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Publier à l'époque moderne

Odile Blanc

Le séminaire Histoire du livre, organisé par l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques, accueillait le 18 février 2000 autour de Christian Jouhaud, du Centre de recherches historiques, à Paris, des membres du Groupe de recherche interdisciplinaire d’histoire du littéraire (GRI-HIL). Ils ont abordé, par leurs travaux respectifs, l’étude des processus de publication.

Christian Jouhaud a étudié la manière dont le pouvoir, au XVIIe siècle, tente de pratiquer la « manutention des esprits » par la diffusion d’écrits pamphlétaires : mazarinades, placards, autant de textes constitués à fin de persuasion politique, mais néanmoins travaillés par des formes littéraires. Sa première remarque porte sur l’usage le plus courant du terme publier, souvent synonyme d’éditer : rendre publique, par l’édition, une oeuvre. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la signification « rendre public » est plus répandue et nourrit davantage de réflexions que la signification « éditer ».

Diffusion et réception

S’interroger sur la notion de publication confronte également le chercheur à deux termes intrinsèquement liés, la diffusion et la réception. D’un côté se trouvent en effet ceux qui diffusent, de l’autre ceux qui reçoivent : le public, au sens actuel du terme. Au XVIIe siècle, les témoignages quant à la réception des pamphlets sont quasiment inexistants. S’ils sont plus fréquents au siècle suivant, ils n’émanent guère que des personnes engagées elles-mêmes dans un processus d’écriture. L’étude de la façon dont une oeuvre est rendue publique met précisément l’accent sur ces témoignages. Cette approche s’éloigne quelque peu de l’histoire du livre qui, à la suite des travaux pionniers d’Henri-Jean Martin, s’est essentiellement intéressée à l’étude de la diffusion. Elle s’inscrit davantage dans une problématique venant de la sociologie de la culture qui, autour des travaux de Jürgen Habermas, interroge la notion d’espace public. Représentatif de cette démarche est le livre d’Hélène Merlin, Public et littérature en France au XVIIe siècle, dont l’objet est la manière dont la littérature s’adresse à un public conçu comme un ensemble, ou, si l’on veut, une collection de particuliers. Christian Jouhaud a donné quelques exemples venant illustrer son argumentation. Le premier rassemble deux lettres de Jean Chapelain à Boisrobert : l’une est l’annonce d’une publication; l’autre constitue ce que Christian Jouhaud nomme publication « retenue » ou « dissimulée », tactique rhétorique au moyen de laquelle l’auteur de la lettre sous-entend que cette dernière pourrait donner lieu à une publication plus éclatante. Le second texte est un extrait des mémoires du cardinal de Retz évoquant la manière dont les partisans du cardinal Mazarin organisaient en l’honneur de ce dernier, dans les rues (en public), des banquets et des concerts qui attiraient un grand nombre de personnes (un public) : publication sans rapport avec l’écrit, et connue seulement par ce témoignage postérieur, écrit vingt ans après les événements rapportés et dont la mise en écriture suppose une réécriture de l’histoire.

Les privilèges de librairies

Nicolas Schapira, de l’université de Paris I, prépare une thèse sur Valentin Conrat, fondateur de l’Académie française, homme politique concevant son action à la manière d’un homme de lettres, bien qu’il n’ait jamais rien écrit. Il a choisi de nous présenter les privilèges de librairies, plus souvent envisagés en termes de censure que de publication. Or, le privilège n’est pas seulement un cadre de contraintes pour les écrivains, mais aussi une occasion d’échanges fructueux.

Publié dans le livre, le privilège est la manifestation visible de l’intervention du pouvoir comme celle d’une caution qui donne au livre une audience élargie : il légitime à la fois l’œuvre et l’auteur, à qui il donne un véritable statut d’écrivain. Le privilège permet donc d’aborder plusieurs points : celui de la publicité pour le livre, celui des rapports entre l’auteur et le pouvoir, enfin celui des personnes impliquées dans la fabrication des privilèges, censeurs et secrétaires du roi. Le privilège accordé en 1637 à Descartes pourrait servir de modèle à l’élaboration de ce genre de texte. Le préambule assez long est suivi d’un exposé qui reprend la requête de Descartes pour obtenir le privilège, arguant de l’ampleur du travail accompli, de son utilité et de sa nouveauté : il s’agit d’un privilège « avec louange », qui contient une valorisation du travail de l’auteur, ce qui n’est pas toujours le cas.

Ainsi le privilège accordé en 1654 à Georges de Scudéry pour son ouvrage Alaric ou Rome vaincue s’attache en premier lieu à la carrière militaire de l’auteur, qui fut en réalité médiocre, et suggère qu’il s’est adonné à la littérature sur le tard, l’exerçant comme un passe-temps aristocratique. La littérature née de l’oisiveté nobiliaire, et non d’une quelconque ingéniosité personnelle, est une idée fort commune. Vivre de sa plume est peu valorisé, comme l’exprime encore la lettre de Descartes à Mersenne, datée d’avril 1637, dans laquelle Descartes se dit fort embarrassé par les termes mêmes du privilège, qui entendent faire de lui un « faiseur et vendeur de livres », ce qui, ajoute-t-il, « n’est ny mon humeur, ny ma profession ».

