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Revue de la Bibliothèque nationale de France

La Chronologie ou la volonté de prendre date

Revue de la Bibliothèque nationale de France, n° 4. - Paris : Bibliothèque nationale de France, 2000. – 92 p. : ill.; 27 cm. - ISBN 2-7177-2077-4/ISSN 1254-7700 : 140 F/21,34 euros.

par Agnès Marcetteau-Paul

Sacrifiant comme tout un chacun au « pouvoir magique et illusoire du nombre rond », la quatrième livraison de la Revue de la Bibliothèque nationale de France, publiée en janvier 2000, propose « une réflexion cursive sur le thème des chronologies, alternant articles et choix de pièces » confiés à des universitaires ou aux conservateurs des différents départements. Dans ses collections, les documents ne manquent pas en effet, qui permettent de s’interroger sur les différentes mesures du temps humain, son intime nécessité de « prendre date » comme sa totale relativité : temps perçu, temps nommé et temps revisité.

Temps perçu

La première mesure est sans doute aucun la perception qu’en peuvent avoir une époque ou une civilisation, avant même qu’elle s’incarne dans quelque système chronologique ou calendaire que ce soit. L’étude du programme iconographique de trois manuscrits des Cas des nobles hommes et femmes de Boccace permet ainsi de reconstituer les représentations que se faisaient du passé et du présent, des temps chrétien et non chrétien, des temps quotidien et historique, les hommes de la première moitié du XVe siècle : il faudra attendre Jean Fouquet pour trouver « dans les miniatures les premières représentations archéologiques de Rome ».

L’homme occidental cependant s’inscrit dans un temps linéaire articulé autour de la naissance du Christ qui suppose terminus a quo comme terminus ad quem, et incite à se projeter dans le futur. Cette idée nourrira toute une littérature de prédiction, puis d’anticipation pour laquelle l’an 2000 a été longtemps un repère commode. Béranger emprunte cette « date qu’on peut débattre » pour rimer une fantaisie politico-historique 1, tandis que Jules Verne mêle scientisme et humour pour y placer Une Ville idéale(1875). Vision du futur et vision eschatologique sont par ailleurs inséparables, même si la critique historique a, depuis le XIXe siècle, relégué le millénarisme au rang de légende, et que le thème de la fin du monde semble être devenu « un pur code cinématographique » oublieux des dangers bien réels qui menacent l’homme et son environnement.

Pour les Chinois, au contraire, « le temps se déroule au rythme incessant du cosmos. Sans âge précis, il a existé et continuera d’exister aussi longtemps que les astres. » Le système occidental n’a remplacé qu’en 1949 les grands cycles récurrents (on a pu dénombrer pas moins de soixante réformes calendériques) qui avaient eu cours jusque-là.

Temps nommé

Si cette temporalité chinoise nous rappelle que « la mesure du temps repose moins, semble-t-il, sur la science que sur la culture », il n’en reste pas moins qu’en Chine comme ailleurs les systèmes de datation sont indispensables et sont toujours affaires d’État. En France, au XVIe siècle, chronographes, historiens, pédagogues et hommes politiques conjuguent leurs efforts pour « changer le temps » 2 et en préciser la mesure, au moment où le calendrier grégorien remplace le calendrier julien, où s’impose le style du 1er janvier et où est adopté le découpage par unité de cent ans 3. Ainsi fixé, le temps connaît aux XVIIe et XVIIIe siècles de multiples déclinaisons. Des manuels à la mnémonique plus ou moins performante s’efforcent d’en répandre et faciliter l’usage. La comparaison des différents computs et chronologies permet « la vision nouvelle d’une histoire universelle laïcisée » et « induit un regard critique qui supprime la vision unitaire et téléologique des anciennes histoires universelles ». Les sciences auxiliaires de l’histoire qui se sont alors forgées, essentiellement par réunion et confrontation critique des sources, sont toujours utilisées pour déjouer les pièges auxquels tout travail de datation reste soumis, même quand il s’agit d’une célèbre monnaie grecque comme le « Demareteion ». Mais comme « de la connaissance naît la légitimité », le temps ainsi domestiqué se prête également à bien des histoires officielles.

Temps revisité

Cette maîtrise du temps porte également en germe sa propre contestation, qui se développera dans la lignée des Lumières et de la « tabula rasa » rêvée par la Révolution française. Véritable « contrat social » censé consacrer le triomphe du nouveau monde sur l’ancien, le calendrier républicain est (avant la lettre, comme on le verra plus loin) l’essai d’« uchronie » le plus abouti à défaut d’avoir été transformé. Lorsqu’on revient au calendrier grégorien au 1er janvier 1806, si la rupture politique renonce à décréter une nouvelle ère et réintègre l’Ancien Régime du temps, elle le fait d’autant plus sereinement qu’elle se sait irrévocable. Désormais, « la réforme de l’indescriptible misère des calendriers traditionnels » sera l’« émanation de normaliens prisant le canular » comme le Calendrier Pataphysique Perpétuel composé en hommage à Alfred Jarry, ou objet de désir et de spéculation politico-philosophique à la manière de Charles Renouvier – inventeur du néologisme « uchronie », qui refusait la chronologie chrétienne au nom d’une « histoire non pas telle qu’elle a été mais telle qu’elle aurait pu être ».

Aimable et stimulante rhapsodie, le parcours proposé permet, sans prétendre à l’exhaustivité, de suivre le fil de « l’écriture du temps » à travers vingt approches différentes et des documents plus ou moins connus. Quel meilleur sujet peut-on trouver pour rappeler que l’appréhension de l’actualité se nourrit de la connaissance du passé et que les collections historiques des bibliothèques, elles-mêmes mesures du temps, en sont le passionnant et inépuisable instrument?

  1.  (retour)↑  Pierre Jean de Béranger, Prédiction de Nostradamus pour l’an deux mil, air des trois couleurs.
  2.  (retour)↑  Nous empruntons l’expression à Joseph Scaliger, l’un des plus distingués chronographes du temps, présenté ici par Antoine Coron. La Réserve des livres rares conserve l’exemplaire de son Opus novum de emendatione temporum (1583), annoté par lui pendant quinze ans pour préparer une nouvelle édition.
  3.  (retour)↑  Sans que soit réglée la question du tournant précis du siècle.