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Les Réseaux changent de siècle

Annie Le Saux

Dominique Arot

C’est autour du thème « Les réseaux changent de siècle » qu’était organisée, le 4 juillet 2000, par la Bibliothèque nationale de France, la quatrième journée des pôles associés. Ces rencontres annuelles sont une occasion de faire le point sur la vie des pôles associés, et de prendre connaissance des signatures de nouvelles conventions 1, ainsi que des projets et des attentes des différents partenaires.

Internet et le W3 Consortium

Lorsque l’on parle aujourd’hui de réseau, on pense en tout premier lieu au plus développé et au plus connu d’entre eux, Internet. Ce réseau des réseaux est en constante évolution. Du côté de la demande, on assiste de plus en plus à un déplacement de l’intelligence vers les extrémités du réseau, vers le poste de l’utilisateur final, qu’il s’agisse ou non d’un professionnel. « L’usage va primer sur l’offre », constate Catherine Lupovici, directrice du Département de la bibliothèque numérique à la BnF, pour qui Internet, en favorisant l’innovation au détriment de la préservation de positions acquises, bouscule notre vision des choses. D’autres bouleversements sont à attendre dans le domaine des débits – alors que la BnF, actuellement à 155 mégabits, envisage les 622 mégabits, on parle déjà de 2,5 gigabits.

Le groupement qu’est le W3 Consortium, chargé de promouvoir et de développer la vision du futur Web, se concentre sur les contenus, leur structure et les formats. Le concept de machine understandable est amené à remplacer celui de machine readable, le codage de l’information se fait plus intelligent. Catherine Lupovici voit dans l’interopérabilité, l’évolutivité et la décentralisation les principes qui guident la création des technologies correspondantes.

Quels sont les enjeux pour demain ? Il s’agira de permettre l’accès au Web par tous les types de périphériques, actuels et à venir, de promouvoir de bonnes pratiques s’appuyant sur les recommandations du Consortium, de développer la coordination avec les organismes chargés de la réglementation, de prendre en compte la diversité culturelle au niveau mondial – le codage Unicode des caractères ne manquera pas d’y contribuer.

Les réseaux de bibliothèques

L’impact d’Internet et du Web, qui permettent d’intervenir de plus en plus en amont de la production de l’information, se fait sentir à tous les niveaux de la chaîne du livre.

Dans les réseaux de bibliothèques, il est un domaine que l’émergence des documents électroniques, entraînant une dématérialisation du support et un accès à distance, a particulièrement touché, c’est celui des centres d’acquisition et de diffusion de l’information scientifique et technique (Cadist). Ayant pour vocation d’acquérir et de diffuser, comme le sigle l’indique, les documents de la discipline dont ils sont Cadist, ces centres, créés pour les premiers dans les années 80, chefs de file plus ou moins importants selon leur dynamisme, ont un avenir incertain. Cependant, malgré un environnement différent, Claude Jolly, sous-directeur des bibliothèques et de la documentation 2, pense qu’on aura toujours besoin d’établissements chefs de file, possédant des fonds, dans une discipline donnée, plus riches que les autres.

À côté de ces réseaux organisés autour de pôles forts, on voit émerger, indépendamment de la richesse des établissements, des consortiums territoriaux, comme en Rhône-Alpes, des consortiums disciplinaires, comme Cujas pour le droit, Paris 9-Dauphine pour la gestion, et des réseaux de groupements d’achat, comme Couperin. On est désormais face à une logique fondée sur un réseau coopératif, où la veille documentaire se partage, ainsi que le signalement des documents et la formation.

Couperin, COnsortium Universitaire pour les PERIodiques Numériques, premier réseau français de groupement d’achats, est bien connu des professionnels 3. Jean-Claude Brouillard, directeur du service commun de documentation de l’université d’Angers, après en avoir retracé l’historique, a évoqué les différentes composantes à négocier lors de la signature de contrats par le consortium : durée de l’accord, couplage ou non avec l’exemplaire papier, accès aux années antérieures… Un des avantages que cette négociation présente pour les bibliothèques adhérentes réside dans le système d’accès croisé aux collections, qui permet à chacun de profiter des abonnements de l’autre, à condition, bien sûr, que ne soit pas modifiée la dépense chez les éditeurs. Simplement on harmonise les abonnements en supprimant les doublons et en mutualisant les ressources documentaires. Sur le plan local, Jean-Claude Brouillard voit aussi, depuis l’adhésion de son université au consortium, une meilleure structuration des relations avec les laboratoires de recherche.

Ce système, pour l’instant satisfaisant, est amené à évoluer, du fait même des questions qu’il soulève, comme celles de l’abonnement forcé et de l’acheteur captif, du fait également que la notion de périodique scientifique électronique risque de disparaître au profit d’une diffusion d’articles indépendants.

