaté, ou alors de façon accessoire et incidente.

Certains articles nous laissent ainsi songeurs, ne serait-ce qu'au niveau de l'anecdote. Ainsi apprend-on dans la chronique Les enfants d'abord du n° 113 qu'il existe une Association des parents déficients auditifs francophones ! Vu l'intérêt évident des actions de cette association, on espère que les petits Belges sourds et malentendants néerlandophones - et n'oublions pas les germanophones - bénéficient eux aussi de quelque chose d'équivalent. Serait-ce le multilinguisme dans son quotidien laborieux et conflictuel qui y pousse ? Ou l'héritage spirituel d'Otlet et de La Fontaine ?

Les non book materials

L'attention aux objets de La documentation de la vie quotidienne contemporaine (dossier dans le même numéro) me semble plus grande en Belgique qu'en France. Comment gérer les nombreux non book materials qui échouent dans nos bibliothèques au hasard des dons et legs ou des initiatives individuelles ou furetages studieux de bibliothécaires attentifs à ne pas laisser se perdre cartes postales, imprimés publicitaires, tracts contestataires et électoraux, sous-bocks de bière et épaves d'archives familiales, pour ne prendre que ces exemples ? Pour m'être trouvé un jour face à des photos prises par un soldat ayant participé à l'ouverture et à la libération des camps de concentration nazis en 1945, dans un déballage de brocanteur, je ne peux que partager les préoccupations de Jean-François Fuëg (coordinateur de ce dossier) qui constate que l'histoire se fait aussi par la conservation d'autres objets que les livres et périodiques et qui souhaite que les objets de la banalité quotidienne, parmi lesquels les photos d'archives familiales, puissent être mieux conservés et figurent dans de futurs catalogues collectifs. Ne laissons pas les objets de la culture matérielle aux seuls collectionneurs.

Peut-on penser qu'il est plus facile d'adopter réglementairement des solutions, que nous attendons toujours dans l'hexagone, dans une communauté linguistique dont la population est à peu près égale à celle du Nord-Pas-de-Calais ? Sans doute, si l'on ne s'en tient qu'au nombre de bibliothèques concernées, mais certainement pas quand on a à l'esprit la complexité administrative belge évoquée précédemment. On apprend donc avec intérêt dans le numéro 113 que l'élagage est institué par arrêté du Gouvernement de la communauté française ! Malgré les réticences quant au bon fonctionnement du système que l'on devine chez l'auteur de l'article sur ce sujet 5, on ne peut manquer de remarquer qu'il y a là la marque d'un effort collectif et communautaire que nous ferions bien d'imiter, au niveau régional par exemple.

Quand je lis « Le bibliothécaire doit être repérable, par un badge ou par un porte-nom » dans le dossier La signalétique de la bibliothèque du numéro 115, je ne peux m'empêcher de sourire en pensant à l'anonymat refuge où je vois nombre de mes collègues bibliothécaires qui ignorent l'obligation du badge, qui semblent ne pas voir que les usagers ont quelquefois beaucoup de mal à les identifier dans des locaux peuplés et, plus encore, à se faire une idée du niveau de compétence que traduirait, en principe, l'intitulé de leurs grade et fonction. Une petite fréquentation des bibliothèques wallonnes aurait tendance à me confirmer que le bibliothécaire belge est plutôt moins anonyme que son homologue français et qu'il a une fierté du métier qui n'est pas sans rapport avec l'esprit militant déjà évoqué. Quant à la terminologie utilisée dans la signalétique et l'information, j'aurais aimé trouver dans ce dossier une réflexion théorique sur le sujet : ce n'est pas prendre l'usager pour un analphabète que de se demander ce que signifient pour lui, surtout s'il est encore novice, des termes comme périodiques, classification, documentaires, pour ne rien dire des mots cote ou récolement. Tous les métiers ont leur jargon, mais le nôtre a l'obligation d'une transparence exemplaire des mots et concepts qu'il utilise.

