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Bibliothèque universitaire, bibliothèque publique?

La bibliothèque de l'université de Paris 8

Brigitte Dujardin

Madeleine Jullien

La bibliothèque de l'université de Paris 8 a été ouverte au public en mai 1998. Au bout de deux ans de fonctionnement, il paraît intéressant d'évaluer les réponses qui ont pu être données aux nombreuses questions posées pendant les longues années de programmation et de construction du bâtiment (1991-1998), et surtout, d'essayer d'analyser dans quelle mesure les nouvelles missions envisagées ont pu être réalisées.

Dès 1991, le programme du nouveau bâtiment faisait apparaître la mutation profonde des objectifs d'un bâtiment universitaire qui prenait en compte l'environnement universitaire, mais aussi la ville. La présidente de l'université, Francine Demichel, avait déjà, en 1989, période de démarrage de l'extension des locaux de l'université, affiché la nécessité que cette extension permette de « désigner l'université de l'extérieur » et l'ambition « d'ouvrir l'université à la ville », appelant de ses vœux « une appropriation de l'université par la ville ». Le choix de la construction d'une grande bibliothèque encyclopédique dans le cadre du projet Universités 2000, cofinancée par le conseil général de la Seine-Saint-Denis, devait concrétiser cette volonté politique.

Un travail d'étude approfondi avec les partenaires concernés – l'université, le conseil général et la ville de Saint-Denis – permettait de préciser les nouvelles missions : la bibliothèque, lieu pluridisciplinaire d'accès à la connaissance, à la culture, d'apprentissage des savoirs, de formation, pouvait s'ouvrir à d'autres publics et renforcer son rôle de lieu social.

L’entrée dans la ville

L’ouverture de la station de métro Saint-Denis Université et de la gare d'autobus, inaugurées en même temps que s’ouvrait la bibliothèque de l’université de Paris 8, est révélatrice d’un changement de vie dans un quartier déstructuré et à la recherche d’une identité. Bibliothèque et métro sont identifiés comme appartenant à un quartier ayant pour nom « Université ». Auparavant, nombre d’habitants ignoraient même l’existence de l’université à leur porte. Avec l'arrivée du métro, l’université a fait son entrée dans la cité.

Face à la station de métro, le nouveau bâtiment de 15000 m2 avec sa bibliothèque devient l’entrée de l’université, lieu de passage obligé et cœur de l’université dans la ville. Le bâtiment pont qui relie les deux parties de l'université enjambe l’avenue Stalingrad et assure un passage de circulation principal pour les étudiants à l’intérieur de l’université. Ouvert sur la ville par de grandes baies vitrées, il est le signe le plus visible et le plus symbolique par lequel l’université s'expose. Sur la façade, une fresque, créée par le peintre anglais David Tremlett, met en scène un poème mural écrit par l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle). Invitation à la lecture, au savoir et à la mémoire, ce texte poétique constitue un signal inhabituel marquant véritablement la porte de la ville de Saint-Denis. Maîtres mots du projet architectural de la bibliothèque : unité et simplicité. Dans sa simplicité, le bâtiment bibliothèque exprime toute sa visibilité, voire sa lisibilité.

Il s'agit d'un patrimoine à partager avec les habitants du quartier. Les murs fermés du campus s’ouvrent pour laisser voir l’université par les façades vitrées de sa bibliothèque. La ville s’approprie l’image « Bibliothèque » comme celle de son grand stade et de sa basilique.

L’entrée dans la lecture

À l'intérieur de la bibliothèque, qui offre 1500 places de lecture, la définition des espaces pensés selon un principe séquentiel permet une entrée progressive dans les salles de lecture et les lieux d'accueil et d'information. Une signalétique très complète, vivante et lisible, accompagne le lecteur dans son orientation. La pluridisciplinarité, la non-division des collections par niveau d'enseignement, mais une répartition thématique dans des salles toutes symbolisées par une bannière de couleur, la différenciation des supports – ouvrages, périodiques, documents audiovisuels –, font en sorte que d’un point de vue simplement spatial, la bibliothèque de Paris 8 donne une image de convivialité et d’invitation à la lecture pour le « grand public » . L’aspect soigné, voire luxueux, des équipements, de l’architecture, suggère implicitement au lecteur respect et admiration. La bibliothèque est prête pour de nouvelles missions : accueil de tous les publics, participation à la vie et à l'activité de la ville, nouvelles missions officialisées par une charte entre l'université et la ville de Saint-Denis signée dès le printemps 1998.

Les lecteurs

Pour une nouvelle conception de l'accueil, l'organisation de l'ensemble des fonctions et des services a été repensée avant l'ouverture du bâtiment et tout au long de ces deux premières années de fonctionnement. L'accueil principal est complété par un accueil dans les pôles secondaires des salles de lecture et une information en salle de référence.

En 1999, une équipe d'accueil renforcée a été mise en place pour faire face à l'afflux sans cesse croissant des lecteurs – 4000 entrées par jour en moyenne – et, bien sûr, à leurs demandes. La population étudiante de l'université de Paris 8 – 26500 étudiants en 1999 – est hétérogène, composée d'étudiants majoritairement français, mais également étrangers (19 %), issus de baccalauréats généraux, mais aussi de baccalauréats professionnels, de salariés à temps plein ou à temps partiel (25 %) et également de non-bacheliers, d'étudiants en formation continue ou en « reprise d'études », et également d'enseignants de l'université.

À ce public universitaire, s'ajoutent « les nouveaux publics », à savoir les lecteurs extérieurs à l'université. On compte 600 inscrits environ au début de l'année universitaire 1999-2000, mais il est possible de fréquenter la bibliothèque sans carte d'accès et tous les lecteurs extérieurs ne sont pas comptabilisés. Ce public est composé pour moitié d'étudiants d'autres universités d'Ile-de-France et, bien sûr, d'enseignants du secondaire et du primaire, lycéens majeurs, salariés, retraités, chômeurs, majoritairement originaires de Seine-Saint-Denis. Tous ces publics ont accès aux salles de lecture, qui leur permettent la consultation des documents en libre accès, l’utilisation de la salle de référence et l’accès à la salle audiovisuelle. Seul le prêt à domicile est payant comme pour les étudiants qui acquittent un droit de bibliothèque au moment de leur inscription à l'université. Il semble que la bibliothèque qui, dans son ancienne implantation, était davantage une bibliothèque de prêt à domicile en raison de l'étroitesse des locaux et du manque de confort de lecture, soit devenue une bibliothèque de travail sur place, même si le nombre d'inscrits au prêt a considérablement augmenté (16477 lecteurs inscrits au prêt en 1998-1999 contre 10674 en 1997-1998).

L'accès simple et anonyme à la bibliothèque, sans file d'attente malgré l'affluence, des horaires d'ouverture larges – 60 heures par semaine – l'accueil réorganisé, sont une garantie de bien-être dans ce lieu. Tous les publics, même s'ils ne sont pas universitaires, ont droit à la lecture, à l'information, à l'accès à Internet et à l'information plus spécialisée de la salle de référence. Tous peuvent également participer à des sessions de formation méthodologique. Le public « extérieur » à l'université est présent surtout le samedi. Il s'agit aussi bien, en effet, d'enseignants du secondaire en Seine-Saint-Denis que de dionysiens qui ont besoin d'une aide documentaire dans leur vie pratique.

L’apprentissage du lecteur

La bibliothèque de l'université de Paris 8 innove et expérimente une ouverture au grand public et même à un public non diplômé. Si, en théorie, toutes les bibliothèques universitaires sont accessibles à tous, elles ne le sont généralement qu'aux lecteurs qui ont un certain niveau de diplôme ou qui peuvent justifier d'une recherche. Le réseau des bibliothèques participe à un système éducatif unique. L’autodidacte curieux d'accéder au savoir, ou l’étudiant studieux doit pouvoir accéder aux ressources documentaires. Il ne suffit pas d’avoir la possibilité d'entrer dans une bibliothèque, encore faut-il avoir la liberté d’accès au libre accès. L'illettrisme fait rage, même au sein des universités.

Qu’ils soient étudiants ou non, l’accès aux documents reste pour de nombreux lecteurs du domaine de l’inconnu, de l’incompréhensible. Il est difficile de trouver une référence dans un livre, d’utiliser les différents cédéroms de recherche bibliographique, de consulter le catalogue, voire de localiser un livre sur les rayons. Dès la programmation du bâtiment, une salle de formation a été prévue, équipée d'un matériel de projection et de bornes informatiques avec accès à Internet. Cette salle est séparée des salles de lecture.

La mise en place d’un service de formation des usagers, qui connaît un franc succès, a pour mission la formation des nouveaux étudiants et des usagers extérieurs en vue d’une utilisation performante de la bibliothèque, notamment pour les ressources électroniques. Le plan de formation destiné aux usagers est un programme établi par une équipe de bibliothécaires sur l’ensemble de l’année à des niveaux différents, qui va du simple apprentissage par la visite organisée pour des groupes d'étudiants ou des lecteurs extérieurs à un véritable enseignement méthodologique d’accès aux outils présents dans l’établissement, tels que le catalogue de la bibliothèque, les cédéroms et Internet…

Ce programme est établi tout au long de l’année sur des plages horaires variées toute la semaine et dans la mesure du possible le samedi. La bibliothèque, qui s'est intéressée depuis longtemps à la formation des utilisateurs, peut organiser ces formations dans des conditions plus favorables que dans son ancienne implantation. C'est bien à l'université de Paris 8 qu'a été démontrée l'influence des formations méthodologiques sur la réussite des étudiants dans les cursus universitaires 1.

Internet : nouvel outil ou nouveau jouet

La mise à disposition de bornes d’accès à Internet est apparue, pour beaucoup, par le côté attractif de l'image, comme un moyen d’accès plus facile et qui donnait réponse à tout. Les moyens mis en oeuvre sont insuffisants pour répondre à une demande très forte des publics jeunes du quartier qui s’approprient les espaces « Web ». La salle de référence où sont installés un grand nombre de postes Internet s’apparente parfois à un Web bar qui ferait défaut au quartier. Certains étudiants acceptent alors difficilement le partage de la bibliothèque avec les lecteurs extérieurs à l’établissement.

En novembre 1999, les bibliothécaires formateurs ont organisé un jeu concours : « Avez-vous la cote? ». 120 questionnaires ont été distribués, 42 réponses ont été retournées. Sur un ensemble de lecteurs étudiants et de lecteurs extérieurs, seules quatre personnes ont trouvé toutes les réponses. Ce questionnaire avait pour but de donner une orientation aux différentes formations mises en place pour l’année. La morale de cette aventure est que les utilisateurs ont des difficultés à s'orienter dans les principes de classification. Une des questions faisait appel à l’utilisation des dictionnaires et des encyclopédies : même lorsque la réponse était exacte, le joueur ne savait manifestement pas qu’il consultait l’index de l'Encyclopædia Universalis.

Animation, communication

Penser, bâtir une bibliothèque n’est pas un acte banal. Pour en fêter l’événement en mai 1998, un programme d’animation culturelle (expositions, concert, rencontres littéraires) a été organisé, des publications ont été éditées : catalogues, affiches, ouvrages, ainsi qu’un mode d’emploi de la bibliothèque destiné à tous les publics. Dans l'urgence, un bibliothécaire expérimenté dans le secteur de l'animation et de la communication fut chargé de l'organisation de l'événement. Il fallait donner à voir ce que serait la « nouvelle » bibliothèque en produisant un documentaire vidéo, et coordonner les différentes animations et éditions de la manifestation culturelle.

Au fil du temps, la nécessité d’une telle fonction et d'un véritable service de communication est devenue évidente : la bibliothèque communique avec ses lecteurs, devient un lieu de rencontres et s’inscrit dans un projet culturel et social. Elle s’associe peu à peu aux structures publiques et associatives existantes de l’université, de la ville et du département. Un réseau de partenaires variés – théâtres, bibliothèques municipales, associations, (enseignants, retraités, chefs d’entreprises) – se met en place.

Avec le service d'Action culturelle et artistique de l’université, le service Communication de la bibliothèque organise régulièrement « les Ateliers de la bibliothèque » : une série de rencontres avec des écrivains, metteurs en scène de théâtre, sociologues ou acteurs de la vie culturelle, qui suggèrent un autre mode d’appropriation de la lecture. Pour la signature de la Charte européenne des droits de l’homme dans la ville, au mois de mai 2000, la bibliothèque s’associe au comité organisateur de la ville de Saint-Denis en proposant des visites et des initiations à l’utilisation d’Internet.

Chaque année, elle organise des « Journées portes ouvertes » répondant à la demande de participation aux journées du Patrimoine. Elle vient d'être sollicitée pour participer au Comité de pilotage mis en place par la municipalité de Saint-Denis pour la construction d'une médiathèque centrale et de trois médiathèques de quartier à Saint-Denis 2. Elle participe d'autre part à un programme TEMPUS, financé par l'Union européenne et piloté par Paris 8, qui a pour objectif la restructuration de l'enseignement des langues dans les universités de Bosnie-Herzégovine. La bibliothèque se charge de l'élaboration de listes bibliographiques et de la coordination des commandes.

Par ailleurs, un appel lancé sur la liste biblio.fr 3 a permis d'acheminer en 1999 un nombre important de périodiques manquants à la bibliothèque universitaire de Sarajevo, grâce au soutien de nombreux bibliothécaires et éditeurs français. Ces activités dépassent la ville et le département, elles s'ouvrent peu à peu à d'autres actions internationales liées souvent aux conventions passées par l'université avec des universités étrangères. Le site Web de la bibliothèque, créé dès 1998 par les bibliothécaires et régulièrement mis à jour, affiche cette ouverture. L’université s’est dotée d’un bel équipement culturel qui renforce son rayonnement.

Perspectives

Ces nouvelles missions, dont l'étude nécessiterait des enquêtes approfondies (la bibliothèque n’a en effet qu'une année de fonctionnement en grandeur réelle, puisque l'année 1998 était celle du déménagement et de l'ouverture du nouveau bâtiment) expriment bien une mutation profonde de la bibliothèque. Elles impliquent également l'investissement considérable de ces « nouveaux bibliothécaires » qui, outre leurs compétences professionnelles, intellectuelles et scientifiques, ont un sens fort du service public. La bibliothèque, comme lieu d'accès au savoir, lieu d'affiliation des étudiants, où l'on apprend à apprendre, lieu de débat et de métissage culturel, où s'éveille le sens critique contre l'uniformisation de la culture, devient également un lieu de solidarité. Les bibliothécaires deviennent alors des médiateurs qui ont un rôle d'accompagnement et de formation de tous les publics.

Le développement de cette fonction de la bibliothèque reste cependant fragile, car il tient souvent à un investissement volontariste lié à la personnalité de chacun, même si, depuis quelques années, les formations des personnels de bibliothèque prennent en compte cette nouvelle donne. Il serait souhaitable que ces nouvelles missions de la bibliothèque sortent du hasard et de l'urgence et puissent être institutionnalisées. Ceci suppose d'une part un renforcement des effectifs de la bibliothèque, d'autre part la participation à un véritable réseau avec d'autres institutions de la ville et du département, afin que puisse être assurée une politique de communication structurée, qui permette de programmer régulièrement de nouveaux projets.