RéVodoc, le réseau documentaire du Val-d’Oise, fut le second exemple donné de bibliothèques participant à des réseaux. Dominique Lahary, directeur de la bibliothèque départementale, a décrit les objectifs de ce réseau : fournir un accès réciproque aux catalogues en utilisant des moyens techniques simples et peu onéreux – Internet, la poste, une voiture… Les seuls problèmes bibliothéconomiques rencontrés sont liés aux divergences habituelles entre les traditions des bibliothécaires et celles des documentalistes. Le bilan de Dominique Lahary, plutôt positif, souligna particulièrement la légèreté institutionnelle et administrative de ce réseau, tenant au fait qu’il n’y a pas d’institution dédiée, ni de convention, ni de comité de pilotage. Un avantage précieux et rare !

Les ateliers de réflexion

Pour la seconde partie de la journée, les participants avaient été conviés à participer à quatre ateliers dont les thèmes respectifs portaient sur des points particuliers de la coopération des pôles autour de la BnF.

Un premier atelier s’était fixé pour objectif de réfléchir sur les usages des fichiers d’autorité et des référentiels nationaux et sur la manière d’associer tous les partenaires à leur actualisation et à leur diffusion. Il a semblé aux participants que la méthode de validation et de diffusion des données du répertoire Rameau pourrait être reprise et adaptée pour d’autres répertoires et d’autres listes, par exemple avec la création d’un comité national consacré à la classification Dewey.

La numérisation constituait le deuxième axe de réflexion. L’une des préoccupations des établissements est d’inscrire leurs multiples projets dans un paysage mieux coordonné. Il importe particulièrement que la BnF et les autres bibliothèques du territoire tiennent registre commun de leurs réalisations et de leurs projets pour à la fois éviter des doublons et susciter de nombreuses coopérations. Dans cette perspective, le rôle d’incitation et de concertation du ministère de la Culture est évidemment bienvenu. Pour certains intervenants, la conséquence du lien entre numérisation et préservation pourrait être de réactualiser dans une perspective nouvelle un plan national de sauvegarde des collections.

Un troisième groupe s’est ainsi interrogé sur la conservation répartie. À partir de l’expérience acquise au fil des années par les bibliothèques en charge du dépôt légal imprimeur, les discussions ont porté pour l’essentiel sur la question de la conservation de la presse quotidienne régionale. Si, dans une dizaine de régions, des plans de conservation partagée ont été initiés avec succès, de nombreuses difficultés subsistent. Comment intéresser les collectivités locales à des opérations de conservation et de microfilmage ou de numérisation indispensables, mais peu spectaculaires ? Un rapprochement avec les entreprises de presse paraît en tout état de cause une des voies d’avenir à explorer.

Le dernier atelier tentait d’embrasser un sujet dont l’ampleur et l’actualité faisaient qu’il ne pouvait être qu’effleuré : quels modèles pour l’évolution du travail en réseau ? Certains participants ont insisté sur le fait que les portails formaient un symbole efficace de cette contribution des bibliothèques à la structuration du réseau et à son usage raisonné. D’autres ont, de manière complémentaire, évoqué la convergence des métiers des bibliothèques et de la documentation vers cette mission de sélection de l’information. La distinction entre diffusion de l’information et des services en intranet ou en extranet est apparue comme particulièrement éclairante sur les différentes facettes du rôle des bibliothèques dans un nouveau contexte.

En concluant cette journée, Jean-Sébastien Dupuit, directeur du livre et de la lecture, tout en se félicitant de l’excellent niveau des communications et des débats, a souligné comment la volonté et la pérennité de l’action de la BnF et des services de l’État était illustrée par la tenue de cette quatrième rencontre annuelle des pôles associés sous le signe du partage des compétences et de la répartition des ressources. Le projet d’établissement de la BnF, et sa traduction concrète sous forme d’un contrat d’objectifs passé avec l’État, constitueront, selon lui, des documents et des démarches propres à inscrire cette politique de coopération dans la durée.

  1.  (retour)↑  Depuis l’an dernier, quatre nouvelles conventions ont été signées pour le Dépôt légal imprimeur avec les bibliothèques municipales d’Angers, de Bordeaux, Marseille et Chalons-en-Champagne. De plus, l’Inist va signer prochainement, en tant que pôle documentaire, une convention sur la transmission des documents à distance.
  2.  (retour)↑  La Sous-Direction des bibliothèques et de la documentation a déménagé, en ce mois d’août, au 97, rue de Grenelle, dans le 7e arrondissement de Paris.
  3.  (retour)↑  Cf. l’article d’Iris Reibel, « La création d’un consortium de bibliothèques universitaires : son impact sur la politique d’abonnements aux périodiques électroniques », BBF, 2000, n° 2, p. 50-51.