Biographie de philosophes

Dinah Ribard, de l’université de Paris III, doctorante en lettres, s’intéresse à la biographie des philosophes à un moment où l’écriture de la philosophie n’appartient pas exclusivement aux philosophes de métier, c’est-à-dire aux professeurs. Elle a examiné trois recueils consacrés à des débats philosophiques qui mettent en jeu des philosophes célèbres : Descartes, Newton et Leibniz. Ces recueils factices rassemblent des pièces qui n’étaient pas destinées à être réunies, « pièces fugitives » dont la publication a pour but de porter à la connaissance un débat tenu secret – et pour cause, ces pièces ayant été conçues indépendamment les unes des autres.

Le premier recueil, intitulé Recueil de quelques Pièces curieuses concernant la Philosophie de M. Descartes, est l’un des premiers ouvrages publiés par Bayle. Élaboré entre 1678 et 1680, il est motivé par le constat que l’impression ne suffit pas à rendre public un ouvrage, du fait de la censure des jésuites. Toutefois, Bayle ne fait pas que rassembler des textes épars, il construit un discours violemment polémique, de sorte que son ouvrage apparaît comme un véritable libelle prenant parti pour le cartésianisme. De fait, ce recueil, réédité au XIXe siècle, fait aujourd’hui encore partie des oeuvres de Descartes, comme pièce annexe, il est vrai.

Le second recueil, intitulé Recueil de diverses pièces, sur la Philosophie, la Religion Naturelle, l’Histoire, les Mathématiques… rassemble des pièces de Leibniz, Clarke, Newton, et autres. Comme dans le recueil précédent, l’acte de publication se présente comme une véritable découverte archéologique. Mais, dans ce cas, l’éditeur Desmaizeaux justifie son entreprise comme exécutant de la volonté de Leibniz, pour finalement prendre parti en faveur de Newton contre Leibniz. Cette hésitation s’observe encore aujourd’hui en France, où l’on n’ose pas trancher sur la paternité de l’invention du calcul infinitésimal, alors qu’en Angleterre, elle revient sans aucun doute à Newton.

Le troisième recueil rassemble des lettres concernant la Réfutation du Livre de l’Esprit d’Helvetius par J.-J. Rousseau, publié à Londres en 1779 (un an après la mort de Rousseau) par Dutens, par l’intermédiaire de qui Rousseau avait manifesté le désir de vendre ses livres. Dans cet ouvrage, les notes de Rousseau sur le livre d’Helvétius ont été transformées en texte à part entière par Dutens, et présentées comme une polémique entre les deux auteurs, polémique qui n’a jamais existé. Ce cas est exemplaire de ce que l’on appelle « faire de la philosophie », en rassemblant et en homogénéisant, jusque dans leur typographie, des textes distincts.

Les auteurs jésuites lyonnais

Stéphane Van Damme, du Collège de France, prépare une thèse sur les auteurs jésuites lyonnais des XVIIe et XVIIIe siècles. Il s’est en particulier intéressé à la production écrite du collège jésuite de la Trinité de Lyon au XVIIe siècle, et à l’histoire des pratiques d’écriture au sein de la Compagnie de Jésus, qui s’inscrivent dans une culture urbaine donnée et qui constituent un registre de communication parmi d’autres. En chaque lieu, en effet, les jésuites s’adaptent à leur milieu et leurs écrits se modulent sur leur action. Le collège est à la fois un lieu de visibilité et une scène de la représentation consulaire dans laquelle l’écrit est fortement mobilisé pour justifier d’une action.

À ce titre, la pratique de l’ad fictio, qui concerne tout le monde, y compris le recteur lui-même, qui contrôle cette pratique, s’avère des plus intéressantes. Elle consiste dans l’affichage de travaux d’élèves présentés aux personnalités de la ville au courant de l’année. Peu de sources iconographiques nous sont parvenues sur ces réalisations. En revanche, le père Ménétrier a rédigé en 1663 une relation, intitulée Le Temple de la Sagesse ouvert à tous les peuples, qui nous permet d’approcher ces usages locaux et leur programme iconographique. Ce texte est une sorte d’espace herméneutique à l’intérieur duquel le lecteur est amené à déchiffrer les éléments de la pédagogie jésuite et, ce faisant, à vérifier ses propres connaissances en ce domaine.

Dans ce Temple, tous les pouvoirs locaux sont représentés. Il s’agit d’identifier la cour du collège au monde (d’où le titre de l’ouvrage). Davantage, il s’agit de mettre en scène la réussite des jésuites, de représenter les lieux les plus fameux, intention qui met en évidence l’importance de la territorialisation pour la Compagnie de Jésus. Le texte se présente comme une suite de récits de fondation qui se superposent aux événements tragiques de l’histoire de Lyon, afin de souligner le rôle rédempteur de l’ordre. Dans l’enceinte du collège, les jésuites procèdent à l’invention d’un rituel civique (entrée, messe solennelle, etc.). Il importe de préciser que les jésuites arrivent tard dans la ville de Lyon, au XVIe siècle. Il leur faut donc développer une stratégie de visibilité. Par ailleurs, le consulat les oblige à des pratiques de dévotion collective très appréciées à cette date. Cette cérémonie manifeste ainsi l’emprise du consulat sur le collège. Et au début du XVIIIe siècle, une nouvelle codification écrite du rituel rend visible le mécénat de la ville de Lyon.