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Prêt-à-porter ou sur mesure?

La bibliothèque municipale de Stuttgart

Hannelore Jouly

En Allemagne, les bibliothèques publiques relèvent de la seule responsabilité des villes et des communes. Il n’existe aucune réglementation, que ce soit au niveau fédéral ou au niveau du Land. Il s’ensuit que les objectifs de développement des bibliothèques doivent être négociés au cas par cas. C’est pourquoi les fonctions officiellement formulées servent tout particulièrement de fil directeur et d’argumentation auxiliaire et permettront ainsi d’établir des normes.

Les rapports d’expertise du « service communal chargé de la simplification administrative » (1964 et 1973), ainsi que les « programmes relatifs aux bibliothèques », publiés en 1973 et 1993 par l’Association des bibliothèques allemandes, ont constitué et constituent à cet égard une importante documentation. Ces documents donnent une description des fonctions de base, des démarches structurelles, ainsi que des normes relatives à l’importance de la réserve de livres et de médias, à l’effectif nécessaire en personnel et aux exigences auxquelles doivent répondre les bâtiments.

Même si toutes ces recommandations ne constituent pas par elles-mêmes des obligations impératives, ces instruments pratiques permettent cependant de revoir de telles normes, d’optimiser la structure et d’assurer une indépendance du contenu.

Toutefois, la normalisation peut également comporter un risque en soi : celui de laisser une place et une importance trop réduites à l’expérience, à l’innovation, à ce qui sort du commun. De même, les comparaisons actuellement menées entre les villes par les administrations communales allemandes montrent que nous oscillons autour d’une petite moyenne qui laissera apparaître une situation médiocre à brève échéance.

En matière de création d’emplois et d’implantation d’entreprises économiques, les villes et les régions d’Europe se concurrencent. Des facteurs comme la culture, la formation, les loisirs, le sport jouent un rôle important dans cette concurrence, car une qualité de vie, une ambiance sympathique dans la ville peuvent attirer les hommes et les entreprises de service novatrices et créatrices.

Un programme en cinq points

Compte tenu de toutes les ressources dont peuvent disposer les bibliothèques, je suis persuadée qu’elles doivent contribuer, aujourd’hui et à l’avenir, à l’attrait d’une ville, à son éclat, à sa richesse sociale et à une qualité de vie intellectuelle.

La bibliothèque municipale de Stuttgart 1(cf encadré)

Illustration
Les seize points de la philosophie de la bibliothèque 21. Le projet de nouvelle bibliothèque municipale de Stuttgart

a pour ambition de jouer un rôle d’inspirateur dans la vie de la ville, et aimerait apporter sa contribution en tant qu’élément catalyseur supplémentaire dans le domaine culturel. À titre d’exemple, voici les cinq points forts de son programme :

1. Le vaste programme des manifestations de la bibliothèque de Stuttgart « mérite le détour », à la façon du guide Michelin. Dans l’année, on compte quelque 1000 manifestations sur l’ensemble du réseau des bibliothèques. Au niveau des quartiers, le programme est principalement orienté vers les enfants, tandis que la bibliothèque centrale contribue plus précisément à la culture littéraire de haut niveau. Ce programme est élaboré au sein d’un réseau comptant largement plus de 100 partenaires établis notamment dans la ville et la région : maisons d’édition, fondations, universités, écoles supérieures, instituts culturels étrangers et diverses personnalités. L’avantage de tels réseaux ne réside pas seulement dans la répartition des coûts et du travail, mais également dans les relations amicales que permettent de nouer la vision des choses, la compétence, l’action. Ces divers rouages engendrent une qualité culturelle et intellectuelle incontestable.

2. Le maire a pour objectif de transformer la ville high-tech qu’est Stuttgart en « ville de l’innovation » . Avec ses grandes lignes novatrices et son expérience, la bibliothèque municipale participe à un tel programme en proposant par exemple ses projets littéraires d’avant-garde sur Internet ou bien Chilias 2, un projet communautaire européen primé à plusieurs reprises, qui a permis de développer une bibliothèque virtuelle pour enfants. Les changements de société qui s’opèrent sous l’impulsion des innovations techniques doivent faire l’objet de débats et de discussions critiques dans une série de manifestations intitulées « Xxpectation ». Les thèmes passés en revue vont de la mode à la sexualité en passant par la politique et la ville, la pensée et la créativité.

