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Henri-Jean Martin

Mise en page et mise en texte du livre français

la naissance du livre moderne (XIVe-XVIIe siècles)

avec la collab. de Jean-Marc Chatelain, Isabelle Diu, Aude Le Dividich et Laurent Pinon. - Paris : Éd. du Cercle de la librairie, 2000. – 489 p. : ill. ; 31 cm. ISBN 2-7654-0776-2 : 850 F/129,58 euro

par Yann Sordet

Le somptueux et solide ouvrage que donne aujourd’hui Henri-Jean Martin peut être accueilli comme la suite attendue, dix ans après et chez le même éditeur, de Mise en page et mise en texte du livre manuscrit, recueil de contributions pionnières qu’il avait suscitées et réunies avec Jean Vezin. La formule n’est toutefois pas exactement la même : hormis les contributions ponctuelles de quatre spécialistes (du livre illustré, du livre de zoologie, de l’écriture mathématique, d’Érasme) intégrées au corps de l’ouvrage, Henri-Jean Martin en est l’auteur principal et non simplement le directeur. Il en résulte une unité de rédaction et une architecture forte, au-delà de la multiplicité des questionnements, des éclairages particuliers et des domaines de l’histoire du livre abordés.

Dans sa recherche des racines et des raisons du livre moderne, l’auteur est du reste retourné bien en amont du livre imprimé, reprenant l’histoire des transmissions tardo-antiques des classiques latins, des mises en page universitaires aux XIIe et XIIIe siècles, de la production de luxe des manuscrits à peinture au XVe siècle. L’aisance à pratiquer des retours, à restituer l’histoire longue d’un dispositif textuel, à confronter plusieurs chronologies, n’est pas une des moindres qualités de l’ample enquête historique, philologique, esthétique et bibliographique ici conduite par celui qui est considéré comme le fondateur de l’Histoire du livre « à la française ». Le volume a de surcroît la qualité de présentation des ouvrages consacrés par le Cercle de la librairie à l’histoire du livre, de l’édition et des bibliothèques.

Les illustrations – plus de 700 –, en noir ou en couleur, sont toutes de grande qualité, à l’exception, d’autant plus flagrante, de la reproduction d’une lettre manuscrite de Descartes à Mersenne comportant des « blanc-aldins » numérotés en marge du texte (ill. 521), et qui est aussi illisible qu’un méchant fax. Le texte – et c’était la moindre des exigences pour un tel sujet – est servi par une mise en page extrêmement confortable : exposé et illustrations s’appréhendent ensemble ; rien ne vient rendre fastidieux les allers-retours nécessaires entre les commentaires et développements de l’auteur, et les images des textes dont il analyse la disposition, la mise en signes et en espaces. Rendre compte de cet ouvrage tient de la gageure étant donné à la fois la globalité de son sujet et la variété des éclairages de détail qui sont fournis. Tâchons simplement d’évoquer les orientations historiographiques et l’articulation générale de cette somme.

Le livre comme marchandise

Reprenant dès son introduction le terme retenu par Lucien Febvre et lui-même en 1957 dans L’Apparition du livre, Henri-Jean Martin rappelle que la perception du livre comme « marchandise », à la source de l’histoire de l’édition, a ouvert la voie en France à une histoire statistique, sociale et économique des métiers et des pratiques du livre, qui aurait trop longtemps négligé la question du livre tel qu’en lui-même, le message livresque et sa présentation.

Dans le même temps s’affirmait une méthode d’analyse textuelle et bibliographique, davantage représentée par la recherche anglo-saxonne, toute tournée vers les conditions d’élaboration des textes imprimés. Tandis que, avec une « visibilité » moindre pourrait-on dire, se maintenait la tradition libraire et bibliophilique, largement faite de l’accumulation de connaissances bibliographiques infiniment étendues certes, mais ponctuelles. C’est bien une synthèse de ces trois orientations qu’envisage ici un historien attentif tout à la fois et indissolublement à la structuration et à la présentation matérielle de l’objet livre, aux investissements symboliques dont, à travers ses différentes formes (littéraires, universitaires, théologiques, etc.) et dimensions (typographie, illustration, etc.), il a fait l’objet. Il s’attache dans le même temps à découvrir comment dans ces multiples mises en livre et mises en page se lisent les valeurs et les logiques d’une société. Car chez lui, l’Histoire (économique, sociale, politique, des idées) est toujours derrière le livre, l’explique et s’explique par lui. En témoignent, parmi tant d’autres exemples qui étayent cette étude, l’analyse du concours de décisions politiques qui entraîna l’adoption de la typographie romaine en France, ou encore l’examen des livres qu’a lus et manipulés le jeune Ignace de Loyola. L’auteur regrette toutefois une double limitation de son champ d’investigation, pour n’avoir pas délibérément conduit une enquête européenne et ne s’être pas davantage penché sur la reliure et l’habillage extérieur du livre : mais les incursions pratiquées sur l’un et l’autre terrain sont nombreuses et éclairantes.

En six grandes parties – 1. Les sources de la novation ; 2. Les chemins de la novation ; 3. Politique et typographie : le triomphe de la lettre romaine en France et ses conséquences ; 4. L’intervention de l’image et ses rapports avec le texte à la Renaissance ; 5. La normalisation de la prose (XVe-XVIe) ; 6. Entre imagination et raison : mises en texte baroques et classiques –, à l’intérieur desquelles de multiples éclairages sont apportés sur tels textes, telles éditions ou tels exemplaires particuliers, la réflexion de l’auteur nous conduit à la naissance du livre moderne, en cette seconde moitié du XVIIe siècle où sont acquis des dispositifs textuels et livresques qui sont encore les nôtres.

Les apports de l’étranger

Aux « sources de la novation », les apports de l’étranger à l’humanisme français : l’Italie au premier chef, où s’inventent la critique humaniste et le retour aux textes antiques, comme à rebours des découpages, des appareils et des dispositifs paginaux qui leur avaient été imposés en les dénaturant au fil de copies successives, et où s’initie une révolution graphique qui, en un siècle, de Pétrarque à Coluccio Salutati, au Poge et à Niccolo de Niccoli, voit la création de la minuscule humanistique et de l’italique ; l’Europe du Nord ensuite, où, autour des Frères de la Vie commune hollandais et de la devotio moderna, se définissent une « autre » Renaissance et une forme d’humanisme tournée vers les problèmes religieux, les Frères poursuivant avec l’imprimerie le programme assigné jusque-là aux ateliers de copistes, et publiant ouvrages religieux à caractère pratique, missels et livres liturgiques. Une des originalités des incunables néerlandais, notamment ceux produits à Deventer, tient en effet, non pas à la nouveauté des textes scolaires, mais aux innovations typographiques (foliotation, titre courant, index, alternance de corps pour texte/commentaire) qui accompagnent la publication de textes grammaticaux traditionnels (Donat, Alexandre de Villedieu). Le monde germanique quant à lui, tout en ayant fortement contribué par ses imprimeurs-libraires à l’équipement typographique de l’Europe, suit une voie propre et résiste au modèle italien en maintenant, et même en ravivant, la lettre gothique. Henri-Jean Martin montre ainsi comment la publication des Chroniques de Nuremberg (1493) contribue à imposer la typographie gothique (la lettre « Schwabacher ») comme écriture nationale allemande. Ce choix, qui est celui d’une société tout entière, sera même conforté par l’engagement personnel de Maximilien en faveur de la « Fraktur », alors même que la France, sous l’influence de la cour et du roi, adopte le romain.

Les deux principaux moteurs de la révolution textuelle que connaît alors la France sont l’humanisme et l’imprimerie (2. Les chemins de la novation). Pour définir le climat dans lequel ils s’introduisirent dans le royaume et les évolutions qu’ils déterminèrent, l’auteur interroge les documents, mais aussi les instances de production et de réception de l’écrit (l’état « culturel » en gestation, la Sorbonne de Guillaume Fichet et de Jean Heynlin), identifiant les ambitions qui expliquent la recherche de nouvelles expressions matérielles de la pensée, de nouvelles mises en texte. Une étude comparée du De Officiis de Fichet et Heynlin (1472) et de celui de Pannartz et Sweynheim révèle que l’édition française est plus lisible, distribuée en chapitres avec rubriques, disposant d’une table des divisions en tête. Les clercs français, marqués par la dialectique et la scolastique, accoutumés à consulter des manuscrits de théologie balisés et à en concevoir les divisions, entendent en effet saisir l’ordonnancement des textes antiques, alors que l’édition italienne est conçue pour des lecteurs plus habitués à lire couramment le latin classique.

Les premiers efforts de mise en page

Éclairant les innovations techniques et les bouleversements apportés par l’imprimerie, et la manière dont ils prolongent des révolutions qui ont précédé le livre imprimé, l’auteur précise l’apparition de l’impression en couleur (Gutenberg), de l’insertion de la gravure sur bois dans le livre (Albrecht Pfister à Bamberg, Ulrich Hahn à Rome, avant 1470), de la foliotation et de la pagination, de la page de titre, qui naît au XVe siècle, mais ne prend son essor qu’au siècle suivant. Derrière les premiers efforts de mise en page imprimée se devine l’enjeu d’une alternative durable : convient-il de proposer les textes anciens tels qu’en eux-mêmes, tels qu’ils semblent avoir été offerts aux yeux des contemporains de leur auteur, ou en les sectionnant pour les rendre plus accessible ?

Le cœur de l’ouvrage est consacré au triomphe de la lettre romaine en France, issu d’une rencontre singulière entre politique et typographie. À cette adoption d’un caractère qui est toujours le nôtre, sont liées les premières mises en page modernes. Choix délicat, qui supposait l’abandon par la France de son écriture nationale, la gothique de la chancellerie royale, au profit d’une écriture a la fois artificielle et allogène. Choix volontaire, inspiré par le pouvoir central et des officiers, écrivains et typographes qui lui sont organiquement liés. Révolution graphique qui sera suivie par la rénovation et l’unification de la langue. Nous touchons là encore aux influences des expéditions d’Italie sur la sensibilité française, de la découverte et du pillage des bibliothèques des Aragonais à Naples ou des Visconti-Sforza à Pavie, qui entraînent un faisceau de conséquences, de la création de la bibliothèque royale de Blois, au renouvellement des traditions littéraires, de l’activité de traduction et de la langue. Les productions plus modestes n’en sont pas pour autant oubliées, en cette époque qui voit l’apparition de l’information imprimée, et notamment des petits livrets que l’on désigne sous le nom de « plaquettes gothiques » depuis les travaux de Robert Brun et Dominique Coq (terme et bibliographies que l’auteur ne reprend curieusement pas).

À partir de 1530, après quelques résistances du gothique, le modèle typographique français s’impose devant ses prédécesseurs italiens ou rhénans, et des graveurs de caractères comme Antoine Augereau et Claude Garamond contribuent à une « nationalisation » du romain. L’italique s’affirme quant à lui comme écriture poétique. Henri-Jean Martin montre que ces révolutions, toutes dépendantes, tiennent au pouvoir d’action de petits groupes d’hommes, et qu’elles sont liées à l’ascension de la noblesse de robe : François Desmoulins, précepteur du futur François Ier, fait adopter l’écriture humanistique grâce à l’influence qu’il exerce sur Louise de Savoie ; Jacques Colin, lecteur du roi, réussit à faire accepter le caractère romain aux liseurs de textes français en faisant patronner officiellement quelques traductions de textes antiques ; Robert Estienne, typographe, lexicographe et esthète du livre, ainsi que Galliot du Pré et Geoffroy Tory, contribuent à la normalisation de la langue, démontrant que celle-ci passe par la gravure de signes diacritiques destinés à compléter les alphabets existants.

Lyon, centre typographique européen

Lyon, troisième centre typographique européen derrière Venise et Paris, participe aussi de cette évolution même si, du fait d’une clientèle et d’hommes du livre peu sensibles aux modes parisiennes, le gothique et les mises en page traditionnelles manifestent une résistance plus forte. En témoignent quelques portraits de novateurs, François Juste, l’imprimeur de Rabelais, Étienne Dolet, Jean de Tournes, éditeur littéraire disposant d’un grand talent de metteur en pages, l’un des premiers à discerner le rôle de l’italique pour la poésie, et contribuant à l’ennoblissement de la vignette gravée sur bois en faisant travailler Bernard Salomon.

Jean-Marc Chatelain et Laurent Pinon consacrent un chapitre aux genres et fonctions de l’illustration au XVIe siècle (4. L’intervention de l’image et ses rapports avec le texte à la Renaissance). Pour la première fois peut-être la question, incontournable, est abordée dans sa globalité, à travers l’évocation du contexte intellectuel et moral qui rend désormais plus positif le rôle dévolu aux images, et une typologie des fonctions que celles-ci recouvrent : instruments d’instruction, d’émotion et de mémoire, mais aussi outils de repérage et de scansion du texte, tout spécialement dans les éditions des textes en langue vulgaire, fonction qui tend à vider l’image de son contenu iconographique. On retiendra tout spécialement l’analyse des gravures archéologiques, et de la manière dont elles sont intégrées à l’appareil critique du texte, aussi bien dans l’édition des Commentaires de César donnée par Alde en 1513 que dans celle de l’Écriture sainte donnée par Robert Estienne en 1538-1540 : éclairant, précisant, illustrant, l’image peut donc se faire instrument philologique, gage de sécurité sémantique. L’étude du livre scientifique de la Renaissance que conduit Laurent Pinon insiste sur la rupture que marquent les années 1530 dans l’image scientifique, avec la publication des œuvres des « pères allemands » de la Botanique, Otto Brunfels et Fuchs (De historia stirpium, 1542).

Les progrès de la gravure sur bois se conjuguent avec un sens plus aigu de l’observation, avec le souci de représenter non pas tant l’essence d’une espèce que la réalité d’un spécimen, et avec un plus grand engagement des auteurs dans l’illustration de leurs ouvrages. Toutefois, les détournements et les récupérations des images botaniques ou zoologiques démontrent leur relative « autonomie » par rapport au texte auquel on a cru pouvoir les assigner : une pratique éditoriale généralisée pour la zoologie au XVIe siècle consiste à rentabiliser les bois gravés pour les auteurs d’histoire naturelle par la publication « dérivée » d’albums d’icônes, diffusant les représentations au-delà du cercle scientifique auquel elles furent d’abord destinées, et participant de ce fait à une certaine normalisation des représentations.

Le livre « classique »

Trois grandes familles de textes permettent ensuite de suivre l’apparition du livre « classique », mis en ordre et en chapitres (5. La normalisation de la prose, (XVe-XVIIe) : les éditions des textes bibliques, de la littérature française et des classiques. Les innovations se succèdent en effet au fil des éditions de l’Écriture, de la mise en page conjointe des différentes versions du psautier par Lefèvre d’Étaples et Henri Ier Estienne (Quincuplex psalterium, 1509), à la mise en versets des textes sacrés par Robert Estienne en 1551.

Ce système, inspiré des bibles hébraïques, établi à partir de Genève par un homme passé au calvinisme, est adopté presque aussitôt dans les bibles catholiques, complété par la présence des alinéas et des pieds de mouche. Il s’impose pour des siècles. L’analyse des entreprises similaires de structuration appliquées aux textes classiques confirme que jamais les pouvoirs de l’écrit n’ont pesé d’un tel poids dans une société humaine qu’en ce XVIe des typographes et des philologues. L’enjeu est de taille, non seulement pour la réception des classiques, mais aussi pour les littératures européennes de la Renaissance, qui tendront ainsi à se conformer aux normes et dispositifs imposés par une poignée d’imprimeurs humanistes et d’éditeurs aux modèles qu’elles s’efforcent d’égaler. Tandis que vers la fin du XVIe siècle, les entreprises de subdivision par chapitres (en tant qu’unités de pensée ou d’action) donnent naissance au système moderne de repérage et de référenciation (les capitulations de Tite-Live et de Tacite sont publiées par Gruter en 1607 et 1612), les notes achèvent de migrer depuis les lourds appendices vers les bas de page. La mutation de la prose française et sa normalisation par la mise en paragraphes est plus lente. Elle est le fait des plus grands esprits du temps : Calvin et surtout Guez de Balzac et Descartes. La voie est tracée par l’édition du Prince de Balzac donnée en 1634 par Pierre Rocollet (texte disposé en alinéas, sommaire en tête de chaque chapitre). Descartes, qui publie le Discours de la Méthode en français afin de déborder les résistances des doctes et des théologiens et de toucher le public des honnêtes gens, se devait de veiller à la présentation et à la lisibilité de son texte. Il s’inspire en effet du Prince, découpant son texte en parties et paragraphes.

Les nouveaux dispositifs de mise en page sont le signe que la vue l’emporte sur le son, comme le montre l’analyse de la production livresque dans les domaines de la cartographie et de l’algèbre. Des chorographies et cosmographies à la naissance de l’atlas et au « colbertisme géographique » appuyé sur la nouvelle Académie des sciences, les Français apprennent à se faire une vision mathématique et abstraite de l’hexagone, un espace mental où l’on se repère comme on apprend à le faire dans le livre. Aude Le Dividich livre une analyse d’une grande précision sur « la normalisation de l’écriture mathématique aux XVIe et XVIIe siècles », montrant que le développement du symbolisme algébrique est la principale contribution française à la discipline. Descartes, qui publie sa Géométrie en 1637, tient encore un rôle primordial dans cette évolution. Ce sont les mathématiciens qui, en adoptant l’écriture symbolique cartésienne, l’ont imposé, les typographes n’ayant pas eu en la matière la force d’initiative qui fut la leur dans la rénovation de l’orthographe.

Le livre de dévotion

Une dernière partie (6. Entre imagination et raison : mises en texte baroques et classiques) évoque les livres de prestige et leur frontispice, et surtout le livre de dévotion. « Quel rapport avec Dieu se déduit de sa mise en texte ? », demande Henri-Jean Martin, qui se penche sur Thérèse d’Avila après Michel de Certeau, et sur Ignace de Loyola après Roland Barthes. Leurs œuvres constituent le principal apport extérieur à la nouvelle spiritualité française. En effet, tandis que les controversistes de la réforme catholique s’appuyant essentiellement sur les pères de l’église, accumulant les références érudites et y puisant l’essentiel de leur argumentation, un courant mystique se développe, préférant l’amour comme voie d’enseignement, et diffusant une littérature spirituelle inédite dans de nouvelles mises en texte.

Parmi les ouvrages qui ont nourri la spiritualité française du XVIIe, figure l’Imitatio Christi, conçue dès les éditions incunables pour une lecture chapitre par chapitre. Les exercices spirituels de Loyola sont le prototype d’innombrables traités et manuels d’oraison caractérisés par une clarté de structuration et de mise en page. La nouvelle spiritualité pénètre vers 1580 en France, marquant le début du « siècle des saints ». Elle y forme trois courants, dont les productions livresques sont examinées : celui représenté par les Jésuites et notamment par le P. Coton, fidèle aux mises en pages dialectiques ; l’humanisme dévot inspiré par François de Sales, représenté par les PP. Binet et Richeomme, qui envisage de séduire pour convertir et n’hésite pas à renouveler les manuels de spiritualité par le recours aux formes dialoguées et à l’illustration commentée ; celui de l’école française dominée par les Capucins, l’Oratoire puis le Jansénisme.

Les efforts de mise en livre du Jansénisme apparaissent ainsi comme une des raisons qui expliquent la force avec laquelle ce courant marqua la littérature et la pensée française. C’est du côté des Jansénistes en effet qu’il convient de chercher la voie de la modernité en matière de mise en page, la rupture délibérée avec les dispositions par divisions et subdivisions chiffrées imposées par le poids de l’École et de la scolastique. En témoigne l’attention portée par Arnaud à la réception de son traité De la fréquente communion (1643), aux efforts de lisibilité qu’il met en œuvre afin que le texte ne soit pas jugé en circuit « fermé » comme le reste de la controverse théologique, entre doctes et conformément aux règles de l’École. Même clarté de présentation pour les Provinciales (1656) qui, réfutant et balayant tous les ouvrages des théologiens de la Compagnie et leurs argumentations par pro et contra inspirées par la formation scolastique, sont constituées de textes simples et incisifs, groupés en chapitres précédés d’une courte argumentation et divisés en paragraphes.

Enfin, au début du règne personnel de Louis XIV, terme de cette vaste enquête, se constituent les sources et les modèles de nouveaux styles d’illustration (la collection des vélins du roi, la publication par la gravure des bâtiments royaux) et de typographie (calligraphies de Jarry, travaux de la « commission Jaugeon » et de Grandjean). Mise au service d’une documentation précise, perdant ses pouvoirs symboliques et allégoriques, l’image a ainsi acquis une fonction documentaire qui triomphera avec L’Encyclopédie.

La multiplicité des documents examinés, des dispositifs textuels et des domaines bibliographiques abordés ne saurait nous autoriser à résumer la voie de la modernité par la simple généralisation d’une mise en page par chapitres et alinéas. Pourtant, c’est bien avec cette gestion raisonnée des blancs et de la séquencialisation que la révolution s’achève, alors que l’écrit a acquis son autonomie et n’est plus aide-mémoire, support, adjuvant du flux de la parole. On sait désormais présenter un texte pour en faciliter la lecture cursive.

Sur ce temps long, depuis le « superbe désordre » initial qui a voué le livre au noir, c’est l’apparition et l’organisation du « blanc » qui, propice à la respiration de l’orateur et à la réflexion du lecteur, a ouvert la porte à de nouvelles organisations du texte. Se forme progressivement, partant, une conception globalisante de l’unité livresque (de la séparation des mots au Moyen âge à celle des phrases, à l’apparition des paragraphes, des chapitres et des livres). Mais le chapitre n’a trouvé que lentement sa place, et l’évolution n’est pas achevée puisque les partitions idéales du livre ne seront réalisées qu’avec la révolution industrielle.

Il reste que, comme l’écrit l’auteur, « cette longue histoire importerait peu si elle ne correspondait pas très précisément à l’évolution des logiques qui structurent les systèmes dominants de la pensée de chaque époque » : de Cicéron dont le discours oratoire ménage repos et retours en arrière pour préserver la mémoire, à saint Augustin qui divise sa Cité de Dieu en chapitres, à saint Thomas qui entend enfermer dans le corset rigide de la parole écrite les arguments des doctes disputes, à Descartes enfin, dont le discours méthodique opte pour une progression balisée par des haltes typographiques. L’écriture des textes trouve alors la forme qui est désormais la sienne en un temps où se développent les langages cartographiques et algébriques, et où le monde s’écrit en termes mathématiques. Quant aux mécanismes par lesquels sont passées ces révolutions graphiques, ils ont été mis en œuvre par de petits groupes sociaux : « Tout ceci mérite d’être rappelé en un temps ou un groupe réduit de techniciens impose à la société une marche forcée vers d’autres formes de communication, donc de raisonnement. »