Dans l'ardeur mise à défendre le livre d'expression française, il y a aussi la préoccupation de survie d'une minorité linguistique, que l'on retrouve de façon un peu analogue au Québec. La recherche des modèles est toujours vaine et dans la francophonie les différences nationales, économiques, politiques et administratives rendent les comparaisons artificielles. Ainsi, quand un ministre de la Culture de la Communauté française 6 se prononce clairement contre le droit de prêt, est-il un peu rapide de s'en tenir à l'idée qu'il est moins ambigu sur le sujet que son homologue française. Pensons que si le droit de prêt est appliqué dans la communauté française, l'essentiel de son produit irait... en France ! Et lorsque le même ministre prône l'extension de l'expérience de « bibliothèques philosophiques » déjà amorcée dans sept bibliothèques publiques, l'exemplarité de l'entreprise ne doit pas nous faire oublier que la France doit être, si je ne me trompe, le seul pays d'Europe à mettre la philosophie au programme des classes terminales du secondaire et que le développement, pourtant très inégal, des centres de documentation et d'information (CDI) de nos lycées est, dans l'ensemble, plus poussé que chez nombre de nos voisins.

Une revue profondément humaniste

Pour conclure, que dire de Lectures ? Qu'il y a là quelque chose de frais et de dynamique qui emporte la sympathie et l'adhésion. À vouloir aborder tous les sujets, ses concepteurs savent bien qu'il n'est pas possible d'y atteindre le même degré de technicisation que dans des revues professionnelles comme le BBF ou d'autres. Mais quelle importance ? Lectures est une revue profondément humaniste où l'on relate des actions de bibliothèques locales dont on nous dit qu'elles ressemblent à leurs bibliothécaires, et réciproquement, et où l'on donne plus d'importance au lecteur qu'aux mérites comparés des différents formats Marc.

On a ici le produit d'une communauté où l'on entreprend avant de théoriser. On y a inventé, par exemple, la télévision locale associative et les émissions destinées aux immigrés avant tout le monde, un foulard islamique dans un collège n'y déclenche pas un scandale national et la couleur de peau d'une présentatrice du journal du soir sur la RTBF 1 7 est à l'évidence nettement plus foncée que celle de Tintin.

Abonnez-vous à Lectures 8, on y retrouve la bienveillance universaliste des créateurs belges de la CDU et du Mundaneum 9, c'est un outil modeste mais pas prosaïque, on y épargne au lecteur le discours « techno-béat » qui tend à nous faire croire que l'informatique - outil indispensable - va résoudre tous les problèmes, y compris ceux de l'accès à la lecture et à la culture. Dans la filiation spirituelle d'André Canonne, grande tête pensante de la lecture publique dont le numéro 116 commémore le dixième anniversaire de la mort, Lectures se méfie des « grands machins... [et des]...technocrates 10 » . N'est-ce pas ce que pensent beaucoup d'entre nous ?

  1.  (retour)↑  Lectures, n° 104 à 110 (année 1999), BBF, t. 45, n° 1, 2000.
  2.  (retour)↑  Lectures, n° 111, novembre-décembre 1999 et n° 112, janvier-février 2000, n° 113, mars-avril 2000, n° 114, mai-juin 2000, n° 115, juillet-août 2000 et n° 116, septembre-octobre 2000.
  3.  (retour)↑  À propos, un petit reproche amical : je crois qu'il faudrait définitivement ne plus employer des expressions du genre « ados » ou « littérature pour ados », etc., qui font vraiment paternaliste.
  4.  (retour)↑  Voir le site Web de la Communauté française : http://www.cfwb.be
  5.  (retour)↑  Jean-Pierre Rouge, « L'élagage dans les bibliothèques publiques en communauté française », Lectures, n° 114, p. 4-6.
  6.  (retour)↑  Pierre Hazette, « Discours lors de l'Installation du Conseil supérieur des bibliothèques publiques et des Comités provinciaux de coordination de la lecture publique », Lectures, n° 116, p. 9-11.
  7.  (retour)↑  La plus ancienne et la plus importante chaîne de télévision de la Communauté française.
  8.  (retour)↑  CLPCF, 44 bd Léopold II, 1080 Bruxelles.
  9.  (retour)↑  Dont il faut absolument visiter ce qui en reste et qui se trouve à Mons, 76 rue de Nimy (près du centre-ville).
  10.  (retour)↑  Jacques Burlet, « C'était un 13 août, c'était en 1990 » [à la mémoire d'André Canonne], Lectures, n° 116, p. 3.