3. La ville de Stuttgart a instauré une « offensive des créateurs » en vue d’encourager la création d’entreprises essentiellement dans des secteurs porteurs. À cet égard, la bibliothèque municipale fait office de multiplicateur en transmettant les informations. C’est ainsi que l’atelier « Profession-Carrière-Économie » a été doté d’un point fort de l’information. L’accès aux banques de données économiques fait également partie des moyens mis en oeuvre pour obtenir des informations. Le service « Recherche à la carte » est nouveau; il permet de se procurer des informations économiques en 24 heures moyennant paiement. Le responsable économique de la ville a présenté ce projet en même temps qu’une « bibliothèque municipale de la presse ».

4. L’économie de Stuttgart est internationalisée : 25 % des habitants de la ville sont des étrangers et 20 % des visiteurs qui fréquentent la bibliothèque municipale n’ont pas de passeport allemand. Ce caractère international implique également des obligations pour la bibliothèque municipale. L’atelier de « Langues » a largement bénéficié de divers programmes en matière d’apprentissage des langues. La gamme de livres et d’outils en langues étrangères a été tout particulièrement élargie. Revues et journaux étrangers sont également variés. Le repérage et le guidage dans la bibliothèque sont écrits en plusieurs langues. Dans le programme des différentes manifestations, nous testons des formes de « café international des langues » afin d’encourager l’apprentissage des langues et de la littérature.

5. La ville a adopté une politique qui vise expressément à maintenir une qualité de vie en son sein grâce à la paix sociale, à la solidarité et au respect des autres. Dans le modèle de bibliothèque – tel qu’il est formulé par les personnes qui y travaillent –, cela veut dire notamment que la bibliothèque offre un service proche des usagers, proche de leur domicile; elle doit être conviviale pour les enfants, être un lieu de rencontres paisibles et tolérantes pour les différentes générations, les diverses nationalités, les divers groupes sociaux et styles de vie. Il ne s’agit pas là d’une simple proclamation sur papier, mais d’une réalité de tous les jours pour de nombreuses personnes. La bibliothèque compte en effet 1,8 million de visiteurs par an.

Soutenir les objectifs de la ville

Avec un budget de vingt millions de DM, la bibliothèque municipale, qui occupe à ce titre le deuxième rang après le théâtre (spectacle, opéra, ballet), est l’institution culturelle la plus onéreuse de la ville. Cet aspect exige précisément qu’elle intervienne pour soutenir les objectifs de la ville à travers ses activités envers les habitants et pour renforcer l’identité communale.

Sur ce point, on peut même aller jusqu’à ajouter que la bibliothèque a également, à mon avis, la responsabilité de conseiller les hommes politiques pour que, dans le domaine de la culture et de la formation, les évolutions orientées vers l’avenir soient prises en compte suffisamment tôt et intégrées dans le « profil » de la ville. À mon sens, l’apprentissage autoguidé, novateur, mené tout au long de la vie, est un défi des années à venir pour passer d’une société de l’information à une société du savoir. La bibliothèque de Stuttgart a développé, à cet égard, une conception qui, s’appuyant sur un projet de recherche du gouvernement fédéral, continue de progresser, d’être étayée et vivifiée. Le transfert de ces expériences et des connaissances dans la politique ou à d’autres institutions de la culture et de la formation me semble constituer une fonction principale de la bibliothèque, qui joue alors un rôle d’avant-garde et de précurseur.

Les bibliothèques publiques doivent-elles s’aligner sur un modèle ou présenter un profil particulier? Je suis convaincue que les bibliothèques publiques ne peuvent affronter l’avenir que si elles créent un profil particulier, individualisé et novateur sur une base normalisée et que si elles sont pleines de vie.

Le lien avec la ville sera, de ce point de vue, un élément incitateur. Tel est le rôle dont souhaite bénéficier la bibliothèque municipale de Stuttgart, une institution unique dans la ville et la région.

  1.  (retour)↑  Capitale du Land de Bade-Würtemberg, Stuttgart compte environ 550000 habitants; y sont implantées des entreprises importantes comme Daimler-Chrysler, Porsche et Bosch. À cet égard, entourée de forêts, de jardins et de vignobles, Stuttgart n’a pas l’environnement classique d’une ville industrielle. Ses habitants témoignent d’une certaine réserve dans leur comportement; ils s’enthousiasment en effet rarement sur les institutions culturelles dont la ville bénéficie et qui connaissent le succès.
  2.  (retour)↑  Cf. le site : http://ifla.inist.fr/IV/ifla64/043-113e.htm