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« On tue à chaque page! »

la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse

coordonné par Thierry Crépin et Thierry Groensteen. Paris : Éd. du temps; Angoulême, Musée de la bande dessinée, 1999. – 253 p.; 24 cm. ISBN 2-48274-098-X : 95 F/14,48 euros.

par Martine Poulain

À l'occasion du cinquantième « anniversaire » de la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, s'est tenu au Centre national de la bande dessinée et de l'image d'Angoulême un colloque intitulé « Cinquante ans de censure? ». Ce livre en est issu.

Une loi moderniste répressive

On ne rappellera pas ici le contenu de la loi de 1949, supposée protéger la jeunesse des publications malsaines, et élargissant ses prérogatives à l'examen des publications de « toute nature » (soit l'ensemble de la production imprimée).

Cette loi a longtemps souffert d'un manque d'analyse historienne. On doit à Pascal Ory une analyse pionnière, qui reste aujourd'hui la référence obligée, Mickey go home. La désaméricanisation de la bande dessinée, reproduite dans ce volume. La dénonciation, à notre avis parfaitement légitime, de cette loi comme loi de censure a longtemps occulté l'histoire de sa genèse. Loin d'être le fait des seules franges les plus réactionnaires de la société française de l'époque, ou des seules ligues de moralité, sur le front de la protection des âmes de longue date, cette loi fut en fait pour une part l’œuvre des « modernistes ». Elle fut élaborée, rappelle Jean-Paul Gabilliet dans son avant-propos, « par des acteurs de la Résistance aux intérêts aussi divergents que les catholiques, les communistes et les laïques, dans le triple contexte d'un anti-américanisme militant, d'un protectionnisme culturel exacerbé, et d'un projet politique de reconstruction de la société française plaçant au cœur de ses préoccupations la protection de l'enfance ».

Un consensus porté par des acteurs divergents

Du côté des réactionnaires, Jean-Yves Mollier rappelle les obsessions, des années 1910 aux années 1930, de l'abbé Bethléem « nationaliste, chauvin, antisémite et volontiers xénophobe, nettement orienté aux côtés du courant le plus conservateur de la droite française ». À longueur de ses Romans à lire, romans à proscrire, Revue des lectures, Romans revue, il dénonce, attaque et vocifère.

Du côté des moralistes, explique Thierry Crépin, auteur d'une thèse sur la loi de 1949, le Cartel d'action morale et sociale, d'inspiration plutôt catholique, mais qui aura des soutiens parlementaires à droite comme à gauche, se veut fédérer les nouveaux éducateurs pour la jeunesse. Enfin, le courant communiste se bat avant tout pour une loi qui permet de contrer « l'invasion » de la bande dessinée américaine et qui protège la création et la production française. Thierry Groensteen dresse un portrait intéressant de Paul Winkler, « l'homme à abattre », éditeur du Journal de Mickey.

Jean-Pierre Rioux, dans un court article, précise le contexte de l'époque, en soulignant deux éléments qui nous paraissent fondamentaux. L'ardeur des communistes dans le combat contre la bande dessinée américaine ne doit pas simplement être rapportée au contexte de la guerre froide, mais à un « moralisme national », qui se dessine bien plus tôt. La deuxième caractéristique de l'époque, c'est le baby boom, qui s'accompagne tant d'une forme de « vénération » de sa jeunesse par la société française que d'une crainte de sa déviance possible. La loi de juillet 1949 ne peut être comprise sans référence à la l'ordonnance du 2 juillet 1945 sur l'enfance délinquante « qui installa le juge pour enfants, la direction de l'éducation surveillée (…) et les centres d'observation ».

Des usages à géométrie variable

Une importante partie de l'ouvrage s'intéresse aux usages qui ont été faits de cette loi et aux modalités de son application (l'ouvrage comporte d'ailleurs un entretien avec la présidente actuelle de la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse). Thierry Crépin a dépouillé tous les procès-verbaux des réunions de la Commission, qui hésitera longtemps entre « intimidation et répression », entre interdits et encouragements : « Les magistrats qui animaient la commission ont habilement imposé une ligne de conduite modérée, entre intimidation et répression, afin d'amener les éditeurs à l'autocensure ». Un excellent article de Jean-Matthieu Méon, très inspiré des analyses de Pierre Bourdieu, analyse le fonctionnement de la Commission, les modalités de recrutement des membres, les rapports de force qui s'y nouent, ou au contraire le consensus qui se construit dans une volonté de reconnaissance, tant des professionnels du secteur que des pouvoirs exécutifs. Revendiquant une image de « commission d'experts », les membres de la Commission ont toujours mis l'accent sur leur volonté éducative et leur compétence scientifique, se défendant d'être de vulgaires censeurs…

Une seule solution : l'abrogation

D'utiles comparaisons internationales (Belgique, États-Unis, Grande-Bretagne, Canada), un éclairage spécifique sur la question de la presse, des témoignages (celui de Gébé, qui rappelle utilement dans le débat l'intensité des foudres gaullistes contre Hara-Kiri, ou au contraire, celui des membres « progressistes » de la commission), complètent cet ouvrage, dont on espère avoir souligné toutes les qualités.

Il ne reste plus qu'à un gouvernement qui en aurait le courage (il en faut un peu, pas beaucoup, ce n'est pas une décision très difficile), de prendre la décision qui s'impose. Si interdit de livre il doit y avoir, c'est, dans un régime démocratique, à la justice d'en décider, après procès public contradictoire. En aucun cas, à un ministère de l'Intérieur.

Il faut donc abroger d'urgence la loi du 16 juillet